Le Nicaragua⊠je n'en connaissais pas grand chose Ă part les cĂ©lĂšbres chutes du Nicaragua. Heu⊠Ăa rend drĂŽle, de voyager ? Hum. En fait, j'avais entendu parler deux fois de ce pays :
1. via un reportage que j'avais fait en Belgique sur le projet Aprobenir, une sorte d'école de la derniÚre chance fondée et financée par une association mouscronnoise ;
2. en lisant en 2004 ce qui allait devenir ma bande dessinĂ©e prĂ©fĂ©rĂ©e, âMuchachoâ, d'Emmanuel Lepage (Aire libre).
Arrivé au Nicaragua, je me rends à l'école Aprobenir. La directrice me réserve un accueil chaleureux, digne d'un donateur. Sa motivation, contagieuse, me pousse à sortir de ma torpeur sabbatique. Je réalise un reportage pour notélé en duo avec mon collÚgue Nico. Si ça vous intéresse, voici l'adresse web.
http://www.notele.be/list13-le-jt-a-la-carte-media37345-le-point-sur-l-association-mouscronnoise-aprobenir-au-nicaragua.html
Muchacho, ensuite. C'est l'histoire de Gabriel, un séminariste qui débarque en 1976 dans un village coincé entre la garde nationale et le front révolutionnaire sandiniste. Le pÚre Ruben lui a commandé une fresque dans l'église. Tout en travaillant à son oeuvre, le jeune homme se frotte au monde, questionne son identité et goûte à la révolution.
J'ai contactĂ© Emmanuel Lepage pour savoir si San Juan, le village oĂč se passe en partie l'action Ă©tait rĂ©el. Tout est fictif, m'a-t-il rĂ©pondu, si ce n'est la place de la RĂ©volution Ă Managua.
Extrait de son courriel : « Alors oui, je me suis nourri dâune ambiance, de lieux que jâai pu voir, mais San Juan nâexiste âvraimentâ que dans le livre. Je me suis inspirĂ© de villages aux alentours de Jinotega, San JosĂ© de Bocay. Lâambiance de la plage de Pochomil a beaucoup compté⊠et jâaurais bien imaginĂ© lâĂźle dâOmetepe pour abriter les amours de mes deux personnages. »
Telles étaient les infos de base pour entamer mon Muchacho Tour.
Managua tout d'abord : la capitale aux rues trop larges - qui semblent dessinĂ©es juste pour le dĂ©filĂ© militaire de la fĂȘte nationale - n'a pas grand charme de prime abord. Et la Place de la RĂ©volution, Ă©crasĂ©e de soleil, est complĂštement morte le jour de mon passage. Ăa tranche avec la liesse populaire de 1979 qui transpire des cases de la BD.
L'Ăźle d'Ometepe ensuite. Vue du ciel, elle ressemble Ă une paire de lunettes dont les verres seraient des volcans. Ou Ă une paire de seins avec des cratĂšres pour mamelons. Dans la lumiĂšre du soir, en voyant insectes et pĂ©tales tournoyer dans l'air, je me suis souvenu des papillons virevoltant dans l'atmosphĂšre bleutĂ©e d'amour. Puis, un volcan meringuĂ© m'est apparu dans un ciel orange comme l'une des plus belles images de mon voyage. Le lendemain, j'ai explorĂ© l'Ăźle Ă vĂ©lo et suis tombĂ© sur un petit cimetiĂšre dans la prairie, plus isolĂ©, mais aussi fleuri que celui oĂč le brave Buenaventura chantonnait en rĂȘvant Ă ConcepciĂłn. Le dernier jour, j'ai grimpĂ© (et redescendu !) plus de mille mĂštres de dĂ©nivelĂ© sous la pluie, dans la boue et en Crocs pour atteindre le cratĂšre du Maderas. Ăa, ça n'a rien Ă voir avec Muchacho. Je vous le raconte juste pour faire mon malin.
D'aprĂšs une suggestion de mon ami gauchiste Luis Fernando, j'ai visitĂ© Ă Niquinohomo la maison d'enfance de Sandino. L'occasion pour moi de bien faire la distinction entre l'homme au chapeau et les Sandinistes. Le premier s'est battu avec succĂšs contre les marines US (si, si !) qui Ă©paulaient le prĂ©sident Somoza senior dans les annĂ©es 30, et les seconds, dont il est question dans Muchacho, ont combattu quarante ans plus tard la mĂȘme dynastie au pouvoir reprĂ©sentĂ©e alors par Somoza junior.
