EPISODE 1
Il y a deux choses que je n’ai jamais vues : mon père, et le jour. Mon père nous a quittées peu de temps après ma naissance. Ma mère ne s’était jamais attardée sur le sujet, mais je savais que son départ avait quelque chose à voir avec moi. Enfant, je croyais que c’était à cause de mes tâches de naissance sur le visage. Dis comme ça, ça semble stupide, mais j’ai toujours complexé dessus : elles forment deux longues marques étirées, allant de ma mâchoire jusqu’à ma joue gauche, comme des cicatrices décolorées sur ma peau noire. Avec le temps, et ce que j’ai appris des hommes, j’ai compris que ma situation n’avait rien d’exceptionnel. J’avais ma mère, et c’était bien assez.
Quant au Jour, il a disparu bien avant que je naisse. Ma mère m’a dit que la Nuit n’avait pas toujours été là, qu’il fut un temps où une gigantesque boule de lumière éclairait le monde et révélait ses couleurs. Elle me parle souvent de teintes que je n’ai jamais vues, d’une saison où il fait si chaud qu’elle change l’odeur du blé, de l’herbe et des arbres, et la couleur du ciel en fin de soirée. Je l’ai toujours écoutée avec attention, j’ai regardé certaines photos qu’elle me montrait. Mais après tout ce temps, j’en viens à me demander s’il n’aurait pas mieux valu que je n’en sache rien. Le Jour a disparu, et nous marchons continuellement à sa recherche. Nous avons quitté notre maison pour un espoir que je peine à partager : trouver l’Eclaireur. Selon ma mère, il aurait existé avant la Nuit, dans un endroit caché en Afrique, abritant les Esprits fondateurs de notre monde. Pas des dieux ou des idoles, mais des êtres puissants, chargés de maintenir l’Equilibre entre le monde invisible et le monde visible. Cet endroit, ou plutôt cette cité, s’appelait Juddu.
Là-bas, ils auraient protégés une communauté d’êtres dotés et choisis ; enseignant aux habitants comme comment maîtriser leurs dons. Leurs enseignements uniques ont marqué l’apparition de groupes d’exception : des Guérisseurs, des Archivistes, des Sentinelles et des Eclaireurs. Mais, pour une raison que l’on ignore, Juddu aurait été détruite, emportant avec elle le monde que nous connaissions. C’est là que la Nuit serait apparue. Mon grand-père était l’un de ces Archivistes. Nous n’avons gardé de lui que les carnets qu’il nous a envoyé, peu de temps avant que la cité ne soit dévastée. Ma mère n’était pas très proche de lui. Elle avait vécu la majorité de sa vie avec ma grand-mère et mon grand-oncle. Pourtant, cet héritage inattendu a bouleversé nos vies : selon lui, un Eclaireur était parti en mission, peu de temps avant l’incident. Il aurait été envoyé par les Esprits en personne, afin de « trouver des réponses pour sauver la cité ». Je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait, mais ce fut assez pour que ma mère prenne la décision de se livrer à une quête étrange : trouver le dernier Eclaireur.
- Tout va bien, Elikia ?
- Oui, oui, ça va.
Cela faisait plus d’un an que nous voyagions dans l’Afrique de l’Ouest. « Juddu » étant un mot wolof, nous avions donc commencé notre périple au Sénégal, privilégiant la Casamance où nombres d’évènements surnaturels étaient recensés, selon ma mère. De villes en villes, puis de villages en villages, elle interrogeait les anciens, parfois à l’aide des plus jeunes qui jouaient les interprètes. Moi, je prenais des notes, et enregistrais leurs échanges, sans vraiment prêter une oreille attentive. L’entretien commençait toujours par « Pourquoi le soleil a disparu, selon vous ? ». Pas de comment, juste le pourquoi. A la lueur des lampes à huile ou des feux de camps, nos interlocuteurs et interlocutrices se dérobaient sous des explications d’apocalypse et de châtiment divin. Il fallait attendre une bonne heure avant d’entendre l’ombre des croyances locales. On nous parlait alors du « silence des esprits » ; et enfin des fétiches et des deums - des femmes hybrides et dotées, devenues des orphelins spirituels; du changement de comportement étrange des animaux, de la yarada. Quand à l’issue de cette longue discussion, leur réticence cédait à la confidence ; ma mère énonçait l’Eclaireur. Là, tout s’arrêtait. Les sourires s’essoufflaient ; les bouches se crispaient. L’atmosphère changeait en un battement de cil, bouleversée par une soudaine méfiance. Nous redevenions des étrangères dans leurs yeux, et la valse autour d’une ignorance feinte reprenait, comme si rien ne s’était passé.
