Yashima â au Coeur du Japon Ă©ternel
Par Taro Ochiai du Kansenkai Â
28 juin 2018 - 2100 mots - temps de lecture : 9 mn
Quand LĂ©o Tamaki m'a parlĂ© de son projet de magazine il y a Ă peine quelques mois, j'ai bien sĂ»r Ă©tĂ© intĂ©ressĂ© â venant de lui, il ne pouvait sâagir que dâun projet passionnant. Comme LĂ©o m'avait dĂ©jĂ donnĂ© l'occasion de m'exprimer dans la presse avec quelques articles pour Dragon magazine spĂ©cial aĂŻkido, câest Ă ce type dâintervention auquel je mâattendais pour son projet.  Quand il me lâa exposĂ© en dĂ©tail en mars dernier, le projet Ă©tait sur le point dâentrer en âprodâ et je fus plus quâenthousiasmĂ© : rĂ©aliser un pĂ©riodique papier qui nâa jamais Ă©tĂ© fait sur le Japon et les arts martiaux, un trimestriel haut de gamme, qui sorte du lot, par son design et sa ligne Ă©ditoriale, avec une Ă©quipe oĂč chacun serait en charge dâune rubrique donnĂ©e, pour Ă©crire ou trouver des contributeurs⊠â un projet dâenvergure qui part de zĂ©ro avec un objectif Ă©levé⊠le mener Ă bien en faisant Ă©quipe avec des gens qui bossent ensemble pour la premiĂšre fois⊠tout ce que jâaime !
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Le premier numĂ©ro de Yashima, au Coeur du Japon Ă©ternel est sorti en kiosque le 23 juin 2018, câĂ©tait samedi dernier ! Une opĂ©ration de crowdfunding sur Ulule a Ă©tĂ© lancĂ©e, qui est un vrai succĂšs. Comme elle se poursuit encore 9 jours, oui, il est encore temps dâen profiter pour sâabonner Ă tarif prĂ©fĂ©rentiel ! :) Dâautant que lâabonnement vous donne droit Ă une version rĂ©ellement « exclusive » du magazine : une version spĂ©ciale pour les abonnĂ©s de 96 pages au lieu de 88, de magnifiques photographies, une qualitĂ© de papier Ă©quivalente aux magazines dâart haut de gamme. Vous aurez entre les mains un objet de grande qualitĂ© introuvable en kiosque.
â Photos de la version exclusive, par Alexandre Grzegorczyk Ă la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels 2018 oĂč Yashima fut prĂ©sentĂ©.
Pourtant, rien nâest encore gagnĂ©. Car la raison dâĂȘtre dâun magazine, câest dâexister dans la durĂ©e. Câest une culture, un rendez-vous, un Ă©tat dâesprit dans lesquels le lecteur se retrouve et auxquels il adhĂšre. Câest le prochain numĂ©ro quâon attend patiemment parce quâil nous apporte quelque chose. VoilĂ sans doute le plus grand dĂ©fi ! De fait, sans la fidĂ©litĂ© des lecteurs, pas de magazine. Sans la fidĂ©litĂ© des acheteurs, pas de magazine. Nous sommes dans le monde rĂ©el : fabriquer un magazine papier coĂ»te de lâargent. Ne serait-ce que pour imprimer et distribuer un magazine dans les meilleures conditions, les coĂ»ts sont, imaginez-le, Ă©normes. En particulier quand il sâagit dâun lancement, mĂȘme sur un marchĂ© de niche (le Japon, les arts martiauxâŠ). Rien nâest assurĂ© tant que le pĂ©riodique nâaura pas, comme on dit, constituĂ© son audience.
