Vevey, trois jours plus tard.
Le lac Léman était d’un calme trompeur. Depuis la terrasse du café où elle avait garé sa voiture banalisée, la divisionnaire Sandra Sanchez apercevait les montagnes noyées dans une brume légère. L’adresse de Daniel Altmann se trouvait à quelques rues de là, dans une villa discrète sur les hauteurs de Vevey. Sanchez n’aimait pas interroger les retraités. Ils avaient le temps de choisir leurs mots. La porte s’ouvrit avant même qu’elle ne sonne.
- Divisionnaire Sanchez, dit l’homme avec un sourire fatigué. J’imagine que vous ne venez pas pour le café.
Daniel Altmann avait vieilli, mais son regard restait celui d’un chef habitué à jauger ses interlocuteurs.
- Cela dépend de ce que vous accepterez de me raconter, répondit Sandra.
Le salon était tapissé de livres et de dossiers anciens. Une odeur de tabac froid flottait encore malgré la fenêtre entrouverte.
- Vous enquêtez sur Delorme, n’est-ce pas ? demanda Altmann en servant deux cafés.
Sandra ne répondit pas immédiatement.
- Pourquoi pensez-vous cela ?
Le retraité eut un léger rire.
- Parce que personne ne vient voir un ancien divisionnaire pour parler de la météo.
Il posa la tasse devant elle.
- Alors, allons droit au but.
Sandra sortit une copie de la note retrouvée dans les archives.
« Delorme : profil adapté BDS. Renfort prioritaire. »
- Vous confirmez donc avoir soutenu sa mutation ?
Altmann s’assit lentement.
Le silence qui suivit pesa plus lourd que la réponse elle-même.
Le retraité croisa les mains.
- À l’automne 2023, la Brigade Criminelle était sous pression. L’affaire de la Cathédrale absorbait des ressources considérables. Parallèlement, la BDS était débordée par les cambriolages d’Isabelle Parisod. Gabriel Vautrin réclamait un enquêteur expérimenté depuis des mois.
- Et vous avez choisi Delorme.
- J’ai considéré qu’il était le meilleur profil pour la BDS.
Altmann détourna brièvement les yeux vers la fenêtre.
- L’affaire de la Cathédrale ne ressemblait à rien de ce que nous avions connu. Symboles religieux, mises en scène, références ésotériques… J’avais besoin d’un regard différent.
- Vous l’avez recruté personnellement.
Il but une gorgée de café.
- Et je ne l’ai jamais regretté.
Sandra sortit alors un second document.
- Pourtant, au même moment, des rumeurs circulaient sur Delorme.
Le retraité resta immobile.
- Les rumeurs circulent toujours dans un service de police.
- Avez-vous pris en compte celles concernant un prétendu harcèlement visant Alexia Hoffer ?
Cette fois, Altmann soupira.
- Je n’ai jamais vu la moindre plainte.
Il leva les yeux vers elle.
- Mais lorsqu’une réorganisation est déjà envisagée, certains éléments peuvent rendre une décision plus facile à défendre.
La phrase resta suspendue. Sandra sentit qu’elle venait d’obtenir sa première véritable fissure dans le récit officiel.
- Donc les rumeurs ont servi de justification ?
- Vous l’avez laissé entendre.
Altmann se leva et alla chercher un vieux dossier posé sur une étagère. Il hésita avant de le tendre à Sandra.
La couverture portait une mention manuscrite :
« Cathédrale - Notes personnelles D.A. »
- Je ne peux pas vous laisser l’emporter, dit-il. Mais vous pouvez le consulter ici.
Sandra ouvrit le dossier.
Des pages couvertes d’annotations serrées.
Et, à plusieurs reprises, un mot entouré d’un cercle noir :
Plus bas, une note attira immédiatement son attention :
« Martin semble savoir certaines choses avant qu’elles n’apparaissent dans les rapports. À surveiller discrètement. »
Sandra releva brusquement la tête.
- Qu’est-ce que cela signifie ?
Altmann récupéra doucement le dossier.
- Que j’étais un vieux policier prudent.
- Je ne savais pas quoi penser.
Il referma le dossier d’un geste sec.
- Écoutez-moi bien, Divisionnaire. Delorme n’a pas été sacrifié pour protéger Alexia Hoffer. Je peux vous l’affirmer.
Sandra sentit son cœur accélérer.
- Alors pourquoi a-t-il été sacrifié ?
Le retraité la fixa longuement.
- Parce qu’à ce moment-là, il était le seul déplacement qui permettait de résoudre plusieurs problèmes à la fois.
La phrase résonna dans le salon comme un aveu. Avant que Sandra ne puisse relancer l’entretien, Altmann ajouta d’une voix plus basse :
- Faites attention à ce que vous cherchez. Certaines décisions prises pendant l’affaire de la Cathédrale avaient des conséquences que personne ne mesurait encore.
Il l’accompagna jusqu’à la porte. Au moment de sortir, Sandra se retourna.
- Une dernière question. Delorme sait-il tout cela ?
Daniel Altmann secoua lentement la tête.
- Non. Et je ne suis pas certain que cela lui ferait du bien de l’apprendre.
La porte se referma derrière elle. Dans sa voiture, Sandra resta quelques minutes immobile sous la pluie fine.
Sur son carnet, elle écrivit :
Aucune plainte Alexia Hoffer
Mutation décidée avant confirmation des rumeurs
Pression BDS / affaire Parisod
Préférence Altmann pour Martin
Notes inquiétantes sur François Martin
Puis elle ajouta une dernière ligne :
« Qui savait quoi pendant l’affaire de la Cathédrale ? »
En démarrant le moteur, elle eut l’intuition que la réponse à cette question ne concernait plus seulement Rémy Delorme. Quelqu’un, en 2023, avait volontairement déplacé les pièces de l’échiquier. Et elle venait peut-être de découvrir la première trace de cette main invisible.