Penser une école inclusive
Le numéro de septembre-octobre 2024 de la revue des centres de documentation et d'information, INTERCDI, était consacré à un dossier intitulé Penser le CDI inclusif. C'est dans ce cadre que Kaltoum Mahmoudi, maßtresse de conférence au laboratoire Geriico de l'Université de Lille et rédactrice en chef de la revue, m'a sollicité pour un entretien afin de présenter la question de la politique institutionnelle sur l'inclusion.
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Dans vos Ă©crits, vous montrez que le projet dâune Ă©cole inclusive se heurte Ă la fois Ă la « forme scolaire » et Ă une vision nĂ©olibĂ©rale de lâĂ©cole. Si les enseignants sont globalement favorables Ă ce projet, ils sont pourtant face Ă des difficultĂ©s de mise en Ćuvre (EnquĂȘte IFOP du 4 septembre 2023). Selon vous, le projet dâune Ă©cole pleinement inclusive est-il vĂ©cu, par les enseignants, comme une injonction ?
Jâaurais plutĂŽt tendance Ă penser que la majoritĂ© dâentre eux le perçoivent comme un objectif Ă atteindre pour toute lâinstitution, au mĂȘme titre que les programmes, le socle commun et la rĂ©ussite aux examens de leurs Ă©lĂšves. Dans toute ma carriĂšre, que ce soit comme enseignant ou comme inspecteur, je nâai rencontrĂ© que trĂšs peu de professeurs rĂ©solument hostiles Ă la prĂ©sence dâĂ©lĂšves en situation de handicap dans leur classe.Â
En revanche, si lâimmense majoritĂ© des enseignants cherche Ă bien faire avec des Ă©lĂšves atypiques, ils souhaitent naturellement disposer des moyens nĂ©cessaires pour leur dĂ©livrer un enseignement efficace.Â
Or si lâinstitution rĂ©duit son action au seul fait dâaffirmer que la scolarisation de ces Ă©lĂšves est une obligation et quâelle nâoctroie pas aux enseignants les outils professionnels et les conditions nĂ©cessaires pour le faire, alors il est Ă©vident quâune situation de tension peut apparaĂźtre. Ces outils et ces conditions relĂšvent trop souvent de lâimpensĂ© pour les responsables politiques, que ce soit au parlement ou au gouvernement.Â
Pourtant, il sâagit lĂ dâĂ©lĂ©ments Ă©minemment constitutifs de lâenseignement scolaire. Ils touchent aux techniques didactiques, aux supports matĂ©riels, Ă lâorganisation matĂ©rielle de lâenseignement.Â
Par exemple, exiger une individualisation de lâenseignement auprĂšs dâun professeur de collĂšge ou de lycĂ©e qui nâa jamais appris Ă le faire en fonction des besoins particuliers rĂ©els de ses Ă©lĂšves, et alors que dans chaque classe il dĂ©nombre souvent plus dâune demi-douzaine dâĂ©lĂšves avec PAP[1], PPS[2], PPRE[3] ou PAI[4], et quâil enseigne chaque jour et chaque semaine, selon sa discipline, Ă six ou dix-huit classes de plus de trente Ă©lĂšves chacune, câest de fait crĂ©er une situation de tension humainement et professionnellement trĂšs difficile pour ce professeur. Dans ce registre, alors oui, on peut envisager que la scolarisation inclusive soit perçue comme une injonction formelle et hors sol de lâinstitution auprĂšs des enseignants. On ne peut pas faire croire aux parents que lâĂ©cole est un service Ă la personne. LâĂ©cole est une institution qui instruit des enfants et des jeunes pour en faire des citoyens, et cela dans une dimension collective qui est le ciment de notre rĂ©publique. Le professeur nâest pas un prĂ©cepteur particulier. Il sâadresse Ă une classe. Il peut prendre en considĂ©ration des adaptations particuliĂšres, mais ces amĂ©nagements doivent rester raisonnables par rapport Ă sa mission qui est dâenseigner Ă une classe.
