La traversée de Charlevoix : cent kilomètres de marche, de nature, d'introspection, de balises, de couleurs, de paysages, de fatigue... et une rencontre bouleversante.
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La traversée de Charlevoix : cent kilomètres de marche, de nature, d'introspection, de balises, de couleurs, de paysages, de fatigue... et une rencontre bouleversante.

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L'homme qui a vu l'ours
La Traversée de Charlevoix, c'est une centaine de kilomètres de sentiers balisés à parcourir en six jours. Nicolas avait aimé l'aventure, mais il ne s'attendait pas à une expérience si solitaire, et surtout, il avait eu faim ! (Il avait confondu les notions de produits “sous vide” et “non périssables”. Dans la chaleur de l'été 2007, le pain avait moisi et la charcuterie, mal tourné.) Au bureau de l'association qui gère le circuit, je demande si je risque de croiser : 1/ un ours. “Il y en a”, m'explique la dame. “Des randonneurs en ont vu la semaine passée. Ils sortent plus le matin et le soir. Si vous ne voulez pas en voir, tapez dans les mains. Ils sont peureux et ne chercheront pas la confrontation. Par contre, ne passez jamais entre un petit et sa mère, c'est la que c'est le plus dangereux.” 2/ un livre d'or. “Il y en avait un au dernier châlet, mais des gens ont arraché les pages pour faire un feu”. Le sac-à-dos rempli de nourriture sèche, et une vareuse rouge fluo pour être reconnu par les chasseurs, je m'élance sur ses traces de Nicolas.
J1. 19 km. Tout en marchant, je chante, je parle, je pense, je prie et j'appelle Nico, je lui demande d'apparaître sur mon chemin, même furtivement, pour une expérience mystique réussie. Le soir, je fais moins le malin et le supplie de rester bien là où il est, dans son cimetière à Gérin, et je n'ose pas trop regarder par la fenêtre du refuge, de peur de le voir surgir. Au refuge, il faut allumer le feu, les lampes au gaz, chercher de l'eau à la rivière, la faire bouillir, cuisiner, manger, vaisselle, me laver, éventuellement faire sécher mes vêtements, descendre un matelas et dormir près du feu ; au matin, ranger, nettoyer le feu, balayer, faire mon sac et repartir. Voilà mon rituel durant les cinq nuits. J'adore ça. Je me lève quand je me réveille. Mon iPhone éteint, je n'ai pas de notion de l'heure, à moins de rencontrer quelqu'un sur ma route, ce qui sera rare.
J2. 16 km. Je vois une masse informe dans mon seau d'eau. Une feuille ? Non, une souris morte. Elle m'annonce le nom du sommet de la journée : “La noyée”. Tout en grimpant - c'est raide -, je m'interroge : “M'enfin ! Et Nico a su faire ça ?” Je le sous-estimais, le bougre ! J'ai chaud. Et puis je gèle, une fois en haut. “L'hiver s'en vient”, opine un chasseur qui me demande en passant si je n'ai pas vu un orignal (le cousin du caribou). La vue est spectaculaire. J'y tourne un bout de mon prochain clip… Restent sept kilomètres. Je suis claqué. Une fois au refuge, je fais une sieste “avant le souper” et je me réveille quelque part dans la nuit.
J3. 21 km. Il neige. Heureusement que Pierre de Montréal m'a prêté son poncho de l'armée… par contre mes baskets sont tout sauf imperméables. Je crains pour mes orteils, mais ils ne gèlent pas. Jolie vue depuis un rocher à la Pocahontas. Tapis de feuilles multicolores. Et couloir étroit dans un forêt de contes de fées. Loup y es-tu ? J'arrive au refuge juste avant la nuit. Je me vautre sur le perron givré et me retrouve en position Kim Clijsters. Debout, Wuidart. La rivière est beaucoup trop loin et une mousse douteuse s'amasse sur le bord. Je remonte péniblement deux récipients et me réchauffe lentement au feu de bois. Il y a de la nourriture supplémentaire sur un coin de table. Merci au générux donateur pour le thon Petit Navire ! La nuit, je me réveille, il reste une seule braise dans le foyer. J'ajoute une bûche et ça repart !
J4. Que 16 km aujourd'hui, mais ça me paraît interminable. Sans doute la fatigue accumulée.
J5. 19 km. Échec de l'opération “Pieds secs”. Je les ai enveloppés avec des sacs plastiques dans mes baskets. L'un s'est troué, l'autre pas, mais de neige ou de sueur, les deux pieds sont trempés. Ça devient long, cette randonnée. Pour mon corps endolori comme pour mon esprit qui a fait le tour de mon répertoire de chansons et de débats intérieurs. Une volée d'adrénaline me relance à 2 km du refuge. À un tournant, un bruit lourd devant moi. Je lève les yeux et l'aperçois.
L'ours.
Il s'enfuit dans le sentier. Ouah. Je ne pensais plus en voir un. Mais c'est vrai que le soir tombe et que c'est leur heure de sortie. Je compte les pas qui me séparaient de lui… vingt mètres environ. Je photographie la trace qu'il a faite en détalant. Je me dis que je vais garder mon appareil photo en main au cas où je le recroiserais… Trois minutes se sont écoulées depuis cette fascinante vision… quand j'entends un roulement. Un galop. Une charge. L'ours est de retour ? Ça vient vers moi. Le sol vibre… Trois secondes de stupeur. Que faire ? Sauter sur le côté ou… Aaaah ! Mon instinct m'a arraché un cri et Rouf ! L'animal a changé de cap pour s'enfoncer dans les bois. Peut-être la mère est-elle venue voir ce qui avait fait fuir son (déjà gros) ourson… Houlà… Quelle frayeur ! Je tape dans les mains et chante “Pas de boogie woogie avant votre prière du soir” sur tout le reste de l'étape. Je ne veux plus en voir. Arrivé au refuge, reste à aller chercher de l'eau à la rivière. Il fait noir. Un gros plouf me fait flipper. Mais c'est seulement un castor qui vient de donner l'alerte avec sa queue plate. La nuit, je me réveille. Je fais pipi dans une bouteille pour éviter de devoir sortir dans la forêt sauvage…
J6. 10 km. Retour à la civilisation. Un Français blasé de la vie relativise mon hisoire d'ours un peu trop à mon goût. “Des ours, j'en vois tous les soirs dans mon jardin. Il y en a un qui met ses pattes sur ma baie vitrée et qui me regarde. Un coup de semelle sur le plancher et il s'encourt.” Ouais, bon, tant mieux pour toi. Mais moi, ces trois minutes ont eté parmi les plus palpitantes de ma vie. Et je suis heureux de vous remettre à tous le titre prestigieux de “Femme ou Homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours”.