Sex
Durant deux décennies, je me suis masturbé.e tous les soirs. Parfois plusieurs fois par jours, comme lorsque je fantasmais sur mon prof de littérature en prépa, un homme élitiste, méprisant, mais avec quelque chose qui me rendait fol. Je n'avais / n'ai qu'une obsession ; le viol, l'abus de pouvoir et tout ce qui va avec. Quand j'étais à peine ado, j'imaginais des garçons qui me déshabillaient sauvagement, et me violaient tour à tour. Je ne sais pas si j'en ai toujours eu honte. Il y avait aussi des fantasmes de sexe consenti avec des personnages de fiction qui me fascinaient. Je nous imaginaient faisant l'amour un peu partout, sur le parcours de randonnées que je faisais avec mes parents, dans le foin quand je me promenais dans ma campagne natale. Pendant une grande partie de ma vie, ma vie imaginaire m'envahissait, tous ces fantasmes me dépassaient, j'étais incapable parfois de me concentrer en cours tellement les images et sensations s'imposaient à moi.
Mon imagination Ă©tait sans bornes, j'Ă©crivais beaucoup â mais pas de ça. Ăa, c'Ă©tait toujours dans un coin de ma tĂȘte, lorsque je jouais Ă un jeu vidĂ©o et que j'imaginais un policier me violenter tandis que je faisais sauter un petit bonhomme sur des plates-formes, jeux typiques des annĂ©es 90.
Quand j'étais à peine ado, je fréquentais un chat trÚs prisé à l'époque, aux débuts d'internet. Un jour, une fille m'a enjoint.e de me masturber. J'étais choqué.e, je lui ai répondu qu'on était trop jeunes pour cela. Ce n'est que quelque temps plus tard que je me suis rendu.e compte que je le faisais déjà , systématiquement, tous les soirs, depuis que j'avais découvert les sensations que me donnaient le fait de caresser mon clitoris en laissant vaguer mon imagination.
Je ne sais pas exactement quand j'ai cessĂ© de pouvoir jouir sur commande, et qu'il m'a fallu faire appel aux sites pornos. Les images se sont faites moins envahissantes. Entre temps, j'ai vĂ©cu de vĂ©ritables viols. Peut-ĂȘtre liĂ©. Mais cela n'a pas enrayĂ© la machine, je continuais de fantasmer dessus. Je me souviens de ce garçon qui m'a demandĂ© de lui offrir un cafĂ©, que j'ai pris au premier degrĂ©. Je lui ai fait un cafĂ© qu'il n'a jamais bu. Par contre, il m'a dĂ©shabillĂ©.e, et voyant mon regard paniquĂ©, a dit : « tout va bien, regarde, je mets une capote. » Il est revenu une ou deux semaines plus tard avec un bouquet de fleurs, je l'ai envoyĂ© balader quand il a tentĂ© de me prendre Ă nouveau dans ses bras. Je me souviens de ce sentiment vertigineux quand j'ai regardĂ© le canapĂ©-lit oĂč ça s'Ă©tait passĂ© et que j'ai rĂ©alisĂ© que plus rien ne serait jamais comme avant, sans me le formuler clairement. Pourtant, le viol est restĂ© un objet de fantasme, sans lien avec ce qui m'Ă©tait arrivĂ©. Il y a eu ce petit ami qui me forçait et me faisait mal, cet « ami » de la fac, cet homme qui a forcĂ© la porte de mon appartement et que j'ai su stopper au dernier moment. Cet homme qui travaillait dans le bar oĂč l'on allait souvent quand j'Ă©tais Ă la fac, dans l'arriĂšre-cours. Il y a une frontiĂšre bien nette entre ces Ă©vĂ©nements et mes fantasmes. Je me demande souvent, avec honte, comment je peux continuer Ă fantasmer sur de telles choses alors qu'elles m'ont dĂ©truit.e. Et aussi dans quelle mesure mes fantasmes et la honte qui les accompagnent ont participĂ© Ă me rendre victime.
Quand je les rĂ©prime, ces fantasmes reviennent dans mes rĂȘves. Cette nuit, j'ai rĂȘvĂ© que j'Ă©tais une petite fille abusĂ©e par son pĂšre. Je me suis rĂ©veillĂ© mouillĂ©. J'ai pris une douche pour me laver de tout ça. Le sexe est devenu moins proĂ©minent dans ma vie. Je n'ai plus personne sur qui faire de transfert, comme je l'ai fait systĂ©matiquement la majeur partie de ma vie. Je me dĂ©finis comme asexuel. Quand j'y pense froidement, le sexe me rebute. Je ne me suis offert qu'une fois avec plaisir dans ma vie, avec un garçon dont j'Ă©tais Ă©perdument amoureux, et qui m'a quittĂ© ensuite â si on peut dire qu'on ait Ă©tĂ© ensemble. Je me demande comment mes « partenaires » prendraient le fait que je suis maintenant un garçon s'ils savaient. J'ai dormi une fois dans les bras d'une femme. J'Ă©tais gĂȘnĂ©, j'avais mes rĂšgles et pas de dĂ©sir, juste de la tendresse pour cette personne. Plusieurs personnes â ma mĂšre, mon psy â ont supposĂ© au long de ma vie que j'Ă©tais lesbienne. Il est vrai que quand j'Ă©tais au lycĂ©e, j'Ă©tais Ă©perdument amoureux.se d'une fille de mon dortoir. Un amour que je dĂ©signais comme le plus pur que je n'ai jamais ressenti, peut-ĂȘtre parce que le dĂ©sir sexuel en Ă©tait absent. Je n'ai jamais autant voulu ĂȘtre un garçon qu'Ă ce moment-lĂ . Je n'ai jamais pu me dĂ©finir comme lesbienne. Ce n'Ă©tait pas moi. J'Ă©tais hĂ©tĂ©rosexuelle par dĂ©faut, sans que cette Ă©tiquette ne me parle. Je suis sorti.e avec des garçons que je n'aimais pas car j'Ă©tais incapable de dire « non ».
