Un ruban autour d'une bombe
Année de l'exposition Frida Kahlo et Diego Riviera au musée de l'Orangerie oblige, la production sur Frida Kahlo s'est un peu accélérée, et nombreux sont les CDI, j'imagine, qui se sont précipités pour faire quelques acquisitions.
Naturellement, on ne pouvait passer Ă cĂŽtĂ© des catalogues (soit le complet, un peu cher, soit le plus petit), mais je voulais quelque chose d'autre, de complĂ©mentaire et dâattractif. Et je devais faire face Ă ce qui me prĂ©occupe beaucoup cette annĂ©e lors des acquisitions de livres documentaires (qui rend cette tĂąche beaucoup plus ardue que lâacquisition de fictions, qui mâoblige Ă reprendre sans cesse mes projets de commandes, Ă peser le pour et le contre, et me faire quelques frayeurs au moment prĂ©cis oĂč, arrivĂ© chez moi, jâouvre le carton magique qui contient les livres demandĂ©s) : il ne me sert Ă rien dâacheter des essais classiques, mĂȘme aussi court que les Que sais-je ? ou la collection RepĂšres, car leur austĂ©ritĂ© annihile Ă peu prĂšs complĂštement les chances quâun jour un Ă©lĂšve ouvre un de ces livres. [Et je sais que le devenir des livres documentaires nous interroge tous beaucoup. En tĂ©moigne par exemple lâarticle de Doc in progress].
Bien aiguillĂ© par la sĂ©lection de Livres hebdo (malheureusement, les actualitĂ©s du site sont publiques pendant quelques jours seulement ; bien mâa pris de capturer rapidement lâarticle avant de ne plus pouvoir y accĂ©der), jâai Ă©tĂ© attirĂ© par Un ruban autour dâune bombe : une biographie textile de Frida Kahlo Ă©crit par Maud GuĂ©ly et Rachel VinĂ©-Krupa qui a paru aux Ă©ditions Nada.
Un livre pour lâHistoire des arts ?
Comme son nom lâindique, le livre cherche Ă transcrire la vie de Frida Kahlo Ă travers ses Ćuvres et ses vĂȘtements, alors que, me semble-t-il, on a plutĂŽt tendance Ă faire lâinverse, ce qui est le cas par exemple de lâHistoire des arts. Avec lâHistoire des arts, on vise Ă donner accĂšs aux Ćuvres dâart, Ă faire des Ă©lĂšves des « amateurs Ă©clairĂ©s ». Les objectifs formulĂ©s par le MinistĂšre sont clairs. Il sâagit dâoffrir aux Ă©lĂšves :
des occasions de dĂ©couvrir directement et personnellement des Ćuvres de rĂ©fĂ©rence relevant de diffĂ©rents domaines artistiques, de diffĂ©rentes Ă©poques et civilisations ;
la capacitĂ© de poser sur ces Ćuvres, grĂące Ă la familiaritĂ© acquise avec elles, un regard plus averti et plus sensible ;
la possibilité d'acquérir ainsi une culture personnelle à valeur universelle ;
les moyens de s'informer sur les métiers liés aux domaines des arts et de la culture.
LâidĂ©e est donc dâexpliquer une Ćuvre dâart par son contexte, ses origines (biographiques mais aussi ses rĂ©fĂ©rences) et ses rĂ©appropriations ultĂ©rieures. Dans une toute autre logique, je crois savoir que les enseignants dâHistoire utilisent beaucoup les Ćuvres dâart pour commencer une sĂ©quence (avec une prĂ©dominance particuliĂšre Ă©videmment pour la photographie et la peinture). LâĆuvre sert ici de « document-tĂ©moignage » afin de faire sâinterroger les Ă©lĂšves sur son contexte et sur lâintentionnalitĂ© de lâartiste. Nous sommes face Ă des usages contradictoires : soit on part de lâidĂ©e dâune Ćuvre-document qui Ă©claire le contexte, soit câest le contexte qui Ă©claire lâĆuvre.
Je nâavais pas pris conscience en achetant ce livre du fait quâil sâinscrivait Ă rebours de la logique de lâHistoire des arts et que cela pourrait poser quelque part un problĂšme (si un Ă©lĂšve recherche Ă comprendre une des Ćuvres de Frida Kahlo, il pourra difficilement utiliser un livre qui nâest pas construit autour dâun index dâĆuvres, et qui ne prend les peintures comme les vĂȘtements créés et portĂ©s par Frida Kahlo que comme des traces permanentes des identitĂ©s de lâartiste). Le livre nâa pas (encore) Ă©tĂ© empruntĂ©, il est donc difficile de saisir ce quâen comprendra un Ă©lĂšve. Il me semble a posteriori de lâacquisition que le choix se justifie parfaitement dans la mesure oĂč de nombreux Ă©lĂšves ont travaillĂ© sur Frida Kahlo en 3e (et que, si jâen crois les quelques Ă©chos glanĂ©s, ils en gardent un bon souvenir) : le livre sert alors Ă remettre la focale sur lâartiste plutĂŽt que sur ses Ćuvres.