La plage de Pochomil, je l'ai vĂ©cue en mode express. ArrivĂ© Ă la nuit tombĂ©e et reparti en matinĂ©e. Entre les deux, un bain de minuit (un vrai, comme je les aime) dans des vagues intimidantes, une nuit dans une chambre bĂ©tonnĂ©e horrible et un jogging matinal jusqu'au village voisin. Des pĂȘcheurs vident leur barque. Des bĂąteaux roulent sur des rondins de bois. Des enfants jouent aux billes. D'autres travaillent. Est-ce que c'est cette ambiance-lĂ dont parlait Emmanuel Lepage ?
Je garde le gros morceau pour la fin. Trois jours dans la rĂ©gion de San JosĂ© de Bocay, accessible depuis Jinotega via une piste en chicken bus (on y transporte parfois des poulets vivants dans des sacs trouĂ©s pour qu'ils puissent respirer, merci pour eux). Paysage verdoyant qui dĂ©file. Route cahotique. Fatigue. Je comprends les courbatures du pĂšre JoaquĂn qui amĂšne Gabriel Ă San Juan. AprĂšs nĂ©gociation avec mes fesses, je dĂ©cide de poursuivre jusqu'Ă Ayapal, le dernier village. On peut toujours s'enfoncer plus loin dans la jungle, mais en pirogue. (Je tenterai peut-ĂȘtre l'aventure dans un Muchacho Tour consacrĂ© au tome 2). Je trouve le village moche. Il s'etend le long de la piste au contraire de San Juan, qui rayonne autour de sa magnifique petite Ă©glise imaginaire. En plus, les gens me semblent froids, presques hostiles. Ou c'est moi qui suis de mauvaise humeur ? Je pense Ă Gabriel et aux regards mĂ©fiants qu'il affronte Ă son arrivĂ©e. Pour se faire apprivoiser, il se met Ă croquer les gens au crayon. AprĂšs une bonne douche âau seauâ, je me lance Ă la rencontre des habitants avec, pour seules armes, un sourire revenu et mon appareil photos. On m'a permis de filmer des percussionnistes en rĂ©pĂ©tition pour une Ă©niĂšme fĂȘte nationale. Et j'ai passĂ© un bon dĂ©but de soirĂ©e avec un moustachu soi-disant pĂšre de 24 enfants, mais qui ne se souvient que de 16 prĂ©noms. Sur un mur, quelqu'un a peint son attachement au Front sandiniste de libĂ©ration de la nation, le FSLN encore bien prĂ©sent aujourd'hui : l'indĂ©boulonnable Daniel Ortega en est issu et il totalise depuis 1979 une vingtaine d'annĂ©es Ă la tĂȘte de l'Ă©tat.
PrĂšs de Jinotega, il y a San Rafael del Norte. Ă l'eglise, j'ai trouvĂ© un ange aux yeux presque aussi bleus que le regard qui trouble Gabriel. Au sanctuaire marial qui surplombe la colline, on n'en a pas que pour la Sainte-Vierge. Les gens vouent un culte au curĂ© italien Odorico de Andrea. Je me suis dit que peut-ĂȘtre ce Franciscain aurait le profil - rĂ©volutionnaire - du padre Ruben de Muchacho. Pas du tout, mais son histoire n'est pas inintĂ©ressante. Pendant la guerre civile qui a suivi le renversement de 1979, les Sandinistes au pouvoir se battaient contre les âContrasâ, basĂ©s au Honduras et soutenus par les Ătats-Unis. Et bien ce petit pĂšre, plus pacifiste que John Lennon, a rĂ©ussi a cĂ©lĂ©brer dans la campagne une messe rĂ©unissant des soldats des deux camps qui se sont tous embrassĂ©s pendant le geste de paix. Ăa n'a pas arrĂȘtĂ© la guerre, mais tout de mĂȘme. Cette variante moins sportive que la TrĂȘve de NoĂ«l de 1914 a touchĂ© mon coeur de Pierre.
Wilmer, un jeune du coin m'a fait visiter le village. Il connaissait la Belgique grĂące Ă notre Ă©quipe de foot ? Non. Nos biĂšres, nos frites ? Renon. GrĂące au Festival Tomorrowland, la nouvelle rĂ©fĂ©rence belge en AmĂ©rique latine ! Il m'a montrĂ© des collines oĂč il y avait la guerre pendant que chez nous, Sandra Kim aimait aimait la vie.
Conclusions du Muchacho Tour :
1. Quel plaisir de voyager avec un fil rouge. Je suis sorti des sentiers battus touristiques avant d'y remettre les pieds au Guatemala et au Mexique.
2. Il est plus facile de reconnaßtre des éléments dans des endroits de tournage de films que sur des lieux ayant inspiré un dessinateur de BD.
3. Le Marcel blanc, sur mon oncle Albert qui tond sa pelouse, c'est ringard. Mais sur des Nicaraguayens qui portent des caisses de bananes, c'est sexy. Et ça, Emmanuel Lepage l'a bien compris.