Une tente à 700$ ou cent petits pains à 7$ ??? :/
Au départ, ma question était très concrète, presque comptable, à somme égale :
Je peux offrir une tente à 700 dollars : un toit qui tient, pour une famille, de quoi se mettre à l'abri quand il pleut.
Ou cent petits pains à 7 dollars : de quoi nourrir bien plus de gens, mais qui auront de nouveau faim le lendemain.
Une tente, ou cent petits pains ?
En retournant cette question dans tous les sens, je me suis aperçu qu'elle en cachait une autre, bien plus grande, et que c'était celle-là qui me paralysait vraiment.
Il y a des situations désespérantes où l'on se sent démuni, simplement parce qu'on ne peut pas aider les gens qu'on voudrait aider.
D'un côté un peu d'argent sur un compte, de l'autre des personnes qui ont faim, et entre les deux un gouffre que trois virements ne combleront jamais.
Vider son compte en banque pour offrir un repas à un millier de personnes, c'est illusoire : le lendemain, elles ont de nouveau faim, et moi je n'aurais plus rien.
La vraie réponse, on la connaît tous : un cessez-le-feu, l'arrêt des déportations, le reste.
Bref, des décisions d'États, hors de ma portée.
Alors quoi ?
Je choisis une seule famille et je laisse les autres mourir ? Je ne fais rien parce que c'est « inutile » ?
La deuxième question est un simple renoncement, je l'écarte tout de suite. Mais la première est un piège plus discret, et c'est lui que je veux désamorcer.
« Laisser les autres mourir » suppose que j'aurais pu tous les sauver et que j'ai choisi de ne pas le faire.
C'est faux. On ne laisse pas mourir ceux qu'on n'a jamais eu le pouvoir de sauver.
Je ne suis pas un trieur qui désigne, d'en haut, des gagnants et des perdants : j'aide les personnes que je peux réellement atteindre.
Les autres ne sont pas mes victimes, ce sont les victimes du blocus et de la guerre.
Reste donc une seule vraie question : qu'est-ce qui est à ma portée ?
Et c'est là que je veux poser un raisonnement, parce que c'est lui qui m'a sorti de ma paralysie cognitive.
D'abord : l'aide directe et la solution politique ne sont pas en concurrence.
Ce ne sont pas deux réponses à la même question, ce sont deux choses différentes, sur deux échelles de temps différentes.
Le petit pain ne prétend pas arrêter la guerre. Il maintient une personne en vie aujourd'hui.
C'est tout, et c'est déjà énorme, parce qu'une solution politique, si elle finit par arriver, arrivera à des gens qui doivent encore être vivants pour en profiter.
L'aide d'urgence n'est pas la destination, c'est le pont qui permet de l'atteindre.
Ensuite, cette sensation de gouffre. Oui, on a l'impression de vider un bateau avec un dé à coudre.
Mais le fait que le dé à coudre ne vide pas le bateau ne le rend pas inutile pour l'eau qu'on sort vraiment. Cette impression de puits sans fond n'est pas un échec personnel, c'est la définition même d'un problème structurel : aucun individu ne le comble avec son compte en banque.
Ne pas y arriver, ce n'est pas une faute, c'est la nature du problème.
La seule vraie erreur de raisonnement serait d'en conclure « donc autant ne rien faire ».
Enfin, le point qui répond vraiment à la question du compte en banque. Se vider jusqu'au dernier euro n'est pas plus moral.
Ça veut juste dire qu'on s'arrête plus tôt, et qu'on ne peut plus aider personne. Une aide qui tient six mois vaut mieux qu'une aide qui crame en trois semaines.
Le bon montant, ce n'est pas celui qui boucherait le trou (le trou est sans fond, c'est tout l'objet de ce billet), c'est celui qu'on peut soutenir dans la durée.
Se fixer une limite n'est pas une trahison, c'est ce qui permet de continuer.
Ce que je fais n'est donc pas un compromis tiède.
C'est une stratégie : donner ce qu'on peut, à un rythme tenable, en attendant que les leviers étatiques se mettent en place, pour qu'il reste des survivants le jour où ils se mettront en place.
Alors, une tente ou cent petits pains ?
La question concrète reste, et elle n'a pas de réponse unique : on tranche au cas par cas, selon ce qui manque le plus aux gens qu'on a réellement en face.
Mais ce n'est plus elle qui me paralyse.
Parce que la vraie réponse n'a jamais été de sauver le monde.
On ne sauve pas le monde ... On garde quelques personnes précises en vie.
Ce n'est pas « choisir qui meurt », c'est faire vivre ceux qu'on peut. Ce n'est pas un lot de consolation, c'est le vrai truc.
Une tente ou des petits pains à 7 dollars, en attendant que la situation s'arrange.
Et en attendant, quelqu'un dort au sec, ou quelqu'un mange.
Ca n'est pas une réponse, mais un compromis moral acceptable amha.