Une immigration de crise, de colĂšre et de rĂȘves
GRECS Ă BERLIN
Cela fait maintenant six ans quâon entend parler de la GrĂšce, qui croule sous une dette de prĂšs de 300 milliards dâeuros. Mais le sujet est vĂ©ritablement au cĆur de lâactualitĂ© depuis quelques semaines. A mesure que les nĂ©gociations continuent entre le gouvernement grec et ses crĂ©anciers europĂ©ens, les mĂ©dias semblent vĂ©hiculer lâimage dâun combat âAllemagne VS GrĂšceâ. Le Petit Journal de Berlin est parti Ă la rencontre de la communautĂ© dâexpatriĂ©s grecs afin de mieux comprendre comment ils vivent cette crise Ă distance.
âNous aurions dĂ» nous serrer les coudes et trouver une solution ensemble, estime Nikolas Kessels, doctorant en sciences politiques et expert sur la crise de la dette europĂ©enne Ă la Freie UniversitĂ€t de Berlin. A la place, lâAllemagne a prĂ©fĂ©rĂ© une sorte de revanche, comme lâintello que personne nâaimait Ă lâĂ©cole et qui peut enfin montrer quâil est le plus fort.â
En menaçant la GrĂšce de sortir de la zone euro, lâAllemagne a plongĂ© lâEurope dans une Ă©trange atmosphĂšre. IncarnĂ©e par une chanceliĂšre de plus en plus intransigeante, lâattitude allemande vis-Ă -vis de la GrĂšce est largement critiquĂ©e par quelques-uns des autres pays europĂ©ens. Le journal français de gauche LâHumanitĂ© titrait sans ambages le 13 juillet : âPourquoi Angela Merkel sâacharne Ă humilier le peuple grecâ. Dâautres nombreux Ă©conomistes Ă©lĂšvent Ă©galement la voix contre cette âhumiliationâ qui ne semble ne plus faire lâombre dâun doute. âLâAllemagne a portĂ© un coup sĂ©vĂšre et Ă©branlĂ© lâEuropeâ, a assĂ©nĂ© Joseph Stiglitz, Prix Nobel dâĂ©conomie.
Certains journaux allemands nâont pas hĂ©sitĂ© Ă faire du peuple hellĂ©nique un vĂ©ritable bouc Ă©missaire, targuĂ© dâĂȘtre âlâintrus de la famille euroâ par le magazine Focus. âNous payons et ils abusent de nousâ, lance encore Bild. Des sphĂšres politique et Ă©conomique, le dĂ©bat public sâest muĂ© en attaques contre âles Grecsâ. En rĂ©alitĂ©, la couverture des mĂ©dias de masse a Ă©tĂ© âun dĂ©sastre, nous confie Nikolas Kessels, Ă quelques rares exceptions prĂšsâ. BercĂ©s aux dogmes de lâĂ©conomie ordolibĂ©rale, plusieurs mĂ©dias allemands vĂ©hiculent le clichĂ© de Grecs paresseux qui feraient tout âpour nous arnaquerâ.
Photo Sean Gallup
Une immigration de longue date Câest pourtant un jugement un peu hĂątif quand on sait que de nombreux Grecs dĂ©barquent en Allemagne pour y mettre leur force de travail Ă disposition. Aujourdâhui sixiĂšme population Ă©trangĂšre du pays, la plupart de la communautĂ© hellĂ©nique installĂ©e dans le pays provient des vagues de migration des annĂ©es 1960. Professeur et titulaire de la chaire dâĂ©tudes byzantines Ă la Freie UniversitĂ€t de Berlin, le Dr. Johannes Niehoff-Panagiotidis explique quâil âsâagissait dâabord principalement dâune population modeste et ouvriĂšre, les Gastarbeitersâ. Avec la dictature des Colonels en GrĂšce, une seconde vague dâimmigrants a rejoint lâAllemagne. Population cultivĂ©e et libĂ©rale, cette gĂ©nĂ©ration a rapidement Ă©tĂ© suivie de âjeunes intellectuels qui souhaitaient Ă©chapper Ă un systĂšme politique corrompuâ dans les annĂ©es 1990.
