Cette journĂ©e dâautomne sâĂ©tait travestie en jour de canicule estivale. DerriĂšre les Ă©paisses toiles de la tente de la baronne, Octavia peinait Ă garder sa concentration sur son travail. De lourdes gouttes de sueur roulaient sur ses pommettes dont les angles marquĂ©s rappelaient lâascendant elfique de la magistĂšre, avant de venir sâĂ©craser sur le bureau quâelle sâĂ©tait improvisĂ©e en empilant quelques planches en pin. Elle avait attachĂ© son Ă©paisse tignasse rousse Ă lâaide dâun curieux anneau Ă©lastique que lui avait donnĂ© Jubilost : une de ses rĂ©centes dĂ©couvertes alchimiques. Cela nâempĂȘchait pas les charmantes boucles de quelques mĂšches de cheveux indisciplinĂ©es de venir chahuter devant ses yeux ; agacĂ©e, elle passait son temps Ă les ranger derriĂšre ses oreilles pour les maintenir en place, sans succĂšs. Ses mains impeccablement entretenues sâaffairaient Ă tisser un charmant sortilĂšge. Elle brodait dans les air des runes avec finesse, puis les mĂȘlait aux mailles trĂšs concrĂštes dâune paire de gants de soie. CâĂ©tait ses sortilĂšges prĂ©fĂ©rĂ©s, ceux qui Ă©taient aussi beaux quâutiles. La chaleur mettait sa concentration Ă rude Ă©preuve, mais elle parvenait Ă la maintenir tout juste assez pour continuer Ă travailler efficacement. Les yeux fixĂ©s sur son ouvrage, elle ne laisserait rien la perturber.
Le voile dâentrĂ©e de la tente se souleva soudain, faisant sursauter la magicienne. Les runes sâenvolĂšrent et se mĂ©langĂšrent dans un son dissonant de verre brisĂ©.
« Dame Octavia ! », lança une voix de jeune homme un peu tremblotante. « Je souhaiterais mâentretenir avec vous, sauriez-vous mâaccorder quelques minutes ? »
Octavia contempla le gĂąchis de son travail : son sursaut lui avait fait emmĂȘler tous ses glyphes dans une pelote Ă©thĂ©rĂ©e indĂ©brouillable. Tout son ouvrage Ă©tait Ă refaire. Elle poussa un soupir agacĂ© et se retourna pour contempler la source de sa surprise. Elle ne fut que davantage Ă©tonnĂ©e lorsquâelle dĂ©couvrit Tristian devant elle, lui qui dâhabitude ne quittait jamais sa tente de guĂ©risseur. Il semblait tout penaud de son entrĂ©e maladroite, et rougissait de honte. Peut ĂȘtre mĂȘme semblait-il intimidĂ© par le regard courroucĂ© que lui avait portĂ© la magicienne.
« Je⊠je suis navrĂ©, je ne voulais pas vous dĂ©ranger ! Je vous dĂ©range nâest-ce pas ? Oh, pardonnez-moiâŠ
â Calmez-vous, Tristian », le rassura Octavia avec un sourire attendri par sa candeur, « je ne vais pas vous manger. Câest ma faute, si jâai perdu le fil de mon travail. »
Ă ces mots, Tristian sembla se dĂ©tendre un peu. Il continuait cependant Ă jouer nerveusement avec ses mains, comme sâil ne savait pas quoi en faire.
« Câest rare de vous voir sortir de votre antre », reprit la magistĂšre. « Le travail vous manquerait-il ?
