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Sangki a grandi dans un petit appartement du sud de SĂ©oul, dans un dĂ©cor modeste mais toujours propre, entretenu avec soin par sa mĂšre - Haejin -, qui Ă©tait une femme discrĂšte, douce, au regard fatiguĂ© mais aux gestes tendres. Elle souriait souvent, pour lui. Pour que son fils pense que tout allait bien. Elle travaillait beaucoup - parfois tard le soir, parfois tĂŽt le matin - mais elle ne ratait jamais un dĂźner avec lui, ni une nuit oĂč elle ne venait pas sâasseoir au bord de son lit pour lui caresser les cheveux et lui raconter des histoires, lui racontant mĂȘme sa journĂ©e. Sangki nâa jamais connu le luxe, ni les grandes promesses dâavenir, mais il nâa jamais manquĂ© dâamour et ça, il croyait que ça suffisait. Tant quâil avait sa mĂšre, tant quâelle Ă©tait lĂ pour le consoler quand ça n'allait pas, pour lâencourager quand il doutait, il ne se posait pas trop de questions.
Son pĂšre ? Il passait parfois, toujours de façon imprĂ©visible, comme une tornade dans leur vie. Il prĂ©tendait ĂȘtre en voyage dâaffaires. Il ramenait des cadeaux, des mots gentils, se montrait attentionnĂ© pendant un pauvre week-end, faisait semblant d'ĂȘtre encore amoureux de sa mĂšre, un faux air de famille unie, puis disparaissait pendant des semaines. Sangki ne sâen formalisait pas, parce qu'il pensait que câĂ©tait normal, que les pĂšres faisaient ça, qu'ils n'Ă©taient pas fait pour ĂȘtre prĂ©sents au final. Dieu qu'il se trompait. Sa mĂšre, elle, ne disait rien, ne montrait rien. Mais avec le recul, il comprend. Elle savait, ou elle commençait Ă deviner que les absences de son pĂšre, les voyages Ă rĂ©pĂ©tition, les sĂ©minaires, tout ça ce n'Ă©tait pas normal. Les nuits oĂč elle restait Ă©veillĂ©e devant la tĂ©lĂ© sans regarder lâĂ©cran, les fois oĂč elle sâarrĂȘtait de parler en plein milieu dâune phrase, les larmes discrĂštes quâelle essuyait du revers de la main dans la cuisine. Haejin Ă©tait triste, mais elle aimait son fils plus que tout, et câest cet amour lĂ qui a fait tenir Sangki pendant toutes ces annĂ©es. Il ne voyait pas la trahison, pas encore, il ne savait pas que son pĂšre vivait une double vie, quâil mentait Ă tout le monde et qu'il se foutait ouvertement d'eux. Il vivait dans un mensonge, oui - mais câĂ©tait un mensonge doux, tant que sa mĂšre le berçait dedans.
Sangki avait quatorze ans quand tout a explosĂ©. Ăa sâest fait sans douceur, sans prĂ©paration, comme un coup de poing en pleine figure. Un soir, son pĂšre est arrivĂ©, inhabituellement pressĂ©, les bras croisĂ©s sur un dossier rempli de papiers, et un air grave quâil nâavait jamais portĂ© jusque-lĂ et a annoncĂ© la nouvelle dâune voix ferme, comme si câĂ©tait une Ă©vidence ; Sangki nâallait plus vivre avec sa mĂšre, mais avec lui. Et pas seulement lui. Il allait vivre avec un garçon dâun an de moins que lui, Jinhee, « son demi-frĂšre », comme il lâa balancĂ©, presque fiĂšrement, comme si câĂ©tait la nouvelle de l'annĂ©e. Ce soir-lĂ , Sangki a compris, il a compris que tous les voyages dâaffaires, toutes les absences, les silences de sa mĂšre et les regards fuyants de son pĂšre, cachaient autre chose. Il a compris quâil nâĂ©tait pas le seul enfant de son pĂšre, il a compris que son pĂšre menait deux vies, et que lui, lâenfant silencieux du petit appartement du sud de SĂ©oul, nâĂ©tait quâune moitiĂ© de son histoire. Il nâa pas eu le temps de protester, ni de poser les bonnes questions. Sa mĂšre avait pleurĂ©, mais elle avait cĂ©dĂ©, sous la menace, vaincue par la fatigue, par lâinsistance, ou peut-ĂȘtre par un accord dont il ne savait rien. Les deux mĂšres, trahies chacune Ă leur façon, avaient refusĂ© de cohabiter - ce qui Ă©tait normal. Alors ce sont les enfants quâon a arrachĂ©s, quâon a recollĂ©s maladroitement, dans une volontĂ© de crĂ©er une famille factice. Sangki a emmĂ©nagĂ© chez son pĂšre, sâest retrouvĂ© Ă partager une nouvelle maison avec un garçon quâil ne connaissait pas, mais avec qui il partageait dĂ©sormais un nom, un passĂ© en ruines. Il nâa pas dit un mot ce soir-lĂ . Jinhee non plus. Deux inconnus unis par un mĂȘme mensonge, deux vies brisĂ©es que leur pĂšre voulait rĂ©parer avec de lâautoritĂ© et de la menace.
