Quand ils parlent de Paul Leuquet, à lire ces artistes et écrivains encenser ce qu'ils entrevoient sans jamais pouvoir vraiment le décrire, on est pris de vertige … Mais enfin quoi parlons simplement d'un artiste solitaire qui au lieu de développer des muscles a développé une imagination surdimensionnée, au lieu de développer une “culture” qui comme chacun sait est comme la confiture -plus on l'étale et moins on en a …- et au lieu d'ingurgiter des connaissances futiles a passé sa vie à mettre à l'épreuve de la pratique ce qu'il avait sous les yeux, à essayer, à rater pour mieux recommencer. Bref parlons de quelqu'un qui a sans cesse cherché sans avoir la certitude d'avoir trouvé quoi que ce soit … De quelqu'un qui a la prétention par contre d'avoir échangé les carcans sociaux de la plupart d'entre nous contre la liberté de créer, qu'il paye très chèrement d'une grande solitude, d'un dénuement ascétique cher aux moines zen, d'une incompréhension quasi quotidienne de la plupart de ses semblables qui ne voient pas le maître Yoda derriere ce Paul qui ne paye pas de mine et qui échappe heureusement à la posture de la plupart des artistes établis.
Moi j'ai connu, il y a une cinquantaine d'années déja, le Paul tout simple qui présentait tout fier son bestiaire - j'avais alors 6 ou 7 ans - à mon grand-père, alors conservateur de musée. Sa baudroie était encore plus impressionnante que celle qui était naturalisée au Muséum du Jardin public de Bordeaux tout près de chez moi: j'étais fasciné autant par le personnage étrange que par la force de ces gravures. J'ai plus tard admiré ses portraits fins et délicats et j'ai eu longtemps au dessus de mon lit la toute petite gravure du Cap Ferret qu'il m'avait offert et que j'adorais et que j'ai retrouvée récemment avec bonheur.
Ensuite, plus tard, j'ai été chez lui rue de Marronniers à Bordeaux pour tenter de comprendre d'où cet homme tire l'altitude extrême qui est dans toutes ses oeuvres. J'ai assisté à plusieurs de ses conférences qui, selon les interlocuteurs plus ou moins soporifiques, m'ont permis, sinon de comprendre, du moins d'entrevoir de quelles muses se chauffe ce sacré bonhomme. J'ai écouté sans inquiétude le bourdonnement des abeilles de la ruche qu'il abritait à l'intérieur de son atelier du bord de l'eau à quelques mètres de son plan de travail ! J'ai vu ce déconstructeur sculpter des poissons sur des plaques inox à la disqueuse électrique, et même peindre sans états d'âme des esturgeons sur … les radiateurs de la salle de repos d'un golf à la mode ! Je l'ai vu graver du cuivre au burin, peindre à l'eau et à l'huile, déclamer parfois sa prose et aussi surtout le plus souvent se taire. Et c'est en quand il se taisait et me regardait simplement que le talent de Paul me sautait invariablement à l'esprit. Un talent rieur et bienveillant, intelligent, qui ne donne aucune leçon mais qui est toute la leçon pour qui veut apprendre avec autre chose qu'avec des neurones et de la logique.
Si les honneurs et la reconnaissance comblent bien sur ce vieil “anarchiste” de bonheur et d'espoir c'est ailleurs que son regard porte depuis toujours …
Car Paul est le gardien du feu de la création, un des derniers encore debout, un résistant, un absolutiste magnifique qui emportera dans la gouaille toute la nostalgie et la grandeur d'une vie dédiée à la quête ultime du Graal dont les reflets scintillent dans les blancs et les flous de ses tableaux, dans les pudeurs de ses gravures, dans l'évanescence du travail sans cesse déconstruit et remis en question par ce maître du silence entre les mots qu'il a couché sur quelques livres:
Joachim Du Bellay Divers jeux rustiques , VIALETAY , 1962
Les besoins esthétiques de l'homme , faculté des sciences , 1979
Monsieur Dubois où les mémoires de mon ombre , Opales , 1995
Des pas et des chemins , Opales , 1998
Avez-vous des nouvelles de M. de le Pérouse ? , Opales , 2004