Autumn in the town center.
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Bored lockdown perspectives.
Cathédrale Saint Pierre, Montpellier, France.
Jardin des plantes, Montpellier, France.
Asymétrie
Le feu et la foudre, le gel au bout de tes doigts, et au-dessus d’une moue boudeuse, tes yeux Ă demi fermĂ©s. Mes mains bordent tes songes, avec patience, quand tu te dĂ©bats encore et encore en brĂ»lant les draps. Quand tu glisses, une fois encore, sans mĂŞme chercher Ă t’arrimer Ă un bref espoir. Quand tu erres Ă©puisĂ©e, sans force, entre la cuisine et le canapĂ©.Â
Le son de la mer inonde l’appartement ; ton vague-à l’âme est devenu la bande-son de notre univers. L’écume de tes colères, et le son étouffé des jours où tu te laisses couler comme une pierre. Ta peau rougit du moindre grain de sable, jusqu’à inonder de sang la grève de ta sensibilité à fleur de peau.
Il n’y a plus de saison, autre que l’hiver ; il n’y a pas de floraison. Seules les crevasses amènent un peu de couleur, quand la lave bouillante cherche Ă sortir Ă tout prix. Quand tu as mal, quand tu fais mal, quand tu me parles si mal. Ta souffrance Ă©gratigne le moindre fragment de mon existence. La douleur est Ă©goĂŻste.Â
Tu cherches toujours une Ă©chappatoire. Quelque chose de neuf, de plus brillant ; quelque chose avec un peu de saveur. Quelqu’un d’autre peut-ĂŞtre, une nouvelle aventure. Quelque chose pour sublimer ta solitude et la dĂ©mesure de tes sentiments, quelque chose que tu pourras briser comme le reste, qui n’aura plus de goĂ»t, un voyage que tu n’entreprendras qu’à quai, une fois encore. La petite musique de ta vie est un couplet lancinant, qui se rĂ©pète inlassablement, sans jamais rencontrer le moindre refrain.Â
Tu es particulière, pas normale, tu ne rentres pas dans le moule. Il y a chez toi quelque chose d’autre, que tu partages sans pudeur, sans retenue - une tonitruante différence appelant tes semblables. Ces miroirs dont tu détournes si vite. Tu entretiens le flou. L’imprévisible. Et la puissance de tes incompréhensibles humeurs.
Les gens d’ici disent que tu es un peu bancale. En levant un peu le coin de leur bouche, avec un léger soupir.
Ils disent cela pour te faire plaisir, tu sais.

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Le temps défile
"Le temps file", dit-elle. Ou elle le laisse filer entre ses doigts, le regard vide. Assise là , jusqu'à ce que la marée vienne, jusqu'à ce que l'horizon se confonde avec la mer, jusqu'à ce que la marée reparte. Jusqu'à ce que le froid se glisse sous ses cuisses, coule le long de son dos, lui courbe l'échine. Les genoux remontés sous le menton, enserrée dans ses pensées, retenue par le fil ténu de la patience morne. Un médiocre portrait de la défaite.
Elle prend une grande inspiration à chaque vague - puis son souffle se suspend, et s'épuise. La buée des mots qu'elle ne prononce plus exhale ce qu'il reste d'elle-même, ce qu'elle pensait être toujours. Mais il n'y a plus rien d'autre que le vent qui serpente dans le sable gris, et les lignes dures qui encadrent ses yeux ternes. Plus rien d'autre que ce temps indifférent qu'elle laisse glisser le long du peu de dignité qu'il lui reste.
Un, deux, et trois. Les pensées s'enchainent autour d'elle, se déchainent derrière ses paupières tombantes, et s'empêtrent dans elle-même. Il n'en ressort rien, pas même un frisson, pas même un son. Un, deux, et trois. Le vague qui monte, s'écrase, et s'enfuit devant tant d'inutilité. Le promeneur approche perpendiculaire, hésite en parallèle, et prend la tangente ; par peur d'être contaminé par le vide, le néant, l'absolue tristesse infertile.
