2 ans plus tard
Trois ans plus tard. Parce que j’ai des choses à partager et que ce serait égoïste de les garder pour moi. J’ai tant appris, grâce aux livres, articles, blogs et vidéos que d'autres ont pris la peine de créer et de partager. Je crois qu’il est temps de contribuer à mon tour à ce partage, maintenant que je suis un peu moins ignorante qu’avant. Parce que j’ai envie d’écrire ce que j’aurais aimé lire.
J’ai toujours su que je voulais écrire, j’ai fait des études de journalisme et pourtant, je n’ai quasi jamais tenu de blog (à part une poignée de posts pendant mon voyage). On me l’a souvent reproché, dans le milieu professionnel : pour une journaliste, pas de meilleure vitrine qu’un blog, on est bien d’accord. Oui, mais il n’était pas question que je me mette à déblatérer de manière publique sur le net, sans être bien sûre de qui j’étais. Je sentais bien que je changeais sans cesse, et beaucoup trop vite pour avoir longtemps une opinion tranchée, une voix claire ou même un centre d’intérêt bien défini. Alors écrire, OK, mais sur quoi ?
Franchement, je ne regrette pas de n’avoir presque rien écrit sur le web au cours des dix dernières années. Si je me retrouvais aujourd’hui dans la même pièce que la Lucie d’il y a 10 ans, je pense que je n’aurais pas grand-chose à lui dire, et même pas forcément envie de lui adresser la parole (j’exagère un peu). C’est déjà bien assez gênant, parfois, d’avoir été celle que l’on a été. Alors devoir assumer sa prose et ses prises de positions publiques, ensuite, à sa place ! Non, vraiment, merci à cette “Lucie du passé” de m’avoir épargné ça.
Je sens que j’ai désormais atteint un stade où je sais à peu près qui je suis, quelles sont mes valeurs fondamentales, mes centres d’intérêts, mes amis, mes projets. (La seule chose qui m’échappe encore, ce sont mes cheveux.) Il y a trois ans, quand j’ai commencé ce blog, j’étais déjà assez proche de celle que je suis maintenant. Pour cette raison, je ne renie pas les posts précédents et je les laisse en ligne. Les relisant aujourd’hui, je les revendique même assez fièrement. Si j’ai arrêté d’écrire sur mon voyage en Asie, peu après le début de l’aventure, c’est que les choses se sont trop accélérées pour que je puisse (et désire) les partager en direct. Bon, c’est aussi parce que j’ai cassé mon ordinateur, que j’ai dû l’abandonner dans la poubelle d’une auberge de jeunesse.
Je ne sais pas trop comment revenir sur tout ce qu’il s’est passé depuis presque trois ans, alors je vais juste en faire un résumé rapide, pour coudre maladroitement ensemble le dernier post et le prochain.
France -> Japon -> Nouvelle-Calédonie -> Wallis -> Bali -> Thaïlande -> Birmanie -> Thaïlande -> Japon-> France
Vous m’avez quittée à Bali, où je suis restée deux mois. Les débuts ont été laborieux (solitude, singes fous, maladie, carte bancaire perdue) mais c’était un rite de passage, à la hauteur des cadeaux que l’île m’a offerts par la suite. J’ai la sensation d’y avoir été le jouet d’esprits taquins, qui jouaient avec moi comme avec une marionnette et m’inventaient des aventures indicibles, de celles qui vous font arrêter d’écrire votre blog de voyage. Ce que je peux dire, c’est que mon amie Laura m’y a rejoint pour 15 jours, que nous avons pris des champignons magiques et que j’ai fait ma première plongée, dans le ventre d’une magnifique épave colonisée par les coquillages. Ubud, sa gastronomie crue, ses fruits, son odeur d’encens et sa musique, est la ville qui me manque le plus de la planète. Je peux à peine y penser sans en avoir les larmes aux yeux et l’envie furieuse d’y retourner, là, tout de suite.