Si leur pĂšre avait la volontĂ© de les unir, la relation entre les deux frĂšres n'Ă©tait pas la meilleure, au dĂ©but. De l'incomprĂ©hension, une cohabitation forcĂ©e, et surtout deux caractĂšres des plus opposĂ©s. Les dĂ©buts Ă©taient des plus pĂ©rilleux⊠Sangki Ă©tait distant, Jinhee un peu en colĂšre. Ils ne se parlaient presque pas, ils sâĂ©vitaient. Et puis, sans vraiment sâen rendre compte, ça a changĂ©. Un jour, Sangki a entendu Jinhee pleurer. Il nâa rien dit, mais il est restĂ© assis de lâautre cĂŽtĂ© du mur. pendant de longues minutes. Parce que mĂȘme si ils ne se parlaient pas, du haut de leur quinze et quatorze ans, il est restĂ© lĂ . Juste lĂ . Un autre jour, Jinhee est tombĂ© malade, et Sangki a tout lĂąchĂ© pour lâemmener Ă lâhĂŽpital, sans mĂȘme poser de questions, il lâa juste fait, comme il lâaurait fait un grand frĂšre. Il leur a fallu du temps avant de rĂ©ellement sâapprivoiser, mais ils ont vite compris. Ce nâĂ©tait pas lâun contre lâautre.
CâĂ©tait eux deux contre le reste du monde.
Ils auraient dĂ» apprendre Ă se reconstruire. Lentement, maladroitement, mais ensemble. Deux demi-frĂšres quâon avait forcĂ©s Ă vivre sous le mĂȘme toit, Ă partager leurs silences, leurs blessures et un pĂšre quâils nâavaient jamais vraiment eu. Mais le destin, ou plutĂŽt leur pĂšre, en a dĂ©cidĂ© autrement, ce quâon leur a volĂ©, ce nâest pas seulement leur innocence ou leur enfance. Câest aussi la possibilitĂ© dâavoir une vie normale.
Tout a basculĂ© un soir banal. Jinhee avait oubliĂ© son chargeur. Un dĂ©tail, une chose insignifiante qui aurait pu ĂȘtre Ă©vitĂ©e, un oubli dâado tĂȘte en lâair, sauf que câĂ©tait au bureau de leur pĂšre. Sangki nâavait pas envie dây retourner, parce qu'il dĂ©testait cet endroit ; trop propre, trop lisse, trop faux, Ă l'image de leur pĂšre finalement. Mais Jinhee avait insistĂ©, et Sangki ne savait pas vraiment lui dire non, pas quand Jinhee lui parlait avec cette voix un peu pressĂ©e, un peu coupable. Alors ils y sont allĂ©s, Ă pied, dans la nuit, dans l'idĂ©e de ne pas s'absenter trop longtemps de la maison. Ils pensaient que personne ne serait lĂ , que le bĂątiment serait vide. C'Ă©tait juste un aller-retour discret, rapide, sans histoire. Mais Ă peine la porte poussĂ©e, quelque chose nâallait pas. CâĂ©tait le son dâabord, qui les choqua en premier. Pas celui dâun bureau dĂ©sert, pas le silence quâils attendaient. Non, des bruits lourds, secs, des cris, des hurlements, des paris lancĂ©s Ă voix haute, des coups. Et comme deux gosses curieux quâon nâavait pas encore assez abĂźmĂ©s, ils sont descendus. Lâescalier menait Ă une porte quâon leur avait toujours interdit dâouvrir. Une porte blindĂ©e, au fond dâun couloir. Leur pĂšre disait que câĂ©tait pour le stockage des archives, que câĂ©tait dangereux et confidentiels, que des gamins mĂȘme pas encore majeurs n'avaient rien Ă y faire. Ils nâavaient jamais osĂ© la pousser, jusquâĂ ce soir.