â Oui. Enfin ! Non, je veux dire⊠Jâai bien assez Ă faire, jâai mĂȘme abandonnĂ© une jambe cassĂ©e pour venir vous voir. Enfin elle va bien, rassurez-vous ! Vous ĂȘtes plus intĂ©ressante quâune jambe cassĂ©e. Enfin ça nâa rien Ă voir, et par ça je veux dire vous. Oh⊠Pardonnez mon inconsĂ©quence... »
Tristian rougissait de plus en plus Ă mesure quâil se perdait en bafouilles. Octavia continuait de le regarder avec un sourire aux lĂšvres, partagĂ©e entre la compassion et lâamusement. Le garçon, si candide fut-il, restait trĂšs agrĂ©able Ă regarder. MalgrĂ© sa nature innocente et son jeune Ăąge manifeste, sa carrure Ă©tait celle dâun homme, avec de larges Ă©paules et une poitrine puissante. Les traits de son visage, tout comme ses mains, Ă©taient dâune finesse presque artistique. Ses yeux dâun bleu trĂšs clair Ă©taient proprement captivants, et ses cheveux blonds brillaient comme dâune lumiĂšre divine. Il dissimulait constamment sa tĂȘte dâune capuche, comme sâil Ă©tait conscient dâattirer les regards et quâil voulait sâen garder. Sa capuche, dâun blanc immaculĂ©, tombait le long de son dos en une cape qui, quand elle sâenvolait sous le vent, semblaient le doter de grandes ailes dâange. Octavia songea que si Sarenrae avait voulu sâincarner sur terre, elle nâaurait peut ĂȘtre pas Ă©tĂ© plus belle que son humble serviteur.
« Reprenez vous Tristian », lui rĂ©pondit-elle dâun rire attendri. « Il y a quelque chose dont vous vouliez me parler ?
â En effet, excusez moi. » Le jeune prĂȘtre semblait gĂȘnĂ© dâaborder le sujet dont il semblait si pressĂ© de parler en entrant. « Je voulais vous parler du comportement que vous avez Ă mon Ă©gard. Vous prononcez souvent des paroles qui mâinterrogent, au sujet de⊠de nous. Câest comme si vous attendiez quelque chose de moi, et je vous avoue que jâai de la peine Ă en saisir la nature.
â Ah, ça ! », lança Octavia dans un Ă©clat de rire assez franc. « Je vous taquine Tristian, vous ĂȘtes amusant Ă embĂȘter. Vous virez au rouge pivoine Ă lâinstant oĂč jâouvre la bouche, câest terriblement divertissant.
â Oui mais⊠Quel en est le but, oĂč souhaitez vous en venir ? » La naĂŻvetĂ© de la question prit la magicienne au dĂ©pourvu.
« Eh bien⊠Je vous aime bien Tristian, voilĂ tout. Jâaimerais simplement que nous apprenions Ă mieux nous connaĂźtre. »
Octavia nâĂ©tait guĂšre habituĂ©e Ă tenir ce genre de discours. Souvent, ses relations avec les hommes tenaient en quelques mots et Ă beaucoup de langage corporel. Tristian semblait se calmer, peu Ă peu. Il prit un instant pour rĂ©flĂ©chir Ă ces quelques mots, puis sembla en rĂ©aliser le sens. Il fut pris dâune curieuse toux, avant de reprendre :
« Je crains de vous décevoir, Octavia. Les sentiments mortels me sont bien méconnus : toute ma vie est dévouée à Sarenrae. Je ne voudrait pas que mon⊠ignorance, ne vous fasse défaut.
â Je vois. Mais finalement, quâen savez-vous ? Peut-ĂȘtre est-ce cette ignorance qui me plaĂźt, chez vous », rĂ©pondit Octavia, un peu dĂ©contenancĂ©e.
Tristian souleva un sourcil. Il semblait confus. « Câest⊠amusant. Jâai lâhabitude dâĂȘtre apprĂ©ciĂ© pour mon savoir plutĂŽt que pour mon inexpĂ©rience », rĂ©pond-il en souriant. Il reste pensif un instant, avant dâajouter : « Vous continuez de me surprendre, Octavia. Encore et toujours. »
Les magnifiques yeux de Tristian ne semblaient pas vouloir se dĂ©tacher de ceux de la magicienne. Octavia se surprit elle-mĂȘme Ă rougir, si bien que ce fut-elle qui dĂ©tourna le regard la premiĂšre.