On pourrait aussi dĂ©velopper cette rĂ©flexion dans le registre des Ă©lĂšves prĂ©sentant des comportements trĂšs perturbateurs, Ă©lĂšves de plus en plus nombreux, bien au-delĂ du domaine du handicap. La rĂ©cente enquĂȘte de lâAutonome de SolidaritĂ© laĂŻque conduite par Ăric Debarbieux a mis en Ă©vidence que pratiquement tous les enseignants y sont dĂ©sormais confrontĂ©s. Ce phĂ©nomĂšne souvent spontanĂ©ment associĂ© Ă lâĂ©cole inclusive ne concerne en fait quâune frange des Ă©lĂšves en situation de handicap, alors quâil touche beaucoup dâĂ©lĂšves « ordinaires » qui ne prĂ©sentent pas de troubles du neurodĂ©veloppement. Que dit lâinstitution pour permettre aux enseignants de faire face sĂ©rieusement et systĂ©matiquement Ă ce phĂ©nomĂšne ? Il y a lĂ un impensĂ© qui compromet de plus en plus lourdement lâĂ©cole, bien au-delĂ de sa dimension inclusive ou mĂȘme du phĂ©nomĂšne du harcĂšlement. Or des travaux sur ces phĂ©nomĂšnes existent[5], avec des pistes Ă©ducatives et institutionnelles qui ont montrĂ© çà et lĂ leur efficacitĂ©. Il serait utile de les enrichir et dâassurer leur diffusion.
Dans vos Ă©crits, vous montrez que les dĂ©cisions politiques rĂ©centes (notamment la loi de finances de 2024 qui prĂ©voit le passage des PIAL au PAS, le « choc des savoirs » annoncĂ© par le gouvernement) ne vont pas dans le sens dâune Ă©cole inclusive. Pourriez-vous prĂ©ciser en quoi ? Et comment les enseignants peuvent-ils alors conforter leur adhĂ©sion au projet dâune Ă©cole inclusive dans ce contexte ?
RĂ©pondre de maniĂšre prĂ©cise Ă ces questions demanderait la rĂ©daction dâun rapport de plusieurs dizaines de pages dans lequel on dĂ©velopperait soigneusement les Ă©lĂ©ments constitutifs de la problĂ©matique, mais aussi les mĂ©canismes systĂ©miques en jeu par rapport aux objectifs et aux choix tels quâils sont envisagĂ©s. Dans un entretien comme le nĂŽtre, on ne peut que se limiter Ă un dĂ©veloppement succinct. Je vais essayer dâĂȘtre clair en le faisant.
Ce qui relativise la portĂ©e et lâefficacitĂ© des choix de politique Ă©ducative rĂ©cents que nous Ă©voquons ici, câest le fait quâils semblent avoir Ă©tĂ© conçus dans lâignorance par rapport Ă deux corpus pourtant indispensables Ă intĂ©grer si lâon veut agir utilement : dâune part, les Ă©tudes scientifiques et les enquĂȘtes institutionnelles nationales et internationales sur les systĂšmes scolaires, dâautre part lâapprĂ©hension systĂ©mique du processus dâĂ©laboration des rĂ©formes Ă©ducatives. Ainsi, les rĂ©formes Ă©ducatives, pour ĂȘtre efficaces, doivent recevoir lâadhĂ©sion de la majoritĂ© des acteurs concernĂ©s dans toute leur diversitĂ©. Il ne sâagit pas de se soumettre Ă la dĂ©magogie. Il sâagit de concevoir des Ă©volutions qui prennent en considĂ©ration tous les aspects de la problĂ©matique, notamment quand cela remet en cause des us et coutumes que lâon pensait intangibles. Ce qui est notoirement le cas quand il sâagit de transformer un systĂšme scolaire classique fondĂ© sur la compĂ©tition comme source principale dâĂ©mulation, avec orientation par Ă©limination progressive, en systĂšme scolaire inclusif universel. Et comme les enjeux sont importants pour les acteurs directs et pour la sociĂ©tĂ© entiĂšre, on doit prendre le temps dâimpliquer les acteurs opĂ©rationnels dans la rĂ©flexion tant pour la conception que pour la stratĂ©gie de mise en Ćuvre. Toucher Ă lâĂ©cole, câest toucher Ă la sociĂ©tĂ©. Promouvoir une Ă©cole inclusive, câest viser Ă lâinstauration dâune sociĂ©tĂ© inclusive, ce que nâest pas notre sociĂ©tĂ© actuellement.Â
Bref, on ne rĂ©forme pas lâĂ©cole pour quâelle devienne pleinement inclusive avec des communiquĂ©s de presse dĂ©magogiques et hors sol ou des articles cachĂ©s dans une loi de finances elle-mĂȘme adoptĂ©e par le biais dâune procĂ©dure constitutionnelle sans dĂ©bats.
