Un dĂ©but. Un pas aprĂšs lâautre, un souffle saccadĂ© aprĂšs deux expirations forcĂ©es, lâeffort. Pousser son corps un peu plus loin et un peu plus fort pour ne pas succomber Ă la tentation dâabandonner. Et avancer. Pas toujours trĂšs vite, mais avancer tout de mĂȘme. Câest tout ce qui compte, pas vrai ? Marcher. Et puis courir aprĂšs. Sâessouffler encore et inspirer en ayant mal Ă la cage thoracique, le goĂ»t du sang dans la bouche qui tapisse le fond de la gorge. Mais continuer. Continuer jusquâĂ sentir ses muscles tirer et protester pour que ça sâarrĂȘte. Ăa ne sâarrĂȘte jamais. Lâabsence de souffrance, câest la mort. Et la mort, câest la seule fin qui soit dĂ©finitive.Â
Il est certain quâelle nâa pas rĂ©cupĂ©rĂ© toutes ses capacitĂ©s. Elle a dĂ©jĂ pris des coups et les a encaissĂ©s exactement de la mĂȘme façon : en continuant. En marchant puis en courant, en nageant puis en retrouvant chaque jour un peu plus de masse musculaire, en sâĂ©tirant pour rĂ©cupĂ©rer la souplesse qui est la sienne, ce qui nĂ©cessite de casser les fibres, dâagrandir les plaies. De se faire mal pour aller mieux, sans jamais cesser dâespĂ©rer. Elle se relĂšvera. Elle se relĂšve toujours.Â
De ce mĂȘme sourire qui lui met du rouge au joue, et fait battre son cĆur un peu plus vite. Lui permet dâaller mieux et de se relever, pour continuer dâespĂ©rer.
Alors, jâen dĂ©duis que je suis spĂ©ciale.Â
Elle sait quâelle lâest. Et elle espĂšre quâil sait Ă quel point la rĂ©ciproque est vraie. Pour tant de raisons diffĂ©rentes, quâelle ne saura jamais formuler correctement tant elles relĂšvent de ce qui ne sâexplique pas, mais se ressent. Dâun coup d'Ćil de quelques secondes, qui porte plus de confirmations et de douceur que nâimporte quelle dĂ©claration enfiĂ©vrĂ©e. Les battements lents de son cĆur quand il est prĂšs. Les projets se succĂšdent et lui font pĂ©tiller l'Ćil, un trĂ©sor de pirates et un scientifique Ă libĂ©rer. Les concessions pleuvent dâun cĂŽtĂ© comme de lâautre et elle accepte de faire entorse Ă sa fausse neutralitĂ© pour lâaider, lui consent Ă obĂ©ir Ă ses demandes impertinentes.Â
Et comme toujours, la bataille nâa pas Ă©tĂ© si difficile Ă nĂ©gocier.Â
Cat reprend, ironiquement mais sans moquerie, se permettant tout de mĂȘme de lever un peu les yeux au ciel.Â
Sans vouloir lui faire mal, mais sans ĂȘtre prĂȘte Ă lui concĂ©der de lâespace, elle prend place sur ses genoux et s'enivre de sa proximitĂ©, de ce bref tressaillement qui prouve quâils sont vivants. De son souffle dans son cou, si chaud, qui la fait mourir dâenvie. Elle souffle dâamusement quand il lui nie cette marge de manĆuvre dont elle dispose pourtant, et passe la main dans son cou, retombe au bord de sa chemise. Le tient lĂ , sans faillir.Â
Plus prĂšs. Si prĂšs. Trop loin. Encore trop loin.Â
Ses lĂšvres lâembrassent Ă la gorge, elle grogne.Â
Et ferme les yeux, mais secoue la tĂȘte.Â
Tu es trop sĂ©rieux pour me voler mes rĂ©pliques.Â
Les rouvre, pour les braquer sur lui. Sur cette lumiĂšre quâils ont, au bout de ce trĂšs long tunnel.Â
Et puis câest moi, la voleuse, ici.Â
Le regard un peu plus dur, mais la plaisanterie, elle, ne dure pas et Cat sâadoucit dâun sourire quand il lui dit quâelle est belle, et lui demande si elle se sent prĂȘte. Ses mains sur ses cuisses rĂ©chauffent lâentiĂšretĂ© de son bassin, qui baigne dans un confortable halo de douceur qui la ramollit et lâĂ©lectrise en mĂȘme temps. Elle souffle, murmure. TrĂšs bas.Â
Et quâest-ce que je tâaime.Â