« Je⊠Jâen suis ravie. Je suis navrĂ©e, jâai du travail Ă reprendre, et assez peu de tempsâŠ
â Oh, oui ! Naturellement, veuillez mâexcuser. Je vous laisse Ă votre Ćuvre, je ne voudrais pas vous distraire davantage.
â Merci. » Elle le rappela alors quâil sâapprĂȘtait Ă quitter la tente. « Tristian ?
â Oui ?
â Jâai apprĂ©ciĂ© notre Ă©change. Jâaimerais que nous discutions ainsi de nouveau, si le cĆur vous en dit. »
Un sourire radieux illumina le visage du jeune prĂȘtre. « Cela me ferait trĂšs plaisir. »
Octavia se rĂ©veilla lorsque les premiers rayons du soleil vinrent lui percer les paupiĂšres. Parfait, pensa-t-elle, maussade. Les derniers jours avaient Ă©tĂ© longs et douloureux, passĂ©s entre attaques de loup-garous et de trolls enchantĂ©s. Pour une fois, elle avait voulu sâaccorder une grasse matinĂ©e bien mĂ©ritĂ©e mais manifestement, un certain astre cĂ©leste semblait en avoir dĂ©cidĂ© autrement. En grommelant, elle se hissa hors de son lit puis de sa tente oĂč tous ses camarades dormaient encore. Quitte Ă ĂȘtre rĂ©veillĂ©e, autant mettre Ă profit les prĂ©cieuses prochaines heures. Elle se dirigea vers le guĂ©, le point de jonction des trois riviĂšres, au cĆur de la future citĂ© de Kandrakhar. Encore habillĂ©e lĂ©gĂšrement pour la nuit, elle procĂ©da Ă ses ablutions matinale : elle ne pouvait se sentir correctement rĂ©veillĂ©e quâaprĂšs avoir rincĂ© son visage Ă lâeau claire. Lâeau lui fit un bien fou et le vent frais qui lui battit les joues la rĂ©concilia avec ce dĂ©but de matinĂ©e. AprĂšs quelque Ă©tirements, Octavia tourna les talons prĂȘte Ă commencer une journĂ©e de travail. Elle sâarrĂȘta nette cependant car elle sâaperçut quâĂ quelques mĂštres dâelle, Tristian Ă©tait en train de prier sur la berge. Il Ă©tait si calme que la rouquine ne lâavait pas remarquĂ©, ses murmures Ă©taient couverts par le bruit de lâeau. Elle sâassit un peu derriĂšre lui, et le regarda terminer sa priĂšre. Il tenait entre ses mains un chapelet blanc et or, au bout duquel pendait son symbole sacrĂ© : un petite statuette de Sarenrae en bois. Octavia lâavait vu la tailler lui mĂȘme, lors de leur pĂ©riple Ă travers les Terres VolĂ©es.
Ă la fin de son rituel, Tristian ne releva pas. Elle resta au bord de lâeau, le regard perdu dans le vide. Ses yeux portaient une Ă©motion carrĂ©ment sinistre ; mĂȘme ses cheveux, dâhabitude si beaux, semblait Ă ce moment rĂȘches et grisĂątres. Octavia fut prise dâinquiĂ©tude.
« Tristian⊠Vous allez bien ? »
Lentement, comme sâil sâĂ©veillait dâun rĂȘve, Tristian prit la parole faiblement. « Toute ma vie est vouĂ©e Ă la grande dĂ©esse, la radieuse Sarenrae. Câest ce que je suis, une part dâelle. Ma vie ne mâappartient pas, parce quâelle ne compte pas. Ma vie sans elle serait comme une vie sans soleil. Je nâai pas choisi de lâaimer ou pas : mon amour pour elle est dans ma nature profonde. Et je sais que je serai Ă jamais auprĂšs de mon vĂ©ritable amour, mĂȘme au-delĂ de la mort. Pourtant ici, parmi les autres mortels... » Il secoua la tĂȘte. Il prit une courte pause, avant de poursuivre dâune voix presque distante : « Je ne cesse dâentendre parler dâune autre sorte dâamour. Un amour qui se donne, comme nâimporte quelle possession matĂ©rielle, pour ĂȘtre repris ensuite. Tout cela semble si⊠éphĂ©mĂšre ? Factice ? Je peine Ă trouver le mot juste. Quel courage dĂ©mesurĂ© faut-il, pour tomber amoureux dâun personne que lâon peut perdre ? Que lâon finira inĂ©vitablement par perdre ? ».