Les enseignants sont des citoyens qui ont la particularitĂ© de faire partie de la part de la population la plus Ă©clairĂ©e et la plus performante pour apprĂ©hender et gĂ©rer les difficultĂ©s dialectiques de la sociĂ©tĂ©. Câest un fait. On ne les manipule pas facilement. Leur esprit critique fait partie des compĂ©tences intellectuelles indispensables Ă leur mission. Il en va de mĂȘme pour leur adhĂ©sion aux valeurs civiques fondamentales qui irriguent le contrat social de notre sociĂ©tĂ©. DĂšs lors, leur capacitĂ© de rĂ©silience par rapport aux errements des rĂ©formes des politiques Ă©ducatives est impressionnante quand on regarde avec du recul lâhistoire de notre systĂšme scolaire. Cela soulĂšve le respect. Chaque jour, ils enseignent Ă des millions dâĂ©lĂšves dans les classes. OĂč seraient ces enfants sans eux ?
Sur le plan philosophique, les principes dâune Ă©cole inclusive entrent en harmonie avec leur crĂ©do en une Ă©cole qui Ă©mancipe et qui construit lâavenir de notre sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique. Câest lĂ quâils puisent leur force pour rĂ©sister aux nombreuses adversitĂ©s auxquelles ils sont confrontĂ©s.Â
Mais ce sont des ĂȘtres humains comme tout un chacun. Il y a des limites. Personne nâa intĂ©rĂȘt Ă ce quâelles soient franchies. La rĂ©cente augmentation des dĂ©missions, notamment par rupture conventionnelle, et la dĂ©saffection de plus en plus patente des candidatures aux concours de recrutement nous montrent que les grands Ă©quilibres ont Ă©tĂ© rompus. Tout le monde doit sâen inquiĂ©ter.
Dans vos Ă©crits, vous mettez en relief les contradictions, les impensĂ©s voire les « insensĂ©s » de ces dĂ©cisions politiques. Que faudrait-il changer concrĂštement pour que les enseignants soient en capacitĂ© de mettre en Ćuvre le projet dâune Ă©cole pleinement inclusive ?
Je pourrais dĂ©velopper un catalogue profus de mesures susceptibles dâengager une Ă©volution efficace pour que lâĂ©cole française devienne vĂ©ritablement inclusive. Jâavais par ailleurs consacrĂ© un article Ă cette question dans la revue associative en ligne du CafĂ© pĂ©dagogique.
Mais pour rĂ©pondre sans prendre trop de place ici, je me limiterai Ă quelques orientations qui pourraient constituer la charpente de lâĂ©difice.
En premier lieu, il faudrait absolument rĂ©duire le nombre dâĂ©lĂšves par division au collĂšge oĂč dĂ©sormais la jauge de plus de trente Ă©lĂšves constitue une moyenne dans lâimmense majoritĂ© des Ă©tablissements. Dans un collĂšge inclusif, une jauge moyenne entre vingt et vingt-cinq Ă©lĂšves par division permettrait aux professeurs de prendre en compte de maniĂšre effective les besoins Ă©ducatifs particuliers de leurs Ă©lĂšves dans toutes les classes auxquelles ils enseignent dans la semaine.
