Final fight
My miserable, noble enemy...
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"¿Rendirme yo? ¡Que se rinda su abuela, carajo!"
Translation from Spanish: "Surrender, me? Your grandmother should surrender, bastard!"
-Abaroa, Eduardo (1838-1879)
Last words of Bolivian civilian resistance leader and later folk hero.
Source: Last Words of Notable People by William B. Brahms
Prouver qu'on existe
Une sonnerie, puis une autre avant que le vieux Gontran n'abattît son poing sur son réveil. Le vieil homme se leva de son lit en bougonnant, puis amorça sa routine matinale. Enfiler son pantalon gris, faire une toilette sommaire, prendre plaisir à se brosser les dents en rythme avec le battement des pales d'éolienne qui tournaient juste devant sa fenêtre. À force de les entendre à longueur de journée, elles ne le dérangeait plus ; comme il avait rouspété en les voyant pousser devant chez lui comme du chiendent ! Encore une invention du Parti. Malgré tout, ils avaient de la chance de profiter de la sagesse du Parti et de l'Enfant-Roi. Juste avant que le Déluge n'engloutisse toute la Terre, ce sont les ingénieurs du Parti qui les avaient tous sauvés : ils avaient fait voler la ville plusieurs dizaines de mètres au dessus du sol pour échapper à la montée des eaux. Depuis, les habitants de Mörlna s'élevaient au dessus du monde, nourris et entretenus par les machines du Parti.
Gontran ramassa le journal devant chez lui. Une espèce de petit golem de rouages quadrupède lui apportait tous les matins, il l'appercevait de temps en temps. Ce cabot mécanique, Gontran l'avait appelé Rouille. Il savait que Rouille n'était qu'une machine et qu'il ne répondrait jamais à son nom, mais les créatures des ingénieurs du Parti étaient les derniers semblants d'animaux de Mörlna et le vieil homme s'y était attaché. Elles arpentaient, nombreuses, les rues et les bâtiments de la cité volante et travaillaient à la place des habitants : elles cultivaient fruits et légumes, elles produisaient de l'electricité. C'était les machines qui fabriquaient dans les usines, qui soignaient dans les hôpitaux, qui récupéraient les ressources manquantes dans l'océan sous la ville, si bien que les habitants avaient tout le loisir de se livrer à l'oisiveté. Gontran était né ici et n'avait jamais eu besoin de travailler. Dans sa jeunesse il aimait faire du sport et participer aux soirées du Parti, mais il était trop vieux maintenant. Il avait rencontrer une fois un illuminé qui lui avait dit "aimer peindre", mais il n'en avait pas cru un mot : de toute façon, il ne l'avait jamais revu et la pratique des arts était strictement interdite par le Parti. C'était écrit en gros sur le mur de Gontran, sur le manifeste du Parti : "L'art corrompt l'esprit et nuit à la tranquillité de vos voisins et à la votre". Le vieil homme respectait scrupuleusement cette loi : hors de question de mettre en péril sa vie tranquille. Il était heureux ici et ne comprenait pas pourquoi d'autres auraient voulu rompre cet équilibre si confortable.
Gontran ouvrit le sac contenant la ration matinale du Parti. Il alluma la télévision du Parti sur la chaîne du Parti et commença à tartiner l'un des morceaux de pain du Parti de confiture. Il ne savait pas bien de quel fruit elle était faite, mais elle n'était pas si mauvaise et venait du Parti.
"Bonjour à vous camarades, il est six heure ! s'exclamait la speakerine dans la petite lucarne en noir et blanc. Le temps est doux et printanier et le ciel au dessus des nuages est dégagé aujourd'hui encore. Nous remercions l'Enfant-Roi pour ce temps si agréable. De nouvelles images de sa chambre nous sont parvenues dans la nuit, et une formidable nouvelle est à annoncer ! Notre futur souverain s'est tenu debout seul pour la première fois. Nous sommes enchantés de constater son port altier : il fera sans aucun doute un dirigeant sage et fort. Le Parti continue de superviser au mieux son éducation et vous souhaite une très bonne journée."
Gontran aimait bien l'Enfant-Roi. Ce petit était le fils du précédent Roi de Mörlna, qui avait succombé à une fulgurante maladie. Le Parti avait annoncé sa mort à peine quelques semaines auparavant. Cela n'était pas plus mal, selon Gontran, car l'ancien Roi était un original. Ses nombreuses prises de bec avec le Parti et son goût prononcé pour la danse étaient de notoriété publique, et on n'avait jamais vu autant de dissidents au Parti que sous son règne. Ce changement de souverain ramènerait la tranquillité dans la cité, le vieil homme en était persuadé.
"Je laisse la parole à Laurent, journaliste du Parti, pour votre journal du matin, repris la speakerine.
— Merci Claire", intervint le présentateur Laurent après une brève transition musicale. Ses cheveux étaient coiffés de façon impeccable, son maquillage était discret et le rajeunissait juste ce qu'il faut et son costume mettait en valeur ses épaules larges et rassurantes. Quel allure ce Laurent. Comme tous les matins, pensa Gontran. Comme tous les matins depuis plus de soixante-dix ans.