Octavia se sentait attendrie par les interrogations du jeune homme. Il Ă©tait si naĂŻf quâelle aurait pu le prendre pour un enfant dans un corps adulte. Lui qui nâavait vĂ©cu que cloĂźtrĂ© dans une Ă©glise ou livrĂ© Ă lui mĂȘme dans les Ă©tendues sauvages semblait bien perdu, confrontĂ© aux rĂ©alitĂ©s de la vie auprĂšs de ses semblables.
« Votre vision de lâamour souffre de votre manque de recul », lui dit-elle dâune voix douce. « Un amour que vous auriez donnĂ© de votre plein grĂ©, aurait-il moins de valeur que celui sur lequel vous nâavez aucun contrĂŽle ? »
Tristian garda le silence un instant, puis se tourna vers Octavia. « Je ne pense pas, non. Je ne lâai simplement jamais rencontrĂ©. Loin de moi la prĂ©somption de juger quelque chose dont la nature mâĂ©chappe. » Sur ses mots, le prĂȘtre se mit Ă regarder attentivement, intensĂ©ment la magicienne. La puretĂ© de ses yeux semblait sonder son Ăąme. « Octavia, avez-vous dĂ©jĂ Ă©prouvĂ© tel amour ?
â Ăa mâest arrivĂ©, en effet. Câest le genre de sentiment dont on se souvient toute sa vie tant il nous change, mĂȘme bien aprĂšs quâil nous ait Ă©tĂ© repris. Quand on a vĂ©cu dans la souffrance et la haine pendant de nombreuses annĂ©es, comme jâen ai eu le malheur, on prend pleinement conscience de la valeur de lâamour entre deux mortels. »
Tristian inspira profondĂ©ment. Il semblait choisir ses mots avec minutie. « Dites-moi. Comment choisissez vous la personne Ă qui vous confierez votre⊠confiance ? Ăcoutez-vous plutĂŽt votre cĆur, ou bien votre raison ? Je vous navrĂ© de vous infliger des questions si personnelles, mais⊠je brĂ»le de comprendre. »
Câest avec un sourire amusĂ© que rĂ©pondit Octavia, presque sans y penser. « JâĂ©coute mon cĆur. Il ne fait jamais dâerreur. »
Tristian hocha la tĂȘte, comme sâil sâattendait Ă cette rĂ©ponse. « Ăvidemment. Je ne sais pourquoi, mais ça ne me surprend pas. Vous ĂȘtes toujours si sincĂšre, dans tout ce que vous faites. Câest ce qui se passe quand les actions dâune personne lui viennent de son cĆur. »
Tristian se lĂšve enfin, et Octavia fit de mĂȘme. Mais Ă sa grande surprise, le jeune homme sâapprocha dâelle tout prĂšs, si prĂšs quâelle cru quâil allait la prendre au creux de ses bras. Il sâarrĂȘta au dernier moment, puis comme sâil avait subitement pris conscience de ses actes, fit un pas en arriĂšre.
« Merci beaucoup pour ces conversations, Octavia. Je chĂ©ris chaque moment que jâai la chance de passer avec vous. JâespĂšre que vous ne me voyez pas trop comme un fardeau. »
Avant mĂȘme que la magistĂšre puisque rĂ©torquer quoi que ce soit, Tristian sâexcusa et prit le chemin de la ville sans attendre. Octavia se demanda ce quâil venait de se passer, abasourdie. Jamais elle nâavait vu Tristian si tourmentĂ©, si direct aussi. Cela coupait totalement avec son caractĂšre de jeune homme maladroit. Pantoise, Octavia prit un instant pour rĂ©unir ses esprits. Tristian avait disparu. Elle dĂ©cida quâelle retournerait le voir sous peu. Cette matinĂ©e nâavait pas Ă©tĂ© totalement perdue, en fin de compte.