Ensuite, il faudrait que dans lâĂ©cole primaire comme au collĂšge, lâinstitution instaure le principe dit du « plus de maĂźtres que de classes », en y incluant des professeurs titulaires du CAPPEI (certificat dâaptitude professionnelle aux pratiques de lâĂ©ducation inclusive) Ă mĂȘme dâapporter une rĂ©ponse pĂ©dagogique aux cas les plus particuliers. Cela permettrait toutes les formes dâaide et de soutien pĂ©dagogiques en direct et en continu : groupes de besoins, remĂ©diation, co-enseignement.
Par parenthĂšse, on retrouve ces deux Ă©lĂ©ments dans les systĂšmes scolaires des pays les plus inclusifs. Cela nâa rien de rĂ©volutionnaire en soi. En revanche, cela a un coĂ»t budgĂ©taire. Mais câest Ă la Nation de lâassumer en conscience ou de rĂ©futer son intĂ©rĂȘt, sachant quâil sâagit dâun investissement sur lâavenir et non dâune charge improductive.
Fondamentalement, toute la formation professionnelle des professeurs, initiale ou continue, devrait ĂȘtre imprĂ©gnĂ©e de la scolarisation inclusive, câest-Ă -dire de lâaccessibilitĂ© universelle des enseignements dĂ©livrĂ©s Ă tous les niveaux. Cela ne devrait pas faire comme aujourdâhui lâobjet dâun module « à part » de quelques heures. Toutes les dimensions de la formation devraient en ĂȘtre imprĂ©gnĂ©es : que ce soit la formation didactique dans chaque discipline ou la formation au fonctionnement du systĂšme scolaire.Â
Pour terminer ce rapide catalogue, il apparaĂźt indispensable de penser la dimension partenariale inhĂ©rente Ă lâĂ©cole inclusive, et cela dans ses deux dimensions : intermĂ©tiers et intercatĂ©gorielle. Dâune part, il conviendrait que lâĂ©cole dispose en nombre suffisant de mĂ©decins, de personnels infirmiers et sociaux scolaires, alors que leurs effectifs sont actuellement en pleine dĂ©liquescence. LâĂ©cole devrait aussi, comme la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse, partenaire dans les dispositifs relais pour dĂ©crocheurs), disposer dans ses effectifs dâĂ©ducateurs spĂ©cialisĂ©s membres Ă part entiĂšre de lâĂducation nationale. De mĂȘme, elle devrait disposer de professeurs de LSF (langue des signes française) Ă tous les niveaux, mais aussi dâinterprĂštes en LSF et de codeurs en LfPC (langue française parlĂ©e complĂ©tĂ©e). Dâautre part, formation au partenariat et temps de concertation indispensable au partenariat devraient Ă©videmment ĂȘtre pris en charge par lâinstitution et reconnus comme faisant partie du temps de service usuel.
Il y aurait encore bien des Ă©lĂ©ments Ă prendre en compte, notamment sur le rĂŽle, le statut, la formation et la rĂ©munĂ©ration des AESH, sur les programmes scolaires pas toujours cohĂ©rents entre eux ni avec lâaccessibilisation des savoirs, lâĂ©valuation des acquis scolaires rĂ©els et progressifs des Ă©lĂšves au-delĂ de la seule gymnastique numĂ©rologique des notes et moyennes, ou encore la profusion dĂ©courageante des dispositifs et sigles incomprĂ©hensibles accompagnĂ©s de formulaires numĂ©risĂ©s ou non qui exigent de remplir des dizaines dâindicateurs par Ă©lĂšve jusquâĂ lâabsurde, tout cela pour satisfaire la soif de statistiques de quelques-uns.