"Scoop du jour, les robots sentinelles ont déjoué cette nuit une attaque terroriste contre le Parti. Deux individus aux allures de sauvages se sont introduits dans les appartements de l'Enfant-Roi armés de débris de métal et vêtus de bâches en plastique. Si l'accès à la chambre leur a été rendu impossible par les sentinelles, les deux coupables sont tout de même parvenus à s'enfuir en détruisant plusieurs de vos serviteurs mécaniques. Les recherches sont en cours pour retrouver les forcenés. Jusqu'à nouvel ordre et pour votre sécurité, il vous est interdit de sortir de chez vous. Veuillez nous contacter si vous avez la moindre information concernant les deux cibles du Parti, que vous pouvez voir sur ces images de surveillance."
Dans le poste de télé, les images semblaient sorties d'une fiction. Au dessus de l'océan, là où travaillent les machines qui récupèrent les ressources des fonds marins, se balançaient deux silhouettes, d'une créature mécanique à l'autre, escaladant les rouages et les hélices avec l'agilité de petits singes. D'où venaient ces personnes ? Du fond de l'eau ? C'était impossible, les livres d'histoire du Parti parlaient du Déluge comme d'une catastrophe ayant tout rasé et tué tout de ce qui restait sur le sol. Pourtant les images étaient claires : ces deux personnes s'élevaient depuis la mer pour s'infiltrer dans la citadelle volante. D'autres images succédèrent aux premières : sur celles-là, les deux intrus ramassaient leurs armes parmi les déchets de la fonderie, dont la grande cheminée dominait tout Mörlna et par où arrivaient les débris métalliques ramassés par les machines dans les fonds marins. Dans les lueurs rougeoyantes du métal en fusion, Gontran pu mieux distinguer les personnages : il s'agissait d'un garçon et d'une fille, à peine adultes et complètement nus. Leurs cheveux avaient été rasés complètement, leurs côtes étaient si saillantes que Gontran se demanda avec quels muscles ils avaient réussi leurs acrobaties aériennes. Leurs poignets et leurs chevilles étaient bardés de cicatrices atroces, comme s'ils avaient grandis menottés. Lorsqu'ils se saisirent de longs bouts de ferraille incandescent, ils semblèrent ne sentir qu'à peine la douleur du fer brûlant et du feu sur leurs paumes : armés de la sorte, maigres et meurtris, on aurait cru des démons. Ils se parlaient, mais Gontran ne pouvait pas les entendre. Le Parti avait choisi de souligner l'horreur de la situation par une musique stridente et angoissante.
Tandis que d'autres images défilaient, Gontran fut distrait par un affreux grincement, proche du crissement d'une craie sur un tableau. Un bruit sourd et puissant se fit entendre, et d'un coup le sol fut pris de violentes convulsions. Gontran tomba au sol, déséquilibré, sa tête manqua de peu de frapper la table de sa cuisine. Un nuage de poussière pénétra par la fenêtre. Enfin, ne régnait plus dans la pièce qu'un silence de mort. Après quelques instants, à moitié sonné et totalement apeuré, le vieillard tenta de se relever en s'agrippant à ses meubles. Il ne sentit aucune autre douleur que ses rhumatismes habituels, ce qui le rassura un peu, et après de longues minutes d'efforts Gontran parvint à se remettre debout. Toute sa cuisine était couverte de poussière, de suie et de minuscules morceaux de métal. Qu'est-ce qui avait bien pu causer un tel raffut, un tel bazar ? Quand il découvrit la cause de tout cela, Gontran faillit tomber de nouveau : devant sa fenêtre, la grande éolienne avait disparu. Non, pas disparu, constata-t-il en s'approchant de la fenêtre : elle était encore là, mais couchée de tout son long au milieu de la rue. Sur son tronc meurtri et sur ses pales inertes, des messages avaient été écrits. "Nous existons". "Le peuple sous la mer". "Esclaves". "Honte au Parti, mort à l'Enfant-Roi".
"On vous cache tout".
Face à Gontran, juchés sur un toit, les deux dissidents le toisaient de leurs grands yeux fourbes, d'un air de défi. Ou bien était-ce de la peur dans leurs regards ? Non, Gontran faisait confiance au Parti, ces démons étaient déviants et dangereux. Le vieillard tourna les talons et attrapa son téléphone. Il était hors de question que ces jeunes fous lui gâchent la matinée.
"Merci pour votre aide Gontran, le remercia la standardiste de sa voix nasillarde. Ces animaux seront traqués et abattus dans les meilleurs délais. Vous pouvez désormais retourner à votre tranquillité."
Il y comptait bien. Et alors que les doutes et les remords commençaient à poindre dans son esprit, il s'endormit paisiblement sur son canapé poussiéreux. "Je suis tranquille", songea-t-il. Les coups de feu dans la rue ne le réveillèrent pas, le bruit de deux corps tombant d'un toit non plus. Il était tranquille.

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« De nos jours nous voyons mentionner le courage et l’audace avec lesquels certains rebelles s’en prennent à une tyrannie séculaire ou à une superstition désuète. Ce n’est pas faire preuve de courage que de s’en prendre à des choses séculaires ou désuètes, pas plus que de provoquer sa grand-mère. L’homme réellement courageux est celui qui brave les tyrannies jeunes comme le matin et les superstitions fraîches comme les premières fleurs ». Chesterton
Young women frolicking at River Falls, Wisconsin. 1899.