Voir et ne rien révéler. Être acteur sans jamais prendre parti. Sentir et même ressentir sans jamais en être ému, de quelques façons que ce soit, parce que ces destins ne m’appartiennent pas...
Il y avait eu ce chien à la truffe comme de la réglisse, à la mine triste et apeurée, venu me trouver et qui s’était fait mon ami sans rien me demander. Probablement parce qu’il n’avait plus que moi. J’avais accepté bien sur, qui ne dit mot consent, mais à condition qu’il ne lève pas la patte sur moi. Il restait là , debout, la tête et la queue basses, sans bouger, tellement perdu qu’il ne savait pas s’il pouvait se coucher. Perdu car aucun ordre ne lui parvenait. J’avais décidé de l’aider à s’émanciper en ne lui imposant rien. Je l’appelai Zan, rapport à sa truffe. Les jours passaient et mon silence ne semblait pas l’aider à aller mieux. Pourtant il ne me quittait pas. Il dormait à mes pieds, lové contre moi. Jusqu’au jour où un homme s’est approché. A sa vue, Zan se dressa et fut pris de tremblements frénétiques. Sa joie était proportionnellement égale à l’énervement de l’homme. L’homme s’époumonait, Zan ne l’écoutait pas. Il se tordait, se tortillait et ondulait de bonheur. Il sautait aussi haut que sa détente le lui permettait, espérant que sa langue rejoigne enfin les lèvres qui lui avaient tant manqué. Une fois la colère passée – la joie elle ne passait pas –, ils repartirent tous les deux, sans un regard pour moi, ni même un mot. Je les vois passer de temps en temps, mais Zan n’est jamais revenu me voir.
Il y avait cette dame a qui je n’aurais su donner d’âge. Je crois bien quelle n’en avait plus. Elle semblait si vieille et en même temps, elle portait les traits d’une magnifique jeunesse. Malgré les nombreuses marques du temps, elle avait encore la beauté angélique et fascinante d’une Audrey Hepburn, l’air malicieux et le sex-appeal d’une Marylin Monroe, le port de tête et le chien d’une Sophia Loren. Malgré elle, et aussi malgré moi, une relation était née entre nous. Mon silence ininterrompu ne traduisait pas mon impatience à la retrouver chaque semaine. Etait-ce de la timidité ? Toujours est-il que je ne lui avais jamais rien demandé. Je l’avais surnommée Rose, car même sans maquillage, elle avait le teint d’une fleur. Mais je finis par connaître sa vie, lorsqu’un jour une jeune fille en pleurs vint près de nous. Rose en fut émue et l’invita à s’asseoir. Empathique, elle l’interrogea mais la jeune fille resta muette. Pour dédramatiser probablement et comme l’aurait fait une amie chère, Rose commença à expliquer qu’elle était née à la fin des années 20 dans le Kentucky. Elle était issue d’une mère irlandaise et d’un père indien, élevée entre les préceptes protestants et les rites cherokees. Elle avait passé une enfance heureuse dans une ferme. Sa mère lui parlait souvent de l’Irlande, mais bien qu’elle aimait infiniment son mari, auprès des siens, elle n’assumait pas le choix différent qu’elle avait fait. Son père lui apprenait les légendes, les croyances indiennes et lui avait fait promettre de toujours nourrir le meilleur des deux loups qui se trouvaient en elle. A sa majorité, Rose décida de partir en quête de ses lointaines origines et de faire le voyage que sa mère ne ferait jamais. Elle y connut Syka, un jour d’automne. Un jeune homme de quelques années son aîné, avec des cheveux de la couleur des arbres à cette époque, une peau laiteuse et des tâches de rousseur qui couraient le long de son dos jusqu’à la naissance de ses fesses. Il était fier et insolent, il était aussi doux et aimant, il était bouillonnant et passionné. Toujours le regard sur l’horizon, Rose paraissait émue, mais pas seulement, lorsqu’elle évoquait leur intimité avec une infinie pudeur et une lueur presque imperceptible la traversait lorsqu’elle songeait à haute voix à la beauté de leurs deux corps enlacés sur la méridienne de son petit appartement. Le yin et le yang. Elle parla encore longuement de leur vie, de cet amour et de leur passion qui ne les avait jamais quitté. Ils n’eurent pas d’enfant, celui-ci n’ayant jamais osé s’immiscer dans cet amour fusionnel. Lorsque Rose cessa son récit, nous étions entre chien et loup, la jeune fille se leva, sans mot dire, embrassa Rose sur le front en la remerciant et s’éloigna. Ses larmes avaient cessé de couler.