Le nombre dâenfants en situation de handicap scolarisĂ©s ne cesse dâaugmenter. Il est passĂ© de 134 000 en 2004 Ă plus de 436 000 en 2022 (selon Le Monde, du 06 fĂ©vrier 2024). Pensez-vous que cette augmentation croissante puisse devenir un facteur de dĂ©gradation des conditions de travail des enseignants ?
Sur le principe, cette augmentation engage de facto une modification des conditions dâenseignement dans les classes et dans les Ă©tablissements scolaires. Si on ne donne pas aux enseignants les outils et les moyens pour y rĂ©pondre, alors oui, on pourrait redouter que cela se traduise par une dĂ©gradation des conditions de travail.Â
Dans cet esprit, on ne peut que sâinquiĂ©ter de constater depuis plusieurs annĂ©es une hausse des saisines des comitĂ©s compĂ©tents en matiĂšre dâhygiĂšne et de sĂ©curitĂ© sur la thĂ©matique de lâĂ©volution de lâinstitution vers plus dâinclusivitĂ©. Câest un signal dâalerte que lâinstitution a le devoir de prendre en considĂ©ration pour lâanalyser, le comprendre dans toutes ses dimensions et apporter les rĂ©ponses nĂ©cessaires sans renoncer aux objectifs inclusifs.Â
La scolarisation inclusive ne peut ĂȘtre effective quâavec les enseignants, et surtout pas malgrĂ© ou contre eux. Sâil y a un malaise, lâinstitution a le devoir dâen prendre sa part de responsabilitĂ© et lâobligation dây remĂ©dier. Une politique publique efficace, câest aussi une politique susceptible dâĂȘtre adaptĂ©e par le lĂ©gislateur et lâexĂ©cutif en fonction des obstacles quâelle gĂ©nĂšre et des angles morts dans sa conception. Il ne suffit pas de conjuguer Ă lâenvi la notion de sociĂ©tĂ© apprenante dans certains cĂ©nacles Ă la pointe de la rĂ©flexion. Il faut que cette notion concerne concrĂštement toute politique Ă©ducative qui se veut progressiste.
Sans accompagnement ni prĂ©sence dâenseignants spĂ©cialisĂ©s Ă leurs cĂŽtĂ©s, les enseignants font comme ils peuvent pour mettre en Ćuvre au quotidien, le projet dâune Ă©cole inclusive. Parmi eux, les professeurs documentalistes accueillent tous les Ă©lĂšves au CDI (Centre de documentation et dâinformation) et dĂ©ploient beaucoup dâĂ©nergie pour rendre ce lieu plus inclusif. Selon vous, quel est lâapport du CDI dans la mise en Ćuvre dâune Ă©cole pleinement inclusive ?
Je rĂ©pondrai avec beaucoup dâhumilitĂ© Ă cette question. Je ne suis pas un spĂ©cialiste des CDI ni du mĂ©tier de professeur documentaliste. Je nâen ai quâune vision thĂ©orique, enrichie de quelques entretiens avec les principaux intĂ©ressĂ©s. Ce que je peux en dire pour essayer de rĂ©pondre Ă votre question suscitera peut-ĂȘtre des agacements ou des apprĂ©ciations ironiques.
De mon point de vue, une chose mâapparaĂźt primordiale : les Ă©tablissements du second degrĂ© ont la chance de disposer dâun CDI avec un professeur documentaliste qui est un vrai professionnel dans son domaine. Câest un atout considĂ©rable pour donner de la vie, de lâintelligence et du dynamisme aux actions dâenseignement.
