J'ai aussi pris l'avion, le bateau, la pirogue, le train, le métro, le taxi, le trufi (taxi collectif), le 4x4, le téléphérique, le mototaxi, la moto, le vélo et le cheval. Mais mon moyen de transport de prédilection, c'est le bus. Bus de luxe avec plateau-repas (au Pérou), bus moderne avec wi-fi (en Colombie), bus frigo avec airco, cinébus avec trois films de Stallone à la suite, bus scolaire américain, minibus où on s'entasse... bus tout format, de toutes les couleurs, pour tous les terrains. Les trajets sont parfois fatigants, mais j'aime ça, la route et ses paysages, les discussions avec les passagers, les moments de solitude assumée avec les chansons ringardes de mon iPhone (dixit Mariane la Québequoise à propos de Lynda Lemay!) et les microévénements qui rapprochent les gens (une route bloquée, le vol d'un bagage, ou un froid polaire - c'etait en Bolivie et heureusement, mon voisin m'a prêté un bout de sa couverture). Dans la plupart des cas, pas besoin de faire ses provisions avant de monter à bord. Des vendeurs de riz-poulet, crêpes de maïs au fromage, salades de fruits, mangues en morceaux, chips de bananes, biscuits, café, boissons fraîches, glace et j'en passe, déambulent à chaque arrêt pour vous servir. Des panneaux "Ne pas manger dans le bus" décorent parfois la carrosserie intérieure. À la sortie, il arrive qu'un pourcentage de la recette ou un aliment soit offert au chauffeur. Ça l'aide à fermer les yeux sur le règlement. Pour attirer le client, on lui crie le menu du jour avec une voix étrange, forte et comme coincée dans le fond de la gorge. De quoi réveiller un mort, ou au moins, un voyageur assoupi. Pour le convaincre, on lui met régulièrement dans les mains le produit à vendre, par exemple un trio de sucreries, avant d'expliquer à tout le bus qu'on se bat pour avancer dans la vie, que ce n'est pas rose tous les jours, éventuellement qu'on est sorti de prison la semaine passée (ça met ma pression), mais qu'avec votre participation - un pour 50 centimes, trois pour un sou, Dieu vous bénisse - on aura de quoi nourrir les enfants ce soir. Pour ferrer le consommateur, la maison va jusqu'à offrir un échantillon. Dans mon cas, une fois dans mon gosier, les trois cacahuètes enrobées de caramel ont immédiatement appelé leurs petites soeurs : j'ai été obligé d'acheter le paquet. Des musiciens viennent parfois égayer le trajet, mais moins que dans le métro parisien. Un clarinettiste nous a ainsi souhaité la bienvenue au Vénézuela, avec un niveau guère plus élevé que mon cousin Paul à son premier camp musical d'Ère. Applaudissements et quelques billets. Mis en confiance, je l'ai suivi avec mon harmonica. Ils n'ont pas dansé, mais n'ont pas hué non plus. Combien valait ma prestation ? Je n'ai pas osé tendre mon chapeau pour le vérifier pour des raisons éthiques : dans ce pays, le pouvoir d'achat de mes dollars était au zénith de l'opération PQ. Dans les régions reculées, le bus fait parfois office de facteur et même de bienfaiteur. Six heures du matin au Nicaragua. Depuis ma fenêtre, je vois des enfants attendre devant leur maison. Un petit sachet de pain atterrit à leurs pieds. C'est le patron du bus qui a décidé d'aider comme ça ces enfants pauvres, m'explique le chauffeur. Autre compagnie au grand coeur, celle qui permet à des Colombiens d'écouler à bord leur stock de montres et parfums - probablement tombés du camion - pour payer leur billet. Plus émouvant, et cela vaut partout dans le monde, cette maman qui fait la manche avec son bébé pour financer son trajet du jour a su toucher les coeurs et les portefeuille. Mais la collecte la plus rémunératrice dont j'ai été témoin, la voici. Un homme monte dans le bus et s'adresse à la cantonnade : "Mesdames, Messieurs, bonjour. Je vous souhaite un bon voyage même si les accidents, ça existe. Voyez plutôt." Et il ouvre sa chemise, laissant apparaître une grande cicatrice sur le ventre et une poche fécale". Oh non... Je me suis détourné, fâché d'avoir dû subir ça, comme on râle parfois sur les images violentes que les JT diffusent. Mais le trash fonctionne en Équateur. Pluie de billets pour le rescapé de l'horreur. "En Colombie, ça ne marche plus, ce genre de truc", me dira Anderson. "A un moment, il y avait une surenchère dans les maquillages et effets spéciaux pour faire pitié dans le bus. Mais les gens en ont eu marre et les ont boycotté." La nouvelle vague se veut plus rationnelle, moins émotive. Au Nicaragua, on débarque avec le dossier médical du frère malade pour prouver ses dires avant de récolter les sous. Le bus, si on fait bien attention à ses affaires (!), est un endroit où on se sent en sécurité. Il y a juste dans l'Est de la Colombie où un bus ne suffit pas. Ce serait une cible trop facile pour les narcotrafiquants. À l'approche de la zone où ils sont actifs, notre bus s'arrête et attend les renforts. Quatre bus plus tard - ils se protègent mutuellement -, la caravane se met en route vers la frontière avec le Vénézuela. Et elle arrive à bon port.