Une sorte de ring de boxe, avec des hommes Ă lâintĂ©rieur, couverts de sang et de sueur, qui se frappaient comme des bĂȘtes, sans gants, sans rĂšgles. Une foule ivre dâadrĂ©naline, de violence, dâargent. Des billets qui volaient de main en main, des hurlements de victoire ou de rage. Et lĂ , en haut des gradins improvisĂ©s⊠leur pĂšre. Costard impeccable, sourire tranquille, en train de serrer des mains, comme un roi dans son royaume de chair et de sang. Comme le connard qu'il Ă©tait. Ils sont restĂ©s figĂ©s, parce quâaucun mot ne suffisait. Parce que tout leur corps hurlait de fuir. Sangki a voulu attraper Jinhee et courir. Ils avaient vu trop pour revenir en arriĂšre.
Mais leur pĂšre les a vus.
Ce sourire, Sangki ne lâoubliera jamais. Peut-ĂȘtre quâil avait toujours su que ce jour viendrait. Il les a appelĂ©s dâune voix calme, presque chaleureuse, comme sâil leur ouvrait les bras, mais derriĂšre ses mots, il y avait autre chose. La menace pesait. Il savait exactement oĂč appuyer. Il a parlĂ© de leurs mĂšres avec ce calme glacial, comme sâil Ă©nonçait une rĂšgle naturelle ; « Vous partez, je leur fais du mal. Pas moi directement. Mais la vie, les accidents ça arrive. ». Sangki savait ce que son pĂšre pouvait faire, il savait que ce nâĂ©tait pas une menace en lâair. Alors ils sont restĂ©s. Pas pour lui. Jamais pour lui. Mais pour les femmes qui les avaient Ă©levĂ©s, pour celles qui ne se doutaient pas de la menace qui planait au dessus de leurs tĂȘtes.
Et au fil des années, ils sont devenus bons. Trop bons.
Lâorganisation a pris de lâampleur, le sous-sol a fini par ĂȘtre trop petit, alors les combats ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s, dans un immense entrepĂŽt, Ă la sortie de la ville. Des Ă©vĂ©nements organisĂ©s comme des spectacles. Et Sangki et Jinhee, dans tout ça ? Ils sont devenus des machines. Des bĂȘtes de scĂšne. Des frĂšres de sang. Ensemble. Toujours ensemble. Ils ne ressentent plus rien quand ils frappent. Câest la condition, ils ne pensent pas Ă leur pĂšre, Ă son sourire satisfait dans les gradins. Ils pensent Ă leurs mĂšres, Ă leur vie dâavant, Ă ce quâils auraient pu ĂȘtre. Tout ce quâils font, ils le font pour elles. Pour que jamais elles ne soient blessĂ©es, pour que jamais elles ne sachent. Mais heureusement, dans cet enfer ils n'Ă©taient pas seuls. Ils pouvaient compter sur Hoon et Rio, leurs meilleurs amis, encore une fois des frĂšres d'autres mĂšres. Ils Ă©taient soudĂ©s, toujours ensemble. Jusqu'Ă ce qu'encore une fois, l'univers leur rigole ouvertement Ă la figure. Ils avaient pourtant jurĂ© que personne ne franchirait cette ligne, aussi dĂ©gueulasse que soit leur monde, aussi tordu que soit le jeu, ils nâiraient jamais jusquâĂ laisser quelquâun mourir. CâĂ©tait leur limite, leur derniĂšre barriĂšre.