Jâai pu constater que de nombreux professeurs documentalistes ont souhaitĂ© acquĂ©rir le CAPPEI. Ce nâest pas anodin. Rien ne les y a contraints sur le plan institutionnel. En revanche, comme tous les professeurs de leur Ă©tablissement, ils sont conduits Ă exercer leur mission avec des Ă©lĂšves qui sortent du schĂ©ma moyen en raison de besoins Ă©ducatifs particuliers Ă plus ou moins long terme : Ă©lĂšves en situation de handicap avec toute la variĂ©tĂ© des troubles, Ă©lĂšves prĂ©sentant des troubles spĂ©cifiques des apprentissages et du langage avec des PAP, Ă©lĂšves allophones, Ă©lĂšves de Segpa, Ă©lĂšves des dispositifs relais. Ces Ă©lĂšves peuvent venir au CDI avec leur classe ou individuellement, dans le cadre dâun projet temporaire ou de maniĂšre rĂ©guliĂšre, seuls ou accompagnĂ©s.Â
Le professeur documentaliste est dâemblĂ©e confrontĂ© Ă une problĂ©matique pĂ©dagogique primordiale de la scolarisation inclusive : lâaccessibilitĂ© des situations. En raison des besoins particuliers de lâĂ©lĂšve, considĂ©rĂ©s du point de vue Ă©ducatif, des adaptations peuvent sâavĂ©rer nĂ©cessaires, soit sur les supports documentaires, soit sur les modalitĂ©s dâaccĂšs aux supports documentaires, ou encore sur les modalitĂ©s de traitement de la documentation.Â
Cela suppose pour le professeur documentaliste lâappropriation de deux corpus de rĂ©fĂ©rences Ă parti desquels il pourra engager son action pĂ©dagogique : dâune part, une bonne identification du profil particulier de lâĂ©lĂšve sur les plans moteur, sensoriel, langagier, cognitif ou psychique ; dâautre part une bonne connaissance des possibilitĂ©s techniques matĂ©rielles ou virtuelles dâadaptation en vue de permettre une accessibilitĂ© la plus opĂ©rationnelle possible Ă lâĂ©lĂšve. Cela concerne aussi bien les supports documentaires dans toute leur variĂ©tĂ© que les espaces du CDI ou mĂȘme la gestion du temps. Enfin, le professeur documentaliste aura tout intĂ©rĂȘt Ă pouvoir encadrer son action par un partenariat Ă©clairĂ© avec ses collĂšgues qui connaissent bien lâĂ©lĂšve ou les Ă©lĂšves prĂ©sentant des profils atypiques, quâils soient professeurs de la classe, coordonnateur dâUlis, professeurs spĂ©cialisĂ©s de rĂ©fĂ©rence, professeurs de Français langue seconde, etc. Parfois, il faudra Ă©tendre ce partenariat Ă des professionnels non-enseignants qui accompagnent lâĂ©lĂšve : AESH, Ă©videmment, mais aussi PsyEN, rééducateurs des services mĂ©dico-sociaux partenaires, Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s, interprĂštes LSF et codeurs LfPC.
Pour terminer, jâĂ©voquerai aussi une action professionnelle qui ne peut quâĂȘtre apprĂ©ciĂ©e par lâĂ©quipe pĂ©dagogique de lâĂ©tablissement : la mise Ă disposition dâun corpus documentaire relatif aux besoins Ă©ducatifs particuliers des Ă©lĂšves de lâĂ©tablissement, quâil sâagisse des outils pĂ©dagogiques adaptĂ©s ou des rĂ©fĂ©rences documentaires Ă lâattention des enseignants et accompagnants. Ă cet Ă©gard, le professeur documentaliste a tout intĂ©rĂȘt Ă sâabonner Ă la lettre de lâInsei, lâInstitut national supĂ©rieur de formation et de recherche pour lâĂ©ducation inclusive.
En considération de ces quelques éléments, on comprend aisément pourquoi des professeurs documentalistes souhaitent bénéficier de la formation préparatoire au CAPPEI.
