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Il est difficile de vivre seul Il est difficile de vivre à deux Il est difficile
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The Whirling Dervishes by Mahmoud Said 1929

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Toi que j'aime, Je veux que tu saches que je t'aime. Je veux que tu aies la certitude que c'est ce sentiment qui a inspiré mes actes. Je n'ai eu de guide que ma tendresse, aidée de ma raison.
J'ai livré tous tes billets ou presque tous; je t'ai trahi et, en quelque sorte, renié, mais c'est afin d'opérer notre salut dans ce monde, sinon dans l'autre, comme on te l'a dit. Crois qu'il m'a fallu plus de courage pour prendre cette décision et t'empêcher ainsi de me rejoindre, qu'il ne m'en aurait fallu pour te tenir parole et m'en aller avec toi. J'avais salué ton projet avec enthousiasme, mais ensuite je réfléchis : souffre que je le dise, je me devais de réfléchir aussi à ta place. Nous n'avions pas le droit de commettre une folie, même si elle était belle. J'ajouterai que nous n'en avions pas davantage le pouvoir. Notre fuite devenait problématique, maintenant qu'elle n'était plus un secret, et dans le cas où elle eût réussi, quelle en aurait été la durée, quelles en auraient été les suites ? Il nous était permis de faire ce rêve, mais non de prétendre le changer en réalité. En ce moment, nous dépendons de tout le monde, tu le sais bien, et ce n'est pas en changeant d'horizon que nous aurions été moins assujettis.
Sans doute, nos vacances sont perdues, mais l'avenir est intact. Aussi puis-je, sans rougir, te confirmer mon dernier billet, comme j'ai pu garder le tien. Sois sûr de moi autant que je le suis de toi, et prenons patience. Notre sacrifice n’aura pas été vain. Je me fie à la destinée. La victoire de notre ennemi — de nos ennemis — n’est qu’apparente et provisoire; c’est nous qui sommes les vrais vainqueurs, puisque nous n’avons rien perdu de notre vrai empire et que nous ne cessons pas d’y régner. Un jour, personne ne nous le disputera plus, car, un jour, nous serons réunis et ne nous quitterons plus. Si tu n’as pas été l’ami de toutes mes années de collège, tu seras l’ami de toutes mes autres années. Les biens que je posséderai seront à toi. Je ne les posséderai que pour toi.
Je ne ferai que te les rendre : ne suis-je pas le premier de mes biens et ne m’as-tu pas créé tel que je suis ? Tu as refait mon être mieux que ne l’avaient fait mon père et ma mère. Ton visage a veillé sur mes études. Ce que j’ai lu de beau chez les poètes ou dans les prières de l’Eglise, ce que j’ai aimé chez les Grecs et les Romains, c’est à toi que je l’ai dédié, c’est à cause de toi que je l’ai aimé. Les minutes où je t’apercevais ont été mon éternité. Parce que tu as été là dans ton année de gloire, la perfection et les délices ont été là. Tu as été le grain de myrrhe caché qui a parfumé le collège, le grain d’encens qui n’a brûlé que pour moi, le grain d’or qui m’a enrichi à chacun de tes sourires. Les cérémonies de Saint-Claude n’ont été que des hymnes de notre bonheur. Nous avons fait provision de joies de manière à remplir des livres et enchanter des siècles. Si néanmoins, pendant notre séparation, nous trouvons la route fastidieuses, soyons soutenus par cette assurance que, bientôt et jusqu’à la fin, nous la continuerons de compagnie.
Je t’écris cette lettre en ce vendredi 14 juillet, et lundi prochain, j’irai à S… te l’apporter. D’avance, je suis enivré par ce voyage. Je verrai ta rue, ta maison. Je guetterai ta sortie. Il me semblera être encore à Saint-Claude, quand j’épiais ton arrivée à l’entrée de la serre. Il me faudra prendre garde également à l’arrivée d’un autre personnage, celle de l’homme qui est la cause de tout, mais qui n’aura pas le dernier mot.
Je n’ai guère l’espoir que tu me fasses si tôt bon accueil. C’est pourquoi j’attends beaucoup de ces lignes qui doivent me justifier. Je les trace avec le sang de mon âme. Ce témoignage muet, mais irréfutable, te convaincra. Il n’est pas destiné à corriger ceux que tu tiens de moi, il les complète. Il les remplacera, si ta colère les a déjà anéantis, ou qu’à ton tour, tu aies été contraint de les livrer.
Il se peut que je ne te voie pas. Il se peut aussi que tu n’aies pas voulu agréer directement ce message. Alors, j’en chargerai Maurice — que j’ai déjà averti — ou l’un de mes anciens camarades, que tu connais sans doute, Marc de Blajan. Réponds-moi au plus tôt (à…, Hôtel…). Je suis anxieux d’apprendre que tous les nuages sont dissipés.
L’amitié qui nous fut si chère est entre tes mains, après avoir été entre les miennes. Mais tu ne peux vouloir la détruire, de même que je ne l’aurais pu : elle est plus forte que nous. Comme je l’ai dit de notre destinée, il nous est permis de nous fier à elle. Elle se rit des épreuves, parce qu’elle s’est prouvée. Elle ne craint pas l’absence, puisqu’elle sera toujours présente dans nos cœurs, où notre sang a été mêlé; elle ne craint pas le temps, puisqu’elle aura toujours notre visage de Saint-Claude. Elle fait que déjà nous vivons ensemble, quoique séparés. Sache-le, si tu voulais l’ignorer encore : notre amitié s’appelle l’amour.
[Roger Peyrefitte - Les Amitiés particulières (1943)]
Skull With Burning Cigarette 1885
Vincent van Gogh