Elle pensait être un roman, elle n'est plus qu'un dictionnaire ; encore un peu de sable entre ses doigts, une marée quotidienne supplémentaire, et elle finira en dernière page de sa vie, comme un lexique inutile. Trois petites notes en bas de page.
Llyn y Fan Fach, Llanddeusant, Brecon Beacons National Park - Wales, UK, october 2019.
10 km.
Credit: Lucie Piriou.
++ @moeity
Mappemonde
Un battement, et rien d'autre que ça, rien d'autre que ce mouvement lent qui marque et abîme. Sur ton corps les griffures sinueuses soulignent les côtes, coulent le long de l'échine, s'élargissent sur les hanches. Tu fais de ta propre peau un costume. Ce qui dépasse de tes manches, ce qui se faufile sous le col, ce que l'on remarque à peine autour de tes chevilles ; cachées pour ressortir. Certains aiment la douceur du pinceau, toi tu marques, tu t'accroches, tu exploses et tu explores l'espace entre tes clavicules et tes épaules, au fond de ta cage thoracique, quelque part derrière les genoux, chaque petit morceau où la douceur essaye encore de se loger. Tu cherches le froid et la vengeance, la solitude et l'oubli, et comme une évidence, des mains habiles pour colorer les cartes que tu ne cesses de dessiner.
Des mains douées, un peu rugueuses, un peu soignées, qui n'hésiteraient pas à chaque carrefour, qui sauraient d'elles-mêmes reconnaître le chemin que tu as caché sous les ramures et les écorces.
Ce que tu cherches, c'est ton point cardinal ; pour continuer à tracer d'autres routes, chérir de nouvelles blessures, tomber dans des ravins immenses où seul ton souffle répond au silence.
Il n'y a pas de honte ; il n'y a pas de souffrance. Il n'y a que les brûlures au bout de tes doigts qui ne bougent pas, et ce poids sur ta poitrine. Tu respires à petites lampées, à peine suffisantes pour ne pas tourner de l’œil ; et ton souffle s'échappe comme un battement sourd, le même que celui qui affole ton cœur, résonne dans ta tête, et fait tomber les murs un par un.
Ce que tu cherches, ce n'est pas la solitude, c'est l'errance.
Walk from Oia to Fira, wathcing the sunset over the caldera & volcano in Santorini. 10 km.
La balançoire
La balançoire. Le mouvement perpétuel à la portée de l'enfant, si ses jambes n'étaient pas si courtes, si elle n'avait pas tant sommeil ; si son air lourd de chagrin ne l'avait pas clouée au sol.
Ses pas l'avaient guidé dans l'aire de jeu déserte, vers la douceur rassurante du sable et les couleurs vives des toboggans. Elle n'y avait pas vraiment réfléchi, elle avait simplement laissé ses souvenirs la guider. Un parc, et des cris d'enfants ; les landaus qui grincent, l'odeur des gaufres, une foule anonyme et un sourire éclatant qui la guide et l'entraîne. Plus haut ! Le ciel est à portée de main, si elle osait lâcher un bras pour toucher les nuages.
Elle pique du nez. Mais sous ses paupières défilent un ciel gris clair, des lambeaux cotonneux qui ressemblent à des animaux extraordinaires. L'histoire l'entraine, la rattrape ; l'engourdit et la freine. L'endort, sournoisement, laisse courir sa mémoire comme un fil d'argent qui glisse des ses cheveux fins à ses mains frêles.
Elle a ce sourire pâle et tendre qui me serre le cœur. J'ai tant marché à sa rencontre que mes jambes flageolent ; je l'observe de l'autre bout du jardin se lover contre la balançoire. Je connais par cœur les marques que la corde imprimera sur sa joue ; j'aurais toutes les peines du monde à ne pas la réveiller lorsqu'il faudra la porter jusqu'à sa petite chambre claire.