La crise Ă©conomique des derniĂšres annĂ©es a accru davantage les flux migratoires Ă destination de lâAllemagne. Une situation Ă©tonnante au vu de la rĂ©cente actualitĂ© europĂ©enne qui voit sâaffronter les hommes politiques grecs et allemands. Au 31 dĂ©cembre 2014, on estimait Ă 328 564 le nombre de Grecs vivant en contrĂ©e germanique, dont prĂšs de 120 000 seraient arrivĂ©s depuis le dĂ©but de la crise. La majoritĂ© dâentre eux appartient Ă une jeunesse bien Ă©duquĂ©e et surdiplĂŽmĂ©e ; une fuite de cerveaux dont lâAllemagne est assez friande. Une Ă©tude du Bertelsmann Institute, publiĂ©e en mars, estimait que le pays avait besoin de 500 000 immigrĂ©s de plus chaque annĂ©e pour compenser son dĂ©clin dĂ©mographique et soutenir sa croissance. âLâimmigration est une bonne chose pour lâAllemagneâ, clamait le ministre des Finances, Wolfgang SchĂ€uble, dans un entretien Ă Bild Online en dĂ©cembre dernier. Depuis quelques annĂ©es, plusieurs paquets de mesures visent ainsi Ă attirer une immigration choisie : reconnaissance de diplĂŽmes Ă©trangers, mise en place dâune âcarte bleueâ europĂ©enneâŠ
Sur la question grecque, une majoritĂ© de la population soutient lâattitude officielle de lâAllemagne. Un rĂ©cent sondage a rĂ©vĂ©lĂ© que 55% de la population allemande soutenait la position dâAngela Merkel, tandis que âSchĂ€uble nâa jamais Ă©tĂ© vu aussi positivementâ, prĂ©cise Nikolas Kessels. Mais Ă Berlin, capitale de gauche et contestataire, sâĂ©lĂšvent des voix divergentes. Des manifestations dâopposition sây multiplient : le 3 juillet, plus de 2000 participants se sont exprimĂ©s en solidaritĂ© avec le peuple grec contre le âGrexitâ. Pour les nouveaux venus grecs, Berlin reste un havre accessible et multiculturel, âoĂč la mentalitĂ© est trĂšs ouverteâ, souligne le Dr. Johannes Niehoff-Panagiotidis. Au cafĂ© Myxa Ă Neukölln, tenu par un duo dâexpatriĂ©s, les populations grecques et allemandes se mĂȘlent sans aucun problĂšme. Anastasis, lâun des gĂ©rants, a mĂȘme observĂ© que âdans les manifestations de soutien Ă la GrĂšce, il y avait parfois plus dâAllemands que de Grecs !â.
Myxa
ArrivĂ© Ă Berlin juste avant le dĂ©but de la crise grecque, Anastasis a Ă©lu domicile dans la capitale allemande parce quâil est simplement âtombĂ© amoureux de la villeâ. Depuis, il a vu nombre de ses compatriotes venir en Allemagne pour y chercher un salut professionnel, âmais beaucoup en sont aussi repartis déçus, explique-t-il, que ce soit de la mĂ©tĂ©o ou de la barriĂšre culturelleâ. Quâils prĂ©fĂšrent lâAllemagne, lâAngleterre ou la France, il semble que les jeunes Grecs ne peuvent de toute façon plus nourrir dâambitions quâen rĂȘvant dâailleurs.
âNous voulons voir la lumiĂšre au bout du tunnel"⊠A lâĂąge de 38 ans, Katerina a quittĂ© AthĂšnes pour Berlin il y a deux mois. AprĂšs une longue trajectoire de journaliste, ayant travaillĂ© pour la tĂ©lĂ©vision-radio publique grecque, elle a Ă©tĂ© contrainte de quitter son pays avec tous les remous qui agitent en ce moment le secteur public. "JâĂ©tais lassĂ©e de la GrĂšce, confie-t-elle, il y a eu une forte restructuration en seulement cinq ans, les salaires ont Ă©normĂ©ment baissĂ© et les taxes augmentĂ©.â Recevoir une offre de la Deutsche Welle, venir travailler Ă Berlin, câĂ©tait alors âcomme un rĂȘve qui devient rĂ©alitĂ©â.
Loin de choisir un camp ou lâautre, la communautĂ© grecque installĂ©e Ă Berlin semble rejeter la propagande mĂ©diatique qui caricature la crise comme un combat âAllemagne VS GrĂšceâ. âLa confrontation est surtout dâordre politique, remarque George, 39 ans, photographe dâarchitecture venu Ă Berlin lâan dernier. Au quotidien, les gens sont plutĂŽt amicaux et curieuxâ. Vive et dĂ©terminĂ©e, Georgia, 38 ans, chef de produit dans une compagnie dâappareils mĂ©dicaux, se permet de nuancer : âDans la premiĂšre entreprise oĂč jâai travaillĂ© en arrivant ici il y a trois ans, jâĂ©tais victime de harcĂšlement parce que jâĂ©tais Grecque.â
Photo Oliver Feldhaus
La rĂ©cente immigration grecque semble surtout reflĂ©ter le dĂ©sespoir qui frappe leur terre natale. George, Katerina et Georgia ont tous les trois laissĂ© leur pays derriĂšre eux Ă cause de lâatmosphĂšre trop pesante qui y rĂšgne. âNous voulons des rĂ©formes qui aient un sens, qui sâinscrivent intelligemment dans un plan dâavenir, quâon voie la lumiĂšre au bout du tunnelâ, espĂšre Georgia. Le gouvernement grec ne semble toujours pas trouver de solution aux grands problĂšmes dâinfrastructure politique, administrative et financiĂšre du pays.
Comme beaucoup, Nikolas Kessels dĂ©nonce lâinefficacitĂ© des mesures dâaustĂ©ritĂ© imposĂ©es par lâAllemagne, mais prĂ©cise : âCâest une dĂ©marche plus politique quâĂ©conomique. Lâinsistance allemande cherche Ă faire comprendre aux autoritĂ©s grecques quâon ne peut enchaĂźner dĂ©ficit sur dĂ©ficitâ. Pour autant, une sortie de la zone euro serait une vraie catastrophe pour la GrĂšce, qui âne produit presque rien et importe presque toutâ. Ce serait, ensuite, une vraie catastrophe pour lâEurope comme ensemble. âLa GrĂšce appartient Ă lâEurope et Ă aucune autre entitĂ©, dĂ©fend George avec ferveur, car elle partage les mĂȘmes valeursâ.
Sarah Diep â Le Petit Journal de Berlin