Octavia attendit dans le froid un bon quart dâheure devant la tente de son ami. Le ciel abandonnait le rose du crĂ©puscule pour le mauve du dĂ©but de nuit, le soleil Ă©tait depuis longtemps parti pour dâautres contrĂ©es. Elle guettait le dĂ©part de Jhod, le vieux soigneur, pour avoir lâoccasion de parler seule Ă seule avec Tristian. Lorsque enfin le voile dâentrĂ©e se souleva, elle fut ravie de voir Jhod raccompagner son dernier patient Ă son lit. Elle le salua dâun signe de tĂȘte, il lui sourit en retour. La rouquine attendit quelques instants encore, puis pĂ©nĂ©tra silencieusement dans lâantre des guĂ©risseurs. Assis sur lâun des lits des patients, Ă©clairĂ© par la faible lueur dâune lanterne Ă huile, Tristian tournait le dos Ă lâentrĂ©e de la tente. Il tenait un livre dans ses mains, dont Octavia ne parvenait pas Ă voir la couverture. Le jeune homme semblait absorbĂ© dans sa lecture, tant quâil ne remarqua pas la magicienne qui se glissait subrepticement dans son dos. Octavia tenta de jeter un Ćil au livre du jeune prĂȘtre. Si elle ne parvint pas Ă saisir la nature prĂ©cise de cet ouvrage, ses yeux rencontrĂšrent quelques lignes intrigantes qui semblait traiter du « feu sous sa peau » ou encore dâun « puissant dĂ©sir dans sa voix ». Octavia tendit le cou pour en saisir davantage mais une mĂšche de ses boucles rousses tomba sur le cou de Tristian, qui sursauta sur le champ. Il referma son livre avec hĂąte avant de sâĂ©crier :
« Octavia ! Que faites-vous là ? Je ne vous ai pas entendue rentrer.
â Quâest-ce que vous lisez ? », demanda la magicienne avec un sourire taquin.
Tristian Ă©cartait le livre du bout de la main, dâun geste plein de malaise. « Il sâagit de quelque traitĂ© sur les relations humaines. Câest Dame Kanerah qui me lâa recommandĂ©. Je lui ai demandĂ© conseil, et elle mâa suggĂ©rĂ© de lire ceci. Elle mâa dit que câĂ©tait lâouvrage le plus appropriĂ© Ă traiter⊠des passions. » Le jeune homme semblait trĂšs embarrassĂ©. « Je pense que je ne saisis rien Ă la littĂ©rature.
â Jâai cru voir que ce traitĂ© proposait des descriptions plutĂŽt explicites », continua de le taquiner son amie.
Tristian rougit lĂ©gĂšrement. « Câest ce quâil semble, oui. Mais ce qui est dĂ©crit lĂ dedans semble tellement⊠peu naturel, voire prĂ©tentieux ! On pourrait croire quâil sâagit non pas dâune communion entre mortels, mais de vĂ©nĂ©rer un dieu.
â Pour les avoir vĂ©cus, ce genre de moments peut donner quelques aspirations cĂ©lestes.
â Câest ce dont je veux parler ! », sâagaça Tristian. « Je pensais pouvoir calmer mon esprit, trouver des rĂ©ponses Ă ces sujets â non, Ă ces problĂšmes, qui me tourmentent. Je pensais trouver des mots Ă placer sur que je suis incapable dâexprimer. Ă la place, je nâen suis quâencore plus confus. »
Octavia et Tristian se regardĂšrent quelques secondes, lâune tentant dâenvelopper de tendresse la dĂ©tresse de lâautre. Puis soudain ils se mirent Ă rire, gagnĂ©s par lâabsurde de la situation.