Bien sĂ»r, sur le marchĂ© de la presse magazine, il existe des pĂ©riodiques basĂ©s sur le simple bĂ©nĂ©volat des contributeurs. En cette pĂ©riode de crise grave du droit dâauteur, on pourra crier que les auteurs sont encore une fois flouĂ©s â ce qui est le cas au regard du droit. Il reste que si de tels magazines peuvent continuer Ă rester dans les Ă©tales des kiosques, câest, au-delĂ des lecteurs et des abonnĂ©s, parce que le coĂ»t du contenu est nul. Il y a quelque chose de malsain dans ce modĂšle Ă©conomique de plus en plus rĂ©pandu dans bien des domaines.
Ce nâest pas le modĂšle adoptĂ© par LĂ©o. La barre est placĂ©e haut et si lâon veut pouvoir fournir rĂ©guliĂšrement un contenu exigeant, il semble clair que le modĂšle Ă©conomique doit ĂȘtre sĂ©rieux. Et câest bien le but, si je comprends bien la vision de LĂ©o. Il ne sâagit pas de vivoter sur le fil de la prĂ©caritĂ© mais de se donner les moyens de viser l'excellence : cela passe par lâĂ©vidente rĂ©munĂ©ration de ceux qui rendent possible un tel support dâexister⊠Dans lâĂ©quipe, nous sommes pourtant tous bĂ©nĂ©voles. Et il est certain que nous le resterons tant que le mag nâaura pas trouvĂ© sa vitesse de croisiĂšre. Câest-Ă -dire, tant que le noyau fidĂšle dâacheteurs, dâabonnĂ©s, ne se constituera pas pour financer cette (folle) entreprise. Ce nâest pas pour rien que nous ne cessons de le redire : le mag a besoin de votre soutien financier ! Et comme le meilleur moyen de permettre cela est lâabonnement, lâĂ©vidente contrepartie est bien de rĂ©server la version âluxeâ aux abonnĂ©s. Oui, vos abonnements vont nous permettre dâassurer. Ce nâest pas plus compliquĂ© que ça !
â âgood/cheap/fast â you canât have all threeâ
L'ĂDITION DE PRESSE COMME ART DU COMBAT
Vous connaissez la fameuse rĂšgle qui dit quâil est rare dâavoir quelque chose de qualitĂ©, rapidement et pour pas cher. Ou pour le dire autrement : pour avoir quelque chose de qualitĂ© rapidement, ce coĂ»tera gĂ©nĂ©ralement cher, ou pour avoir quelque chose de qualitĂ© pour pas cher, cela prendra du temps. Etc.
Fort est de constater que pour concocter ce premier numĂ©ro du magazine, il a fallu y arriver en un temps record, en visant la plus grande qualitĂ© et ce, bĂ©nĂ©volement⊠LâĂ©quipe est composĂ©e de plus de quinze personnes, la plupart âamateursâ du monde de lâĂ©dition presse. Ce qui ne joue a priori guĂšre en notre faveur. Et on sait quâune passion (du Japon⊠des arts martiauxâŠ) ne suffit pas Ă garantir la qualitĂ©. OĂč sont les diplĂŽmes ! et lâexpĂ©rience professionnelle ! (joke :D) Ah ! Câest oublier ce qui, Ă mon sens, constitue le vĂ©ritable point fort de lâĂ©quipe : tous ont en commun dâĂȘtre des budĆka, des pratiquants dâarts martiaux. Tous partagent une mĂȘme approche de la pratique martiale ; celle qui consiste Ă ne jamais se contenter, Ă toujours chercher Ă sâamĂ©liorer, progresser, qui oblige Ă constamment sâadapter aux situations, Ă cultiver la curiositĂ©, lâeffort, lâingĂ©niositĂ©, Ă chercher la qualitĂ©. Ce sont des personnes capables de mettre leur ego de cĂŽtĂ©, dâapprendre, dâĂȘtre corrigĂ©, dâavoir un regard critique et de recevoir des critiques, de chercher des solutions, de travailler jusquâĂ ce que quelque chose soit fait etc. Ce sont des gens qui cultivent une vitalitĂ©, un sens de lâefficience et lâesprit shoshin â lâhumilitĂ© et la sincĂ©ritĂ© du dĂ©butant â, autant de qualitĂ©s qui caractĂ©risent un budĆka et qui rendent possible un travail dâĂ©quipe efficace.