« Faire de sa vie une Ćuvre dâart »
[Jâignore Ă peu prĂšs tout de lâorigine de ce slogan un peu passe-partout. Je lis ici et lĂ quâil est liĂ© Ă Michel Foucault. Ă creuser ^^]
En reprenant ma lecture, jâai le sentiment que lâambition de Maud GuĂ©ly et de Rachel VinĂ©-Krupa est de raconter la vie de Frida Kahlo comme une Ćuvre dâart, ce qui signifie que lâon attribue Ă cette vie les mĂȘmes attributs que nâimporte quelle Ćuvre, Ă savoir que son autoritĂ© rĂ©side dans son hic et nunc et que câest son authenticitĂ© qui garantit son « pouvoir de tĂ©moignage historique » #citonsBenjaminpourselaraconter
La vie de Frida Kahlo est Ă©videmment fortement marquĂ©e par le contexte historique, social et politique : sa naissance correspond presque exactement Ă la rĂ©volution zapatiste, elle fascine autant les rĂ©volutionnaires politiques (Trostky) quâesthĂ©tiques (Breton). Le fait que sa peinture soit principalement axĂ©e sur lâautoportrait en situation tĂ©moigne aussi de ce lien incroyablement fort entre sa vie et son Ćuvre. Mais, et câest le point de dĂ©part du livre, ses vĂȘtements constituent autant que ses tableaux des Ă©lĂ©ments de reprĂ©sentations esthĂ©tiques de soi. Enfin, sa peinture est corporelle, et le corps de Frida Kahlo est un enjeu essentiel parce quâil est marquĂ© dĂšs la jeunesse par des problĂšmes de santĂ© et le grave accident de 1925.
Le rapprochement avec Michel Foucault me semble fĂ©cond, par-delĂ mĂȘme lâorigine, mystĂ©rieuse Ă mes yeux, de ce « faire de sa vie une Ćuvre dâart » : lâĆuvre de Frida Kahlo est une « écriture de soi ».
« Ăcrire, câest donc « se montrer », se faire voir, faire apparaĂźtre son propre visage auprĂšs de lâautre. Et par lĂ il faut comprendre que la lettre est Ă la fois un regard quâon porte sur le destinataire (par la missive quâil reçoit, il se sent regardĂ©) et une maniĂšre de se donner Ă son regard par ce quâon dit de soi-mĂȘme ».
LâĂ©criture de soi fait partie de ce que Foucault appelle la « culture de soi » telle quâelle sâest dĂ©veloppĂ©e dans lâAntiquitĂ© grecque et romaine (je renvoie naturellement Ă la troisiĂšme partie de lâHistoire de la sexualitĂ©, dont le sous-titre est Le souci de soi, qui traite abondamment de cette question). Par le fait mĂȘme que Frida Kahlo « se prend elle-mĂȘme ainsi que tout le reste comme objet dâĂ©tude » (Ăpitecte), lâinversion de la dĂ©marche opĂ©rĂ©e dans ce livre, le fait de partir des Ćuvres pour donner Ă voir Kahlo comme une Ćuvre dâart, prend sens. Le fait que la biographie insiste sur lâinfluence des rencontres de Frida Kahlo sur son Ćuvre se justifie pleinement par le fait que la culture de soi « constitue, non pas un exercice de la solitude, mais une vĂ©ritable pratique sociale ». [Il faudrait ajouter ici, d'ailleurs, que nombre de ses tableaux sont adressĂ©s Ă une personne en particulier ; on retrouve ici le caractĂšre « Ă©pistolaire » et social de ce travail]Â
Je nâai pas encore dĂ©crit les illustrations qui rythment le livre. Le choix de ne prĂ©senter aucune Ćuvre est assez audacieux, et pourrait paraĂźtre assez contradictoire avec tout ce que jâessaie dâĂ©crire. Les gravures de Maud GuĂ©ly sâappuient dâune part (ce nâest pas une surprise) sur les vĂȘtements portĂ©s par Frida Kahlo et dâautre part sur des Ă©lĂ©ments tirĂ©s des peintures de Frida Kahlo. Le fait de sâĂ©loigner des Ćuvres originelles permet de faire plus attention aux sens de ses tableaux, aux mĂ©taphores, au symbolique. Dây dĂ©celer les « traces dâĂ©criture de soi ». Cela impose de connaĂźtre un peu les peintures avant de lire la biographie, ce qui peut poser soucis pour une lecture autonome par un Ă©lĂšve, si ce nâest que comme je lâai dĂ©jĂ dit, je pense que lâon peut partir du principe quâun lycĂ©en qui emprunte ce type de document de sa propre initiative aura dĂ©jĂ quelques connaissances. Pour un travail avec un enseignant (que ce soit un enseignant dâarts plastiques ou dâespagnol), en revanche, il faudra absolument passer en complĂ©ment par le catalogue de lâexposition. Lire les deux livres ensemble (ou, mieux, lire ce livre aprĂšs avoir eu accĂšs Ă l'exposition) doit ĂȘtre une expĂ©rience assez intĂ©ressante et enrichissante ; cela permet dâeffectuer des allers-retours entre une biographie riche et dĂ©taillĂ©e et le dialogue proposĂ© par lâOrangerie entre deux artistes longtemps mariĂ©s mais aux conceptions artistiques assez divergentes.