« Souvent, jâadmire la facilitĂ© que vous avez Ă choisir les mots justes pour exprimer ce que vous ressentez », dit joyeusement Tristian.
« Vous vous tourmentez. Vous essayez toujours de trouver les mots justes pour ce qui ne saurait ĂȘtre dĂ©crit.
â Que voulez vous dire ? » LâincomprĂ©hension sur le visage de Tristian Ă©tait si lisible quâOctavia dĂ» se mordre la joue pour ne pas repartir dans un Ă©clat de rire. « Les mots sont les mots, toute la sagesse du monde peut se lire dans les pages de nombreux livres. MĂȘme la misĂ©ricorde de Sarenrae trouve son reflet dans les textes sacrĂ©s... »
Avec une grande dĂ©licatesse, Octavia glissa sa main sur celle de Tristian. Rien nâaurait pu trancher le lien invisible qui joignait le regard de ces deux jeunes gens Ă cet instant. Le temps semblait se figer, ils en oubliaient le son de leurs cĆurs dans leurs tempes qui battaient Ă tout rompre.
« Pourtant, les réponses que vous cherchez ne se trouvent pas dans les livres. »
Les doigts de Tristian venaient sâemmĂȘler avec ceux de la rouquine, dans une caresse qui fit courir un flot de frissons le long de son Ă©chine. La chaleur la gagnait, partait de son cĆur et empourprait son visage entier. Elle porta son autre main Ă la joue du jeune prĂȘtre avec une dĂ©licatesse infinie. Le temps semblait se suspendre dans cet instant de tendresse.
« Vos mains sont si chaudes. Câest comme si elles Ă©taient vos rayons et vous, le soleil... », lui glissa-t-il dans un souffle. Il lui adressa un sourire dĂ©solĂ© avant dâajouter : « Je ne suis finalement pas plus douĂ© avec les mots que le livre.
â Pas du tout, vous ĂȘtes adorable. Câest votre cĆur qui parle, et si vous le laissez faire ce sera toujours avec justesse. »
Tristian sembla se figer. Entre deux battements de cĆur, il ferma les yeux et couvrit la main dâOctavia de la sienne. Il tourna la tĂȘte, et vint poser ses lĂšvres sur la paume de la magicienne qui sentit une vague de chaleur se propager dans tout son corps.
« Comme les rayons du soleil... », murmura-t-il.
Il restĂšrent ainsi quelques secondes suspendus dans lâinstant. Tristian ouvrit alors de nouveau les yeux, et rĂ©alisant la position dans laquelle il se trouvait, jeta un regard effrayĂ© vers la magistĂšre et repoussa doucement sa main.
« Pardonnez-moi ! Pardonnez-moi, jâai outrepassĂ© tout ce qui mâĂ©tait permis.
â Quoi ? Ne vous en faites pas, il nây a pas de... », tenta dâobjecter Octavia.
« CâĂ©tait inconvenant, je prie Sarenrae que je ne vous ai pas mise en colĂšre. Veuillez mâexcuser, je dois⊠aller retrouver Jhod. » Il jeta un dernier regard timide Ă la magicienne abasourdie par lâinattendu de cette rĂ©action, et lui dit avant de quitter la tente : « Croyez moi, je tiens beaucoup Ă vous. »
Octavia se retrouva seule dans la demi-pĂ©nombre de cette tente. Elle ne revenait pas de ce quâelle venait de vivre. Jamais un homme nâavait Ă©tĂ© pour elle un tel mystĂšre. Elle sortit pour tenter de le rattraper, mais elle ne distinguait plus rien dâautre dehors que la lumiĂšre des torches des patrouilles de gardes. Le lendemain, ses compagnons et elle partiraient de nouveau hors de la ville, elle ne pourrait pas revoir Tristian. Elle jura de frustration. Les explications devraient encore attendre.
