Il y avait cette jolie jeune fille, à l’aube de la trentaine, qui venait régulièrement me voir. Je ne la reconnus pas immédiatement. C’était Niniel, la “fille des larmes”, ainsi surnommée à cause de son teint pâle et son regard énigmatique semblables à une Elfe. Elle semblait attendre quelque chose ou quelqu’un. Rose peut-être ? Rose ne venait plus. Je me tus, mais il me semblait bien qu’en cette période flamboyante, Rose avait rejoint Gê, précisément au moment où la Terre Mère était née, selon les croyances Cherokees. Niniel passait chaque semaine et rester là à lire. J’avais bien remarqué ce joggeur ralentir en arrivant à notre hauteur. Niniel, qui ne levait pas le nez de ses livres, ne le remarqua que bien plus tard. Curieusement, au fil du temps, elle paraissait bien moins passionnée par ses lectures que par les performances de l’homme. Et alors qu’il passait devant nous lors d’un jogging, occupé à chercher un quelconque signe d’approbation dans le regard de Niniel, le sportif ne vit pas la pierre à ses pieds, trébucha et s’étala lamentablement de tout son long devant elle. Littéralement, il tomba à ses pieds. Elle éclata d’un petit rire cristallin. Je ne saurai dire si ces deux-là se trouvèrent, mais je ne vis plus Niniel en larmes. Ils reviennent souvent, ils s’assoient et s’embrassent longuement. A mesure que leurs baisers se font appuyés, que leurs langues se mélangent, que leurs mains se promènent, je sens la chaleur de leurs corps, leurs odeurs animales, leur fièvre.
Il y eut ce chat, un bel athlète de 5 kilos au moins, que sa taille n’handicapait aucunement. Il faisait pattes de velours tandis qu’il avançait vers moi. Pour ne pas le froisser, je faisais mine de ne pas le voir, mais il y avait plusieurs jours déjà que je l’observais rétrécir son cercle d’exploration dont je semblais être le centre. Arrivé à ma hauteur, il s’assit, me regarda de ces yeux ronds. Ils avaient la couleur des pierres sri lankaises. Il resta quelques instants ainsi, puis les ferma à demi. Les jours suivants, il se rapprochait de plus en plus, jusqu’à me toucher, ou plutôt me frôler. Jusqu’à ce qu’il avança vers moi, la queue dressée, et tel un yamakasi, sauta sur moi sans un bruit. Son regard curieux me scruta longuement, il me reniflait en remuant à peine ses naseaux. Il se frottait sur moi en signe d’adoption, tournait, tournait et tournait encore. Il entreprit de me gratter pour enlever les parasites et autres bestioles que lui seul semblait voir avant de s’allonger et de faire un long somme. Une nouvelle amitié était née. Depuis ce jour, Mistigri passa quotidiennement siester sur moi.
Il y eut aussi Katie et Julie, les deux mamans copines inséparables, Mathieu, le lycéen assidu amoureux de la nature, Gabrielle, la dépressive qui n’envisageait pas sa vie autrement, Patrice qui ne voulait surtout pas boire seul chez lui, Arthur et Aurélien, les écoliers jamais pressés de rentrer, et tant d’autres…
J’eus un mauvais pressentiment lorsque ces hommes en costume, accompagnés de deux hommes en bleus de travail verts se sont approchés de moi, il y a quelques temps de cela. Ils discutaient, argumentaient, notaient, prenaient des mesures. Ils repartirent comme ils étaient venus. Mais plusieurs semaines plus tard, les hommes verts sont revenus et m’ont littéralement arraché à ma condition.
J’aurai voulu me débattre, et mon poids réussit à faire trébucher un des hommes verts, mais il me rattrapa et je ne pus rien faire pour les empêcher de m’emmener. En passant près de la benne ouverte de ce camion municipal, j’aperçus un de ceux qui allait me remplacer. Je ne pouvais lutter, il était jeune, beau, design. Soudain, je sentais le poids des années. Un dernier regard… Mistigri au loin regardait la scène, silencieux, en se demandant qui serait ce nouveau sur lequel il devrait dorénavant patouner.
“J’aurai aimé connaître le cheminement de cette prostituée que je voyais passer chaque jour, le futur de ses deux frères qui se disputaient invariablement en allant à l’école, l’avenir de cette jeune fille dont les yeux reflétaient des secrets inavouables, le passé de cet homme toujours seul, mais infatigablement heureux et fin cruciverbiste…”
Voir et ne rien révéler, être acteur sans jamais prendre parti, sentir et même ressentir en étant ému aux larmes, et de toutes les façons qu’il soit, si seulement cela avait été possible, parce que ces destins étaient intimement liés au mien…