L'Aura l'appelle
Si je dois apporter un bĂ©mol Ă mon enthousiasme pour le livre, je trouve que lâangle (trĂšs original) nâest pas toujours tenu jusquâau bout. La biographie est parfois un peu trop linĂ©aire, elle sâoublie de temps en temps pour revenir Ă une conception plus traditionnelle de cet exercice littĂ©raire. La derniĂšre partie, intitulĂ©e « Mon vĂȘtement câest moi » revient sur lâimportance des costumes et sur lâinfluence de sa conception de la « mode » chez certains crĂ©ateurs, et heureusement que cette partie existe :-)
Je ne vois pas comment conclure autrement quâen repartant de Walter Benjamin. Si la vie de Frida Kahlo est une Ćuvre dâart, alors câest que son identitĂ© est qualifiĂ©e par une aura, dĂ©finie par Benjamin comme « lâapparition unique dâun lointain aussi proche soit-il ». Il y a quelque chose qui rĂ©siste Ă la comprĂ©hension dans ce livre, alors que câest un point qui peut mâagacer dans certaines biographies : Ă force de vouloir tout expliquer, on finit par sur-interprĂ©ter les Ćuvres et donner aux personnes « biographĂ©es » une identitĂ© simple et dĂ©finissable. Je sors de ce livre avec davantage de questions (notamment sur le rapport Ă lâengagement rĂ©volutionnaire que jâai vraiment mis de cĂŽtĂ© ici) que de rĂ©ponses.
Je conclue pour de vrai sur une interrogation : si on accepte cette idĂ©e de Frida Kahlo comme une Ćuvre dâart, comment comprendre la place de ces Ćuvres aujourdâhui, dans le contexte de la reproductibilitĂ© technique et de lâappropriation numĂ©rique ? Doit-on poser que chaque Ćuvre constitue une reproduction de son identitĂ© et quâune exposition comme celle de lâOrangerie viendrait actualiser notre rapport Ă quelquâun que nous nâavons pas connu, mais dont lâexistence deviendrait importante ?
« la technique de reproduction [âŠ] dĂ©tache lâobjet reproduit du cadre de la tradition. En multipliant les reproductions, elle remplace lâautoritĂ© de sa prĂ©sence unique par une existence en masse. Et en autorisant la reproduction future Ă entrer en contact avec le rĂ©cepteur Ă lâendroit oĂč il se trouve, elle actualise lâobjet reproduit. »
Détails du livre
Un ruban autour d'une bombe [Texte imprimé] : une biographie textile de Frida Kahlo / Maud Guély, Rachel Viné-Krupa. - Paris : Nada, impr. 2013 (63-Clermont-Ferrand : Impr. la Source d'or). - 1 vol. (127 p.) : ill., couv. ill. ; 24 cm. Bibliogr. p. 126. Notes bibliogr. ISBN 979-10-92457-00-1 (br.) : 20 EUR.
Les citations de Walter Benjamin sont tirĂ©es de LâĆuvre d'art Ă l'Ă©poque de sa reproductibilitĂ© technique. Celles de Michel Foucault sont issues d'Histoire de la sexualitĂ© 3 : le souci de soi ainsi que de Dits et Ă©crits (1954-1988) IV.
Plus d'informations sur l'Histoire des arts sur la page consacrĂ©e d'Ăduscol, d'oĂč sont tirĂ©s les objectifs.
Les illustrations ont été empruntées au site du livre.










