L'échalote
Il est 23h42. La cuisine est calme, seulement bercée par le ronronnement du frigo et le clapotis de l'eau qui frémit dans la casserole. Je coupe des échalotes. C’est un geste mécanique, rassurant. Glissement de la lame, craquement de la pelure violette.
Et puis, il y a ce bruit sous l'évier. Un bruit humide, comme un morceau de viande crue qu'on malaxe dans un sac plastique.
Je m'arrête. Le couteau suspendu au-dessus de la planche.
Une main émerge de l’obscurité du placard sous l'évier. Mais ce n’est pas une main humaine. C’est un enchevêtrement de doigts trop longs, translucides, comme des asperges montées en graine, se terminant par des ongles jaunis et mous. Elle agrippe le bord du plan de travail avec une lenteur obscène.
Puis la tête suit. Elle n'a pas de nez, juste une immense fente horizontale qui lui sert de bouche, d'où s'échappe une odeur de levure périmée et de terre mouillée. Ses yeux, deux billes noires et humides, se fixent sur ma planche à découper.
Un long soupir siffle entre ses dents translucides :
— « Tu... tu fais revenir les échalotes dans du beurre ou de l'huile ? »
Je regarde ma casserole. Je regarde la créature dont le cou s'étire maintenant comme de la pâte à modeler grise au-dessus de mes plaques à induction.
— « Du beurre doux », je réponds, la voix un peu trop calme pour quelqu'un qui fait face à une anomalie biologique. « Avec un filet d'huile d'olive pour ne pas qu'il brûle. »
La fente qui lui sert de bouche s'étire dans ce qui ressemble à un sourire d'approbation extatique. Une goutte de salive épaisse et translucide tombe sur mon carrelage propre.
— « Bien... très bien. Rajoute une gousse d'ail écrasée en fin de cuisson. Si tu la mets trop tôt, elle va carboniser et gâcher l'amertume de ton âme. »
Je soupire en reprenant mon couteau.
— « Écoute, je commence le boulot à huit heures demain. Tu m'aides à éplucher ou tu retournes dans les canalisations ? »