Sans ces qualitĂ©s individuelles et interactionnelles, le projet aurait-il survĂ©cu aux diffĂ©rentes embĂ»che quâil a rencontrĂ© ? Nul ne saurait le dire bien sĂ»r. Mais que lâon soit arrivĂ© en si peu de temps Ă ce premier numĂ©ro ne peut pas tenir du hasard⊠Ce projet est une application concrĂšte de ce que nous cultivons chaque jour sur le tatami, transposĂ© dans un nouveau monde. En ce sens, quelque chose de magique sâest produit. Câest en cela que jâose lâaffirmer : vous pouvez nous faire confiance pour la suite !
â Le grand entretien, une interview rare de Mochizuki Hiroo.
Les collĂšgues ont tous publiĂ© un billet sur leurs blogs respectifs pour parler du magazine et je suis le dernier Ă intervenir. Maintenant que le premier numĂ©ro est sorti, vous pouvez aller voir de vos yeux si nous sommes Ă la hauteur de nos aspirations. En tant que pinailleur de premiĂšre, jâaurais bien sĂ»r Ă pinailler mais je ne vous le cache pas : je suis fier de faire partie de cette Ă©quipe ! JâespĂšre vraiment que vous allez acheter le magazine, vous abonner, en parler partout autour de vous pour que lâaventure puisse se pĂ©rĂ©niserâŠ
En me prĂ©sentant son projet, LĂ©o mâavait proposĂ© la possibilitĂ© dâoccuper diffĂ©rentes responsabilitĂ©s au sein de lâĂ©quipe Ă©ditoriale. Parmi les postes, il y avait celui de responsable du lexique. Jâaurais pu ajouter un ou deux autres postes Ă ma charge mais disons que pour commencer doucement, jâai prĂ©fĂ©rĂ© me dĂ©sister. Comme jâai bien fait ! Le boulot sur le lexique sâest rĂ©vĂ©lĂ© bien plus considĂ©rable que je ne lâimaginais. Car il est non seulement transversal Ă tous les contenus du magazine (jâinterviens sur tous les articles) mais cela demande, si lâon veut aller au-delĂ dâune simple liste de dĂ©finitions en une ou deux lignes, un gros travail de recherche.
Câest lâapproche que jâavais dĂ©jĂ adoptĂ©e pour annoter ma traduction de l'article de Hino sensei sur lâaikidĆ. Ă la diffĂ©rence prĂšs que jâĂ©tais alors libre de poser toutes les questions Ă Hino sensei qui a eu lâinfinie gĂ©nĂ©rositĂ© de toujours me rĂ©pondre toujours en dĂ©tail. Cette fois, la plupart du temps, la recherche peut ĂȘtre beaucoup plus longue⊠Au dĂ©part, le magazine prĂ©voyait une seule page de lexique. Au finale, mes propositions allant dans le sens de la vision de LĂ©o, ce sont pas moins de quatre pages qui y sont consacrĂ©es !
Il y a la maxime cĂ©lĂšbre âtraduttore, traditoreâ, traduire, câest trahir. Jorge-Luis BorgĂšs a dĂ©fendu lâidĂ©e que le travail du traducteur est supĂ©rieur Ă celui de lâĂ©crivain et un Henri Meschonnic a pu sâĂ©tendre sur lâimportance du rythme avant celui du sens littĂ©ral des mots et une oeuvre littĂ©raire ne peut ĂȘtre bien traduite si le traducteur nâest pas lui-mĂȘme un tant soit peu Ă©crivain (et la sacro-sainte haute fidĂ©litĂ© au texte nâest finalement quâun trompe lâoeil). Sâagissant des arts martiaux, comme jâai dĂ©jĂ pu lâĂ©voquer ici ou ailleurs, un texte martial, mĂȘme quand il parle en termes abstraits ou philosophiques est, au fond, un texte technique.