Je souhaiterais revenir sur la notion de partenariat nĂ©cessaire Ă lâĂ©cole inclusive que vous Ă©voquiez prĂ©cĂ©demment. Lorsque jâĂ©tais professeure documentaliste en lycĂ©e, jâaccueillais des classes pour dĂ©velopper les apprentissages informationnels des Ă©lĂšves, en partenariat avec les enseignants de disciplines. Je me suis retrouvĂ©e, plus dâune fois, face Ă des Ă©lĂšves Ă besoins particuliers, sans jamais avoir Ă©tĂ© prĂ©venue de leurs situations. Tous les enseignants, nous y compris, sommes de plus en plus sollicitĂ©s, « noyĂ©s » sous diverses tĂąches notamment administratives. Nous ne prenons pas toujours le temps nĂ©cessaire Ă la transmission des informations. Comment favoriser un partenariat visant lâinclusion des Ă©lĂšves alors que cette logique de cumulation des tĂąches ne cesse de sâaccentuer ?
Ce que vous Ă©voquez ici est une rĂ©alitĂ© qui sâimpose Ă nous : la capacitĂ© inclusive de lâinstitution scolaire implique que ses acteurs â quelles que soient leurs fonctions et leur place â soient en mesure de se concerter et dâĂ©changer rapidement des informations diverses pour adapter leur action et rendre accessible lâenseignement en fonction des besoins des Ă©lĂšves. Or notre civilisation ne cesse de soumettre ces mĂȘmes acteurs Ă une avalanche dâinformations tous azimuts, avec lâobsession systĂ©matique de vouloir tout embrasser et de rendre compte de tout, Ă tout moment, et cela dans une logique qui associe les exigences Ă©conomiques, le meilleur rendement et une efficacitĂ© absolue au regard des attentes supposĂ©es de lâusager et de la hiĂ©rarchie administrative et politique.Â
Deux facteurs historiques ont accentuĂ© ce phĂ©nomĂšne. Ăvidemment, lâirruption au dĂ©but de ce siĂšcle de la numĂ©risation totale de lâinformation et de ses canaux dâĂ©changes avec cette sorte de dictature cognitive des tableaux et feuilles de calcul qui transforment la vie humaine en donnĂ©es quantifiĂ©es analysables Ă lâinfini. Et Ă la mĂȘme pĂ©riode, en France, est arrivĂ©e lâadoption de la loi organique sur la loi de finances, celle du budget de lâĂtat, qui soumet le service public Ă des indicateurs chiffrĂ©s, des cibles annuelles, et des objectifs de performance.Â
LâĂ©cole inclusive nâĂ©chappe pas Ă cette obsession : la dictature du chiffre pour rendre compte en permanence des budgets dĂ©pensĂ©s sâimpose aux Ă©tablissements scolaires, aux directions acadĂ©miques, aux rectorats comme Ă la Dgesco. Au mieux, cela se traduit par de belles infographies flatteuses sur le nombre dâĂ©lĂšves handicapĂ©s scolarisĂ©s, dâAESH, dâUlis, etc. Mais la rĂ©alitĂ© pĂ©dagogique dans la classe et dans lâĂ©tablissement nâest pas reprĂ©sentĂ©e dans ce travail de production de donnĂ©es chiffrĂ©es qui est pourtant censĂ© rendre compte de la vie Ă lâĂ©cole.
Ainsi, pour notre Ă©cole inclusive et la nĂ©cessitĂ© dâĂ©change de lâinformation entre les acteurs, le gouvernement a mobilisĂ© la CNSA[1] (tutelle des MDPH) et lâĂducation nationale pour dĂ©velopper le LPI (livret de parcours inclusif), une application en ligne censĂ©e faciliter la mise en place rapide et effective des amĂ©nagements et adaptation. ConcrĂštement, la mise Ă disposition de cette application sâest heurtĂ©e Ă une multitude de difficultĂ©s techniques dans le cadre de lâinteropĂ©rabilitĂ© avec les systĂšmes dâinformation qui existaient dĂ©jĂ , tant du cĂŽtĂ© de lâĂ©cole que du cĂŽtĂ© des MDPH, mais aussi des obligations liĂ©es Ă la protection nĂ©cessaire des donnĂ©es personnelles et mĂ©dicales. Cela a pris plusieurs annĂ©es pour obtenir une application Ă peu prĂšs stabilisĂ©e. Et au final, on a un produit qui veut compiler tant dâinformations quâil y a lĂ une vĂ©ritable usine Ă gaz aussi chronophage pour ceux qui doivent entrer les innombrables donnĂ©es requises quâinopĂ©rante pour le travail quotidien dans lâĂ©tablissement et dans la classe.