Mes bras ne sont plus assez forts, alors nous nous reposerons souvent. Je la porterai comme un cadeau fragile, une âme précieuse ; je lui réciterai les poèmes qu'elle aimait tant. J'espèrerai son réveil, pour qu'elle soulage mes bras et ma peine, lorsque je reprendrai mon souffle sur ce banc. Peut-être se serrera-t-elle contre moi pour profiter de ma chaleur ; peut-être me tendra-t-elle la main, et me demandera de danser avec elle. Ces moments sont mes trésors, rares et précieux, et n'appartiennent qu'à nous. Lorsque je vais la chercher la nuit, en quête de son corps fragile, de sa mémoire d'enfant, de ses cheveux gris et de ses souvenirs branlants, de notre vie à deux qui s'effrite moment après moment.

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Rando au col de Rousset, Vercors - France, 2018. 10 km.
Credit: Lucie Piriou.
++ @moeity
Rando autour de l’abbaye du Relecq, Bretagne - France, 2018. 13 km.
Credit: Lucie Piriou.
++ @moeity
Fondamente Nove, Venise, 2018.
Credit: Lucie Piriou.
Silence
Les mots se heurtent et ricochent, au jour le jour.
Ici, ils se posent toujours différemment. En équilibre précaire sur une branche gelée, presque toujours en noir et blanc. Une vague forme pâle dans un miroir déformant.
J'écris toujours ainsi, ici. A chaque fois que l'envie m'en prend c'est tout mon univers qui se calme ; je ne regarde pas les mains qui tapent sur mon clavier, et pourtant, tout mon champ de vision se rétrécit jusqu'à cette feuille blanche que je veux raturer de noir. Le plus possible. Tout s'apaise. Tout trouve une limite, un délicieux carcan ; tout cesse de tourner, et le silence s'installe.
Je ne pense plus ; les dizaines de choses à faire gouttent le long de ma tête, comme une pluie bienfaisante, et vont s'écouler ailleurs. Elles se reformeront plus tard, gelant et grandissant comme d'immenses couteux de glace, mais à cet instant, il n'y a rien d'autre que ça - que le rythme constant des touches qui se posent et le silence qui dompte ma frénésie intérieure.
C'est pour cela que cet espace perdure, sans objectif ni conscience. Pour cette petite frange de sécurité, ce calme lourd et pesant qui m'envahit quelques secondes, quand je n'ai plus le choix, quand ma parole s'effrite parce que le silence la boit, quand je n'ai plus à réfléchir ni à choisir. Ces mots-là savent toujours mieux que moi, et je ne sais jamais quel est leur but, quelle est leur ambition, quel est leur intérêt, quelle est leur limite. S'ils vont me caresser ou me faire honte. Ce n'est qu'une musique, une boite toute simple sans compartiment secret où je pourrais me lover quelques minutes, comme un objet inerte.
Ailleurs, mes mots s'effritent. Ils se bousculent et se blessent sans cesse, dans un galop dangereux et vain, comme une bête stupide qui ne réagit qu'à l'instinct. Je ne sais pas les contenir. Un fleuve boueux et verbeux me sert d'écritoire ; la laideur de ma langue écrite à la va-vite ou roulée sur le bout de ma langue me laisse un goût amer. Ma pensée se noie dans l'instant, dans la réponse que l'on fait sans réfléchir, simplement pour exister, se donner une contenance.
Plus j'avance sur le fil de ma propre histoire, plus je me rends compte qu'un jour, ma langue s'est divisée et serpente entre des personnages contraires.
L'homme serein sait les douleurs qu'il s'inflige lorsqu'il voile pudiquement les miroirs. Et certains regards noirs distillent plus de désir et de chaleur que n'importe quels yeux bleu azur. Rien n'est pur, rien n'est vraiment lisse. J'aime sentir sur ma peau ces murs que nous érigeons sans cesse, ces murs de pierre qui râpent et marquent la main qui essaye de les repousser. Scruter l'écorce et compter les années imprimées dans la chair. Dompter les épines et atteindre enfin ce qui fait le deuxième visage de l'autre, celui qu'il ne voulait pas montrer, ni à nous ni à personne.