â Le logo : ya ć
«, huit, shima ćł¶, Ăźle, les Huit Ăźles. En rĂ©fĂ©rence Ă la genĂšse de l'archipel par les kami Izanami et Izanagi dans la mythologie japonaise.
Je dĂ©fends dâautant plus cette idĂ©e que lâĂ©crit martial est, si lâon peut dire, par la force des choses, un Ă©crit de transmission dâune part et dâautre part un texte qui nâest pas la transmission elle-mĂȘme â puisque la transmission ne se fait pas par lâĂ©crit mais par la pratique. Sa vocation premiĂšre nâa donc rien de littĂ©raire. Et si le traducteur littĂ©raire a plutĂŽt intĂ©rĂȘt Ă ĂȘtre trĂšs bon Ă©crivain lui-mĂȘme, le traducteur martial doit, lui, au moins avoir un certain niveau de comprĂ©hension (pour ne pas dire de maĂźtrise) des principes martiaux spĂ©cifiques etc. pour espĂ©rer rester fidĂšle, non au texte, mais Ă lâobjet de la transmission.
Cependant, comment cela pourrait-il ĂȘtre possible quand le maĂźtre est dĂ©cĂ©dĂ©, que lâon nâest pas soi-mĂȘme un maĂźtre, et quand le cours de la transmission a modifiĂ© la pratique au fil des gĂ©nĂ©rations, etc. ? LâopĂ©ration est vaine en ce sens. Mais le texte existe. Le travail du traducteur martial nâa donc pas dâautre choix que de rester le plus proche possible du texte. Qui est aussi le meilleur moyen sans doute de respecter le rythme dont parle Meschonnic et que jâaurais envie de traduire par saveur ou atmosphĂšre pour prendre des terminologies japonaise. Tokitsu par exemple a montrĂ© avec sa traduction commentĂ©e du traitĂ© des Cinq roues de Musashi quâil est tout Ă fait possible de faire une traduire qui respecte la vocation premiĂšre dâun Ă©crit ancien.
Bon nombre de traductions que lâon trouve dans le commerce passent Ă cĂŽtĂ© de lâessentiel car ce sont des traductions littĂ©raires, rendant le texte peu utile (je me suis amusĂ© Ă comparer des passages dâouvrages traduits en français, qui sont parfois des traductions de traductions, avec les passages originaux en ancien japonais et en japonais contemporain⊠Câest souvent Ă©difiant).
Le pire Ă©tant que le pratiquant peut prendre pour tel ce quâil lit et intĂ©grer dans sa construction mentale des Ă©lĂ©ments qui ne se trouvent pas dans le texte original. Pourtant, comme on le sait tous, mĂȘme un texte en bon français est nĂ©cessairement interprĂ©tĂ© par le lecteur qui en retirera ce quâil pourra en retirer. Le fin connaisseur de Flaubert pourra trouver admirable les pages de Mme. Bovary. Le lycĂ©en moyen Ă©prouvera sans doute avant tout de lâennui, ne comprenant ni les enjeux, ni pourquoi une histoire aussi inintĂ©ressante Ă ses yeux a pu faire scandale etc.
Tel est, en somme, le rĂŽle du lexique de Yashima. Des mots qui sont lâoccasion de livrer de petites tranches de culture japonaise afin dâenrichir le lecteur de maniĂšre transversale : adopter des angles de vue qui permettent je le souhaite une mise en perspective, un approfondissement, un enrichissement de la vision que vous avez du Japon et des budĆ.
Â
Pour terminer, voici quelques liens :
Campagne Ulule pour se pré-abonner
Les interventions des « collÚgues »  :
â la vidĂ©o-qui-donne-envie de Lionel Froidure, pratiquant de Karate de haut niveau et rĂ©alisateur de documentaires sur les arts martiaux.