Mais Rio, lui, ne lâa pas vue.
Il Ă©tait jeune, Rio. Pas idiot, juste jeune. Trop sĂ»r de lui, trop avide de reconnaissance, trop impatient dâĂȘtre regardĂ© comme eux - Sangki, Jinhee, Hoon. Il voulait briller, il voulait que leur pĂšre - son patron - le voie. Il voulait exister aux yeux de ce roi sans cĆur, comme un autre fils, un hĂ©ritier digne, un soldat de plus dans son armĂ©e de poings. Et il avait le talent, câĂ©tait indĂ©niable ; agile, rapide, nerveux. Ils ont tentĂ© de le retenir. Sangki lâa suppliĂ© de ne pas monter sur ce ring-lĂ , pas ce soir, pas contre ce type-lĂ , un jeune homme trop⊠jeune, qui n'avait rien Ă faire dans cet entrepĂŽt, qui n'avait pas sa place, et qui allait se faire briser en deux secondes. Jinhee a essayĂ© de calmer le jeu, de lui parler dans le vestiaire, de lui rappeler que ce nâĂ©tait pas une bonne idĂ©e. Hoon lui-mĂȘme, calme et posĂ©, avait lancĂ© un avertissement, les yeux plantĂ©s dans ceux de Rio, comme un frĂšre qui sentait que quelque chose allait mal tourner.
Mais Rio nâa rien Ă©coutĂ©. Et quand le combat a commencĂ©, les choses ont dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© trop vite. Rio a dominĂ©, dĂšs les premiĂšres minutes, son adversaire peinait Ă suivre, reculait, encaissait difficilement. Rio ne sâarrĂȘtait plus, il cognait avec tout son corps, comme si rien dâautre nâexistait. Ni la douleur, ni les limites, ni lâhumain en face de lui. Et puis il y a eu ce coup-lĂ - un uppercut brutal, sec, prĂ©cis. Celui de trop, celui qui ne pardonne pas. Son adversaire est tombĂ©, raide, sans un cri. Sa tĂȘte a heurtĂ© le sol dans un bruit sourd. Il n'Ă©tait pas mort le pauvre garçon, mais il Ă©tait sacrĂ©ment amochĂ©. Sangki a sautĂ© sur le ring en premier. Jinhee lâa suivi. Hoon est restĂ© figĂ© une seconde de plus, la main sur la bouche. La panique a commencĂ© Ă monter dans la salle, dissimulĂ©e sous une tension glaciale. Certains ont tentĂ© de partir. Dâautres sont restĂ©s, fascinĂ©s par le drame. Mais une seule silhouette ne bougeait pas.
LĂ -haut, dans les gradins.
C'est facile pour un homme aussi influent - l'Ă©tant devenu au fil des annĂ©es - d'exercer une pression de plus sur ses fils, quand il les menace encore une fois, quand il leur explique de son calme lĂ©gendaire, que si jamais ils viennent Ă parler de cet Ă©vĂ©nement Ă qui que ce soit, il n'hĂ©sitera pas Ă les faire tomber. Et comment ? Ă l'aide des vidĂ©os trafiquĂ©es, qui feront tout pour accuser les deux frĂšres qui, pour le coup, sont simplement coupables de ne pas avoir rĂ©agit assez vite. Rien n'effacera la culpabilitĂ© de Sangki, pas mĂȘme quand il s'occupera personnellement - avec Jinhee - de ramener le pauvre garçon chez lui, ou quand il versera une somme astronomique Ă la famille du garçon quand il apprendra le dĂ©cĂšs de ce dernier, quelques heures aprĂšs le combat dĂ©loyal.
Mais encore une fois ils sont piégés.
Ils ne peuvent rien dire. Ils doivent protéger leurs mÚres.