Prenons encore lâexemple des PAP qui sont rĂ©duits Ă des listes de cases Ă cocher sans Ăąme. Le concepteur a voulu ĂȘtre tellement complet dans la recension du champ des possibles adaptations quâil a construit un formulaire roboratif dĂ©nuĂ© dâappel Ă lâintelligence pĂ©dagogique et Ă©ducative : câest dĂ©sormais une liste de courses avec des produits Ă cocher machinalement. Pour ĂȘtre sĂ»r de ne pas se tromper, on aura naturellement tendance Ă en cocher le plus possible, quitte parfois Ă cocher des choses complĂštement inutiles, voire parfaitement inadaptĂ©es aux besoins rĂ©els de lâĂ©lĂšve. Comment sâĂ©tonner alors que certains professeurs nây prĂȘtent pas attention ? « Qui trop embrasse, mal Ă©treint », nous rappelle le dicton.
ConcrĂštement, je pense que le partenariat doit ĂȘtre assumĂ© par lâinstitution en incluant dans le temps de service de ses agents un volume horaire hebdomadaire annualisable et consistant pour toutes les concertations indispensables Ă la capacitĂ© inclusive de lâĂ©cole : entre collĂšgues, avec les parents, avec les partenaires internes et externes, pour les rĂ©unions institutionnelles affĂ©rentes, etc. Et puisque que notre civilisation est celle du chiffre, il faut que ce temps soit effectivement comptabilisĂ© et valorisĂ©. Câest du temps entre ĂȘtre humains indispensable pour donner de la vie Ă lâĂ©cole inclusive.En conclusion, pour rĂ©pondre de maniĂšre pragmatique Ă votre question, prenez le temps de discuter avec vos partenaires dĂšs que lâoccasion sâen prĂ©sente. Ce temps est rare. Il faut le prĂ©server et le soigner. Câest souvent gratifiant sur le plan humain. Ce nâest pas du temps perdu. Câest du temps pour la vie.
[1] Caisse nationale de solidaritĂ© pour lâautonomie créée par la loi handicap de 2005 : câest le gestionnaire de la 5e  branche de la SĂ©curitĂ© sociale, la branche Autonomie.
[1] PAP = Plan d'Accompagnement Personnalisé
[2] PPS = Projet Personnalisé de Scolarisation
[3] PPRE = Programme PersonnalisĂ© de RĂ©ussite Ăducative
[4] PAI = Projet dâAccueil IndividualisĂ©
[5] Quelques exemples :
Comment gĂ©rer les comportements en classe ? â Le Passeur, lettre nÂș 11 du Conseil scientifique de lâĂducation nationale, mars 2024
PrĂ©venir et gĂ©rer les problĂšmes de comportement en classe : prĂ©paration perçue de futurs enseignants suisses et quĂ©bĂ©cois â Revue suisse des sciences de lâĂ©ducation, septembre 2018
La scolarisation des Ă©lĂšves prĂ©sentant des difficultĂ©s comportementales : analyse Ă©cologique des conditions relatives Ă leur intĂ©gration au secondaire â Revue canadienne de lâĂ©ducation nÂș 41:2, 2018
Les comportements difficiles en classe : pistes de solutions pour mieux former les enseignants en exercice et favoriser la rĂ©ussite des Ă©lĂšves â La nouvelle revue de lâadaptation et de la scolarisation nÂș 53, 2011