En Thaïlande, les débuts ont été un peu laborieux aussi (carte bancaire bloquée, curry qui arrache, trafic infernal) et les aventures presque aussi incroyables qu’à Bali. Je suis devenue amie avec une chamane thaï, j’ai été confrontée à des histoires de mauvais sorts et de magie noire, et j’ai appris à faire des massages thaï. Oh, j’ai aussi eu du jour au lendemain la responsabilité d’un restaurant végane à Chiang Mai, dont la patronne thaï était partie en vacances. Avec une équipe de cinq employés birmans, ne parlant ni thaï ni anglais, sous mon aile.
Voyageant, j’ai rencontré de merveilleuses personnes, de ceux qui vous redonnent totalement foi en l’humanité. Steve, 36 ans, artiste du son (il créé les bruitages des meilleurs jeux vidéos, en Californie), qui m’a guidée vers la méditation Vipassana et que j’ai revu par la suite au Japon et en France. Melanie, qui est née et a vécu dans une communauté hippie à Byron Bay, en Australie. A 21 ans, elle a déjà tout vu, tout vécu, mais son esprit d’émerveillement est intact. Variza, qui, à 19 ans, qui parle 6 langues parfaitement (7 avec celle du rire). Elle a abandonné ses études dans une école de commerce au Luxemboug, pour devenir prof de plongée à Koh Tao. Kohta, un chef crudivore japonais, sain, sage et drôle comme un moine zen.
Laura, qui a abandonné sa sévère Pologne et même son prénom de naissance, pour se réinventer une vie à la mesure de son courage. Elle finance ses voyages en faisant des happening artistiques dans la rue. J’ai rencontré cette toute jeune fille en Birmanie, pendant un stage de méditation silencieuse. Nous avons d’abord passé 10 jours à nous côtoyer sans pouvoir parler ni même échanger un regard, en vertu des règles du centre. Mais elle s’est rattrapée par la suite. Oh oui, elle s’est rattrapée ! Nous avons traversé ensemble Myanmar, au rythme de ses babillements, de la capitale Rangoon à Bagan la splendide.
J’étais arrivée seule, à pied, dans ce grand pays frontalier de la Thaïlande. Les hommes y ont les dents rouges de betel (une noix à l’effet stimulant) et les femmes les joues blanches de tanaka (une pâte végétale au parfum de santal). Les deux portent des jupes.
Trois semaines plus tard, je suis retournée au restaurant veggie de Chiang Mai, où l’on m’attendait. J’ai travaillé un mois, puis j’ai de nouveau chopé la dengue et c’était signe qu’il était temps de partir.
Avant de rentrer, je me suis jetée une dernière fois dans les bras du Japon. On m’y avait recommandé des amis d’amis, dans une bourgade proche de Tokyo, Takao, sorte de QG des rares japonais progressistes à tendance hippie. J’ai été hébergée par Kumiko, éditrice indépendante qui s’était donné pour mission de traduire en japonais un manuel sur la culture de la marijuana, pour “faire baisser les prix dans son pays”. Comme il n’y avait pas de salle de bain dans sa petite maison traditionnelle aux murs de papier, nous allions aux bains publics. Un soir, nous avons roulé des heures pour nous rendre à un festival de musique trance au milieu des bois, sous la pleine lune du mois d’août, où mon cœur a bien failli éclater de bonheur. J’y ai revu Steve, qui avait trouvé une amoureuse tokyoïte, et Kohta, qui m’a amenée cueillir des kilos de myrtilles, avec lesquelles nous avons fait une tarte crue.
Je suis rentrée, j’ai retrouvé Laurent, mon amoureux, travaillé dans un magasin bio quelques mois, donné des cours de crusine végane, rencontré Caroline, lancé La petite Frawmagerie. J’ai adopté deux chats, j’ai eu un petit frère et une nièce adorables. Ici, je suis à ma place, et je suis heureuse. Mais j’ai la sensation que je ne serai jamais aussi vivante que là-bas.