- L’Eclaireur ? répondit une vieille femme. C’est qui ça ?
Et ils riaient. L’humour était toujours la plus polie des échappatoires. Autrement, on nous remerciait pour notre visite en nous offrant un endroit où dormir. Voilà à quoi ressemblait nos trouvailles : des bribes d’informations ; des morceaux de révélations ; des contes et des faits divers douteux ; tout ça sans qu’on puisse en prouver la véracité. C’est dur à dire, mais… Quand ma mère relisait avec attention mes notes avant de dormir, convaincue de détenir des pistes, j’y voyais l’acte un peu désespéré de sauver la face. Pourtant, ses yeux étaient habités d’une telle certitude que je ne pouvais la lui enlever. Un mot de moi aurait suffi à briser sa confiance, et à donner raison aux remontrances de notre famille, lorsqu’elle avait décidé d’entamer cette quête. « Une mauvaise mère », « une femme irresponsable », « une illuminée », tout y était passé. Elle avait beau dire le contraire, cette dispute familiale avait laissé une blessure. Alors, comme toujours, je gardais le silence. Après cela, nous arpentâmes les pays côtiers, et finîmes par descendre jusqu’au Cameroun. Au moins, je pouvais profiter des paysages durant nos voyages en cars. Avec le temps, nos yeux s’habituent à l’obscurité et l’on apprend à distinguer de petits détails : les reflets des eaux, les silhouettes des arbres, les jeux d’ombres en demi-ton selon le relief montagneux. Quelques passagers brisaient la pénombre de l’habitacle avec l’usage de lampes de poches, presque devenus un luxe. Ma mère dormait profondément sur le siège voisin, quand un fourmillement désagréable me parcourut la joue. Cela m’arrivait parfois, quand on s’approchait de certaines régions. Mes tâches de naissance se réchauffaient en une seconde, et cette sensation étrange s’étendait sur le reste de mon visage engourdi. Peut-être était-ce à cause de l’altitude ? Le car filait sur une route mal goudronnée, éclairée par la lune. Je collai ma joue contre la vitre froide, le temps que ça se calme.
Nous venions d’arriver à Figuil, une petite ville enclavée entre une rivière et des montagnes, et je n’osais toujours pas lui dire le fond de ma pensée : et si Grand-père avait su ce qui allait se passer ? Quelle preuve avions-nous sur l’existence de l’Eclaireur ? ou même sur sa capacité à ramener le jour ? C’était un de ces jours où la colère et l’épuisement striaient mon dos, où mes pieds souffraient après ce long périple. L’essence était devenue beaucoup trop cher pour que nous louions une voiture, alors nous avions vendu la nôtre, histoire d’avoir quelques économies pour notre voyage. Je n’avais pas à me plaindre : nous avions de quoi manger, nous trouvions toujours des transports et des auberges où dormir ; et ma mère faisait assez peur pour qu’on nous laisse tranquilles. Néanmoins, il y avait ces jours où je pouvais sentir l’amertume venir à mes lèvres. J’avais beau avoir vingt ans, je me sentais prisonnière entre rester cet enfant dont elle était responsable et devenir l’adulte qui naîtrait en moi, à l’issue de cette quête. Peut-être était-ce pour ça que je lui en voulais : je n’avais pas eu le choix.
- Eli’, qu’est-ce qu’il y a ?
Ma mère sortait nos vivres de son sac de randonnée. Nous occupions une chambre chez l’habitant, avec deux lits modestes et une petite armoire en bois. Les fenêtres étaient entrouvertes, histoire de faire disparaître une odeur d’humidité et de poussière. La lampe à huile qui éclairait la pièce avait été clouée au bois de la table où elle reposait, probablement suite à des vols. Je terminai de retirer mon blouson, encore sur les épaules. J’avais dû rester immobile trop longtemps, les yeux dans le vide.
- Rien, ça va.
Ma mère abandonna ce qu’elle faisait, et s’assit en face de moi, sur le bord de son lit. Ses cheveux blancs perçaient parmi les frisottis de son afro noir et court. La fatigue creusait les rides de son front et de ses yeux en de petits sillons. Je jalousais le marron patiné de sa peau lisse, et il m’arrivait parfois d’imaginer sa teinte exacte à la lumière de jour.
- Tu n’as pas dit un mot de tout le voyage, persista-t-elle. Qu’est-ce qui se passe ?
Ma gorge se serra, et la sensation de devoir lui faire mal pour être entendue me sembla inévitable.
- ….Demain, ça fera un an.
- Quoi ?
- Ça fera un an qu’on est parti de la maison.