La passion, les orgasmes dĂ©bordants, me manquent. Je prends beaucoup de mĂ©dicaments qui peuvent expliquer cette absence de dĂ©sir et de plaisir. Mais ça peut ĂȘtre beaucoup d'autres choses. Maintenant que je suis un garçon, je m'identifie volontiers comme gay. J'ai Ă©tĂ© sur grindr, mais cela m'intimidait trop, je n'ai eu qu'une conversation un peu suivie avec un homme, sans que ça dĂ©bouche sur quoi que ce soit car j'avais peur. Je crois que je ne suis pas portĂ© sur le sexe mais sur la tendresse. Je me souviens d'une fois oĂč j'Ă©tais dans mon lit avec un dĂ©sir ardent, presque insupportable, que quelqu'un me prenne dans ses bras â dans mon imagination, c'Ă©tait mon psy. Tout ce que j'avais sous la main, c'Ă©tait cet ami de la fac qui a abusĂ© de moi. Lorsqu'il s'est penchĂ© pour me dire au revoir, je lui ai fait un cĂąlin. Il s'est glissĂ© dans mon lit. Il Ă©tait torse nu, je le caressait, je me sentais bien, presque fautif de profiter de lui. Quand il a mis la main sur le bouton de mon pantalon, je l'ai stoppĂ©. On est restĂ©s comme ça, Ă partager de la tendresse, et c'Ă©tait bon. Il paraissait dĂ©boussolĂ©, lui qui Ă©tait tant portĂ© sur le sexe, mais moi j'Ă©tais Ă ma place.
Quand je suis sorti avec une femme trans, j'ai eu l'occasion d'ĂȘtre actif. Je n'ai pas ressenti de plaisir, mais c'Ă©tait beaucoup plus facile et confortable pour moi. RĂ©cemment, je me suis achetĂ© un gode ceinture. Je regrette de ne plus ĂȘtre avec elle, je sais qu'elle aurait aimĂ© ça. Je me demande si j'aurai une sexualitĂ© Ă©panouie un jour, ou si je ferai la paix avec ça. Je me demande si je n'ai pas Ă©tĂ© abusĂ© enfant, ce qui expliquerait beaucoup de choses. J'ai fait une fois un rĂȘve trĂšs rĂ©aliste sur mon pĂšre qui me reprochait de ne pas l'aimer parce que je ne voulais pas toucher son sexe. Je me souviens du sentiment de culpabilitĂ© que j'ai pu ressentir dans ce rĂȘve mais aussi dans mon enfance/adolescence avec la mĂȘme intensitĂ©. Les sentiments semblaient si rĂ©els, mĂȘme au rĂ©veil, et la situation pas si improbable que ça. Et cette phrase, « elle n'aime pas son pĂšre », que mon pĂšre rĂ©pĂ©tait souvent, comme un mantra. Comme une piqĂ»re de rappel.
J'aimerais ne plus avoir Ă regarder de porno, et surtout de porno « sale », abusif, pour jouir. J'ai pendant une pĂ©riode de ma vie Ă©tĂ© addict Ă ce type de contenu, je pouvais rester des heures Ă me masturber dessus, tellement ça m'excitait. Ma chaise Ă©tait trempĂ©e Ă la fin, et l'orgasme puissant. Mais il y avait un sentiment de culpabilitĂ© Ă la clĂ©. De me sentir sale. J'ai essayĂ© d'en parler Ă mon psy de l'Ă©poque qui ne voyait pas le problĂšme. Maintenant j'y fais appel avec parcimonie, quand j'ai envie de ressentir un peu de plaisir ou/et que je m'ennuie. J'essaie de chasser la honte. Quand j'essaie de me masturber sans, j'abandonne assez rapidement. J'ai l'impression d'avoir perdu quelque chose. Je ne ressens que rarement de plaisir Ă regarder, juste au point culminant quand je jouis â faiblement. Il y a comme quelque chose de cassĂ© en moi.
Tout ce que à quoi j'aspire désormais, c'est de trouver quelqu'un avec qui partager de la tendresse, comme ce moment hors du temps avec cet ami de la fac. Mais aussi de retrouver mon plaisir solitaire.

