Alors le chaos de la lutte s'apaise ; il n'y a plus rien à protéger. Il n'y a plus qu'à accepter la nudité imparfaite, la sentence silencieuse.
Là réside la beauté de l'être et du verbe.
Heurte
Parfaite. La surface lumineuse d'un lac à l'heure d'or, la beauté évanescente des feuilles mortes posées par le peintre qui s'ennuie, un soir d'été ; le souvenir d'une nostalgie latente au bord des herbes soigneusement couchées par une brise tiède. Parfaite comme les couleurs disposées par petites touches lisses, rotondité heureuse, écriture d'étudiante amoureuse.
Brise. Heurte la surface tranquille. Explose les couleurs de l'artifice pâle, brûle les teintes dorées sans majesté - enflamme le paysage de rouges cramoisis et de jaunes paille, et donne-lui l'odeur des cendres. Respire, brûle à ton tour ! Remplis tes poumons de ce qui ne sera jamais plus, avale les couleurs de la palette du peintre dont le rêve tranquille agonise, et souffle sur sa toile. Fais apparaitre le renoncement, l'envie et le dégoût ; lacère la blancheur, hachure les zones d'ombres, passe ta main au travers de l'image et va chercher hors du cadre le cœur sanguinolent qui manque à ta parade.
Cavale ! Abandonne et fuis, chargée de remords mais jamais d'ennui, sur le dos d'une bête malade. Libère ses dernières heures, lacère ses flancs blêmes, accorde-lui sa dernière charge. Heurte le chemin tracé, enflamme les regrets, retourne-toi encore pour voir se tordre l'avenir en volutes vertes et bleues - ici fondent les matières maudites dont sont faites les erreurs.
Heurte. Tombe. Cours. Fais-toi mal, souffre et hurle.
Explose le silence.
Heurte.
Cavale.

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Le Diben, 2014.
Credit: Lucie Piriou.
Est-ce que tu reviendra ?
Cette question en suspens, retenue à un fil qui menace de se briser si on ouvre la bouche, que l'on ose la poser. Cette interrogation acide, muette et creuse, inaudible et ressassée, vide de sens et lourde de sous-entendus, a-t-elle déjà franchi vos lèvres ?
J'ai fini par comprendre ce besoin chevillé au corps, quand tout l'élan porte en avant, que les pieds marchent seuls sur une voie qui n'avait jamais été empruntée. Quand l'esprit est ailleurs, quand il est blessé et qu'il se laisse porter par d'autres courants plus chauds, plus vifs, au-delà des montagnes qui empêchent de voir la lumière.
J'ai compris aussi que ceux qui partaient ne reviendraient probablement jamais. L'appel du large les happe. D'autres coups de vent les endommageront, ils feront route ailleurs, ils changeront encore de cap ; ils devront à leur tour alléger les cales, ou au contraire, alourdiront leurs flancs de nouvelles rencontres, s'encombreront de bêtises et de jolies choses. Nos pavillons ne se salueront peut-être jamais plus ; ils ne reviendront pas mouiller près de nos ports d'attache, parce que leur tirant d'eau sera trop imposant pour venir louvoyer dans nos passes.
Qu'ils aient mis la toile, pris un bord et ne soient déjà plus qu'un point sur l'horizon ; où qu'ils soient encore à quai pour quelques heures encore, frémissant d'impatience ; ils ne sont déjà plus là .
Et tout va bien. Les voyageurs et les oiseaux de mer nous porteront peut-être de temps à autre de leurs nouvelles ; nous serons heureux pour eux, par procuration. Nous nous inquiéterons de leur équipage, nous nous demanderons parfois ce que nous pourrions faire s'ils étaient en perdition ; nous vivrons, comme eux, d'autres aventures. Nous changerons peut-être aussi de cap. Mais tout va bien - même à l'autre bout du monde.
Ils ne reviendront peut-être pas. Ça ne me rend plus triste ; je laisse l'écume porter vers eux la promesse d'être heureux ailleurs. Les voir disparaître est un joli moment ; c'est comme souffler dans ses mains, et faire voler des milliers d'étoiles.