Plus sĂ©rieuse, dâun coup. Puisquâil est question dâamour et quâil nâest pas possible de plaisanter de ces choses-lĂ . Que sauter dans la vide, au milieu des coups de feu, sentir le temps ralentir et le reste du monde sâarrĂȘter, leur aura au moins appris quâil nâest pas si terrible de sâaimer. Cat rapproche ses mains de son visage, qui l'encadrent. Se figent autour dâun peu de barbe, sur ses joues, les os de sa mĂąchoire quâelle sent lui trancher les doigts. Pas trĂšs loin de ses yeux, qui la suivent partout lorsquâil nâest pas lĂ . La brune fait mine de rĂ©flĂ©chir, et se force Ă dĂ©crocher son regard du sien.Â
Ses mains bougent, passent de sa mĂąchoire Ă la base de ses cheveux, elle se rapproche.Â
Deux jours câest assez pour dormir et se ressourcerâŠ
La brune Ă©tire sa nuque, sent le soleil rĂ©chauffer son dos et dĂ©lier ses muscles.Â
Trouver du courage dans lâadversitĂ©âŠ
Pour finir par sourire largement, tellement fiĂšre de ses bĂȘtises. Presque Ă©mue dâĂȘtre si heureuse et si brisĂ©e, complĂšte et pourtant fragilisĂ©e. Loin de chez elle. DĂ©racinĂ©e mais aussi coupĂ©e de tout ce qui lâa toujours retenue dâĂȘtre vraie Ă ses cĂŽtĂ©s. Ses doigts le libĂšrent, mais effleurent ses Ă©paules avant de sâĂ©loigner.Â
Tu sais que je ferais nâimporte quoi pour un trĂ©sor de pirates.Â
Les yeux qui brillent, elle change de position pour l'enjamber et pose ses genoux sur les rebords de la chaise, le libĂ©rant de son poids mais pas tout Ă fait dâelle. DĂ©monstration de force qui nâa pas pour but que de le brĂ»ler, mais aussi de lui montrer quâelle a relativement bien rĂ©cupĂ©rĂ©.Â
Et tu sais que je nâai peur de rien.Â
Si ce nâest de le perdre.Â
On est une bonne Ă©quipe, non ?Â
Je me sens prĂȘte Ă recommencer si tu es Ă mes cĂŽtĂ©s.Â
Jâai envie de me battre.Â
Câest la vĂ©ritĂ©. Et elle ne plaisante plus du tout, alors.Â
Je ne sais faire que ça.Â
Câest ainsi quâelle a survĂ©cu, câest comme ça quâelle a grandi. En griffant. En mordant. En ayant lâair suffisamment dangereuse pour que les autres lui foutent la paix.Â
Je ne sais pas si je suis prĂȘte.Â
Elle ne sait pas si elle peut gagner, du moins. Pas dans son Ă©tat.Â
Mais je sais quâon ne sera jamais en paix, toi et moi.Â
Cat se penche et doucement, embrasse ses lĂšvres. Lentement. En apprĂ©ciant leur douceur et la maniĂšre dont elles fondent sur les siennes.Â
Quâon ne peut pas rĂ©sister Ă lâappel dâun champ de bataille.Â
Peu importe leur Ă©tat. Elle cesse, et sâĂ©loigne de quelques centimĂštres. Respire tout de mĂȘme son air.Â
Et que ce monde est en flammes.Â
Que ça tire de tous les cĂŽtĂ©s, Ă tous les coins de rue. Quâil y aura toujours une urgence, une pauvre Ăąme Ă sauver ou une autre Ă enterrer.Â
Et quâil ne mâest confortable de brĂ»ler quâĂ tes cĂŽtĂ©s.Â
La voleuse dĂ©glutit, et rend tout plus compliquĂ©. Son nez cogne le sien, une fois. Le coup de museau dâun chat qui veut tĂ©moigner son affection Ă ses collatĂ©raux.Â
Alors considĂšre que je suis prĂȘte.Â
ConsidĂšre que je me battrai. Ses yeux le dĂ©vorent, dĂ©sormais.Â
Dans cette histoire, il sera toujours le chevalier noir et elle la voleuse. Et dans cette histoire, ils ne finiront jamais heureux. Elle sait pourtant la rĂ©ponse Ă sa question. Ils ne sont peut-ĂȘtre pas de la mĂȘme espĂšce, et ils nâauront peut-ĂȘtre pas de jolie finalitĂ©. Mais il y aura toujours dans les rues de Gotham lâombre du Batman. Et derriĂšre elle, en plus petit, presque imperceptible, mais pourtant lĂ .Â
La prĂ©sence dâun chat.