Elle baissa les yeux un court instant, puis attendit que je poursuive :
- Je… Hum, je sais que tu as attendu ma majorité et l’obtention de mon bac avant de prendre la décision de partir. Je sais aussi que je n’aurais pas été heureuse si j’étais restée chez Tantie, sans toi.
- Mais ? demanda-t-elle, pressante.
- … Mais ça va faire un an qu’on cherche l’Eclaireur et… Qu’est-ce qu’on a, à part des témoignages et des indications qui se contredisent ? Je veux dire, on a parcouru presque toute l’Afrique de l’Ouest, sans une seule preuve scientifique ou historique que Juddu ait existé et…
- Tu veux dire que ton grand-père aurait menti ?
- Non ! Non mais… Il nous aide pas non plus ! Pourquoi il n’y a pas de cartes dans ses deux carnets ? Et comment t’expliques que l’Eclaireur soit le seul survivant ? Est-ce qu’on a même la preuve qu’il a des pouvoirs, pour commencer ? Et si on ne le retrouve pas ? si tout ceci était une erreur ? Comment on…
Je me tus et repris mon souffle. J’étais maintenant debout et j’avais parlé beaucoup trop fort pour ne pas me prendre une gifle. Ses yeux bruns me fixèrent avec froideur, mais elle baissa la tête, comme un aveu silencieux. Mes plaintes étaient légitimes. Peut-être même qu’elles faisaient écho à ses propres doutes. Mais comment pouvais-je le savoir ?
- Dis-moi ton nom.
Sa voix trancha le silence, avec une dureté que je ne lui connaissais pas.
- Mais, Maman…
- Dis-moi… ton nom, articula-t-elle.
Je me rassis sur le lit, et fixai le sol.
- Elikia, balbutiai-je.
- Qui signifie ?
- … Espoir.
- Et je te l’ai donné… ?
- … Quand tu n’en avais pas.
- Quand je n’avais aucune raison de croire que les choses pouvaient changer, assena-t-elle. Tu n’étais pas née que le monde entier voyait ses récoltes pourrir en l’absence de soleil ; s’entretuait pour les dernières ressources ; ou se battait pour coloniser les terres où la nuit était moins sombre. Je serrais la main de ta grand-mère quand je t’ai mise au monde, avec la volonté de te ramener le jour. J’ai attendu tes dix-neuf ans avant de faire ce voyage pour que tu puisses avoir une enfance heureuse. Et maintenant, quoi ? Tu veux me dire que tout ceci ne sert à rien ? qu’il n’y a aucun espoir ?
Je ne répondis pas, honteuse. Elle soupira, épuisée. Après un moment qui me sembla infiniment long, elle reprit la parole.
- Il y a une carte.
Je relevai la tête, prête à bondir du lit.
- Quoi ?
Ses yeux se posèrent sur son sac, puis sur moi, indécis.
- Il y a bien une carte dans les carnets de ton grand-père, précisa-t-elle, récalcitrante. Je ne te l’ai jamais montrée, c’est tout.
- Mais… ? Pourquoi ?
- Parce qu’il était important que nous récoltions certaines infos avant de foncer tête la première. La carte est approximative, et surtout, l’endroit où se trouverait Juddu semble… peu plausible.
- Comment ça ? Je ne comprends pas, insistai-je.
Elle hésita un instant, puis se leva. Je me précipitai vers la table, lorsqu’elle ouvrit le second carnet de mon grand-père. Elle alla à la dernière page et me révéla une légère incision dans le contre-plat cartonné de la couverture, le long de la reliure. Un petit triangle en dépassait, presque imperceptible. Ma mère tira sur celui-ci et sortit un papier. Elle le déplia et étendit la carte sur la table. L’Afrique occidentale et centrale y apparaissait, dessinée à main levée. Les capitales y étaient précisées, çà et là, mais l’accent avait été mis sur un ensemble de régions montagneuses. Au milieu de celles-ci, était indiqué Juddu.
- On est ici et la chaîne de montagnes Amadamoua est là, me dit-elle en pointant du doigt la frontière entre le Cameroun et le Tchad. Ce n’est pas très loin, mais… Tu vois les autres chaînes de montagnes qu’il a dessinées autour de Juddu ?
- Oui ?
- Ce n’est pas leur vrai emplacement. Nous sommes au Cameroun, le massif de Chaillu est sur la frontière entre le Congo et la Centrafrique ; et la chaîne de montagnes Rwenzori est entre la RDC et l’Ouganda. Même s’il l’a dessiné à main levée, il n’aurait pas pu faire une erreur aussi énorme. Il était trop méticuleux pour ça.
- Tu penses qu’il l’a fait exprès ?
- Oui, admit-elle. Il a quand même pris le temps de désigner chaque massif et chaque région montagneuse, ce qui veut dire qu’elles sont importantes. Mais je ne comprends pas pourquoi il les a mises autour de Juddu.
J’examinai le petit cercle imprécis que formaient ces montagnes à l’encre, lorsque ma mère me prit par les épaules et me regarda dans les yeux.
- Je ne suis pas stupide. Je sais que nous avons peu d’informations sur l’Eclaireur. Mais nous en avons sur Juddu, et si Papi a pris la peine de faire ce travail et de nous l’envoyer, c’est qu’il voulait nous dire quelque chose.
- Oui, acquiesçai-je.
- Je n’ai jamais dit que ce serait facile. Mais si la simple recherche de l’Eclaireur te met dans tous ces états, comment veux-tu que je te parle d’une carte géographiquement inexacte ?
Je cherchai quoi répondre, broyée par la sensation désagréable d’être une enfant à ses yeux. Elle ne m’en laissa pas le temps.
- Enfin bon… Tu es une adulte, maintenant. Si tu veux retourner chez Mamie, nous nous en irons dès demain. Je t’amènerai à l’aéroport de Douala et je la préviendrais.
- Quoi ? Et toi ?
- Je finis toujours ce que j’ai commencé, dit-elle fermement. Mais tu n’es pas obligée de me suivre. Connaissant ta grand-mère, si je l’appelle dès demain pour l’avertir de ton retour, elle t’accueillera à bras ouvert. Nos conflits n’ont rien à voir avec toi. Sa porte te sera toujours ouverte…
Je méditai sur ses paroles, l’estomac noué. Je n’avais aucune envie de quitter ma mère, et après la découverte de cette carte, mon esprit bouillonnait. Je comprenais maintenant pourquoi ma mère avait tu son existence. J’étais si prompte à remettre en question la moindre piste ! Elle n’avait peut-être pas besoin d’un esprit pessimiste comme le mien.
- Porte toujours ouverte, murmurai-je.
- Hein ?
Je me tournai vers mon sac et fouillai dans mes affaires.
- Qu’est-ce qu’il y a ? me pressa-t-elle.
- Porte, porte, porte, répétai-je pour ne pas oublier.
Je ressortis mon carnet de note, et le feuilletai rapidement devant elle.
- 24 juillet 2049, récitai-je… Attends… Oui, voilà. « … on ne laisse plus les enfants aller n’importe où, car ils peuvent passer les Portes. Des endroits entre nous, et les Esprits. Je ne sais pas si depuis la Nuit, elles se sont refermées ». C’était l’entretien que tu as fait au village de Soukoutoto, au Sénégal.
- Et ?
- Les montagnes que Papi a dessiné ! Elles n’encerclent pas Juddu. Ce sont ses portes ! Tous les témoignages qu’on a entendus se rejoignent sur un point : les animaux, les rivières, les arbres, tout l’environnement autour de manifestations magiques changent. Si on part dans les montagnes de l’Adamaoua, et qu’on trouve des… Je sais pas, des arbres avec des feuilles violettes ou des rivières vertes, on aura la preuve que c’est un lieu surnaturel !
Ma mère me dévisagea longuement, avant d’esquisser un sourire.
- … Ça se tient. C’est très fantaisiste, mais ça se tient.
- Pas plus fantaisiste que l’existence d’esprits fâchés qui auraient décidé de nous enlever le soleil, haha !
- On verra bien, mais au moins, cette histoire aura eu le mérite de te faire rire un peu.
Je me laissai tomber sur le lit, victorieuse, puis observai mon carnet de notes entre les mains.
- Maman, je ne veux pas rentrer chez Mamie, annonçai-je enfin. Je veux juste rester avec toi et… que tu me laisses t’aider, tu comprends ?
Sans que je ne m’y attende, ma mère éclata en sanglots. Elle se rassit sur son lit, le visage caché derrière ses mains. Ses épaules se voûtèrent et le son de sa voix entrecoupée par les pleurs me serra la gorge. Elle aussi était épuisée. Pas physiquement, mais mentalement. Elle s’efforçait de tenir chaque jour, à la force de ses convictions ; et n’avait pas de mère ou d’adulte autour d’elle à qui se confier. Pendant tout ce temps, elle m’avait préservé. Je la rejoignis timidement et la pris dans mes bras. Elle sanglota un long moment, et je me jurai de ne plus jamais douter d’elle et notre quête. Qui étais-je pour juger une femme qui voulait sauver le monde quand le reste d’entre nous se contentait de connaître le jour à travers une lampe ? J’avais été si égoïste que je n’avais pas pris le temps d’être fière d’elle.
Aujourd’hui, je repense à tout cela, à cette étreinte maladroite que je lui ai offerte, sans savoir que ce serait la dernière fois…
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