Parce que tu tâĂ©croules soudain dans mes bras, et que je te rejoins dans ta chute, et quâune litiĂšre de paille nous enfouit quelques minutes, au revers dâune porte, et quâalors jâoublie la guerre, la peur de mourir, leurs barbelĂ©s, lâodeur de moisi, les canons des mitrailleuses, le claquement des bottes, le mĂ©tal des uniformes. Parce que tes yeux bleus, parce que ton drĂŽle dâaccent. Parce que tu me regardes et que tu joues avec moi. Parce que tu es lĂ©gĂšre et que je reconnais ton pas sur la neige.
Jâai peur toute la journĂ©e. Je sent la peur la nuit, le matin, lâaprĂšs-midi et le soir, quand je mâhabille, quand je marche, et quand je mange, et quand jâattends le courrier de VendĂ©e. Jâai presque toujours peur. Ma peur fait une grande flaque de graisse tiĂšde et collante et je vis dedans : elle imprĂšgne mes vĂȘtements, mes cheveux, mes regards, ma respiration, mes pensĂ©es. Je mâattends Ă ce quâils viennent me chercher. A ce quâils mâaccusent de quelque chose.
Je nâai plus peur quand tu me regardes. Ton regard est clair, certain, ferme, ouvert comme le ciel certains jours de juin sur la grande plage des Sables dâOlonne que je reverrai peut-ĂȘtre un jour. Alors jâai de lâespoir. Je me dis que tout cela va sâarrĂȘter. Que je retournerai chez moi. Quâils vont nous renvoyer saufs. Que le Stalag IIB va sâouvrir. La guerre va finir. Tu viens Ă moi, je viens Ă toi. Nos bouches se reconnaissent, tout chavire, je suis vivant. Nos corps cherchent Ă sâapprocher le plus possible. Tous les moyens sont bons. Tu as 20 ans, tu es si belle. Je veux me presser contre toi, tu souffles Ă mon oreille, tu dis mon prĂ©nom, tu le dis mal, tu le dis avec ton accent, jâadore quand tu dis mon prĂ©nom, je vis. Je suis ici, avec toi.
Les Kappos du Stalag ont Ă©tĂ© clairs : on vous envoie dans les fermes, il y a des pommes de terre Ă ramasser. Toi le paysan, suis nous. Mais si vous touchez aux filles, « tacatacatac », Verstanden ? Ils montrent leurs Sturmgewehr 44. Jâai peur. La grande flaque de la peur.
Sauf quâil y a de la vie partout. Câest ainsi. Des fois, une plante vivace pousse dans le bitume. La vie se fraie toujours un chemin vers la vie. Et dans cette ferme de PomĂ©ranie, Ă la frontiĂšre de la Pologne, loin, trĂšs loin vers lâEst, Ă des jours de marche de mon bocage, il y a tes yeux, et tes bras, et notre jeunesse, et nos peurs Ă tous les deux, nos vides, et nos soifs qui se reconnaissent aussitĂŽt et sâattirent lâune lâautre.
Tu viens me donner un coup de main.
Tu as tricotĂ© des gants de grosse laine pour nous. Tu es venue seule derriĂšre la grange Ă betteraves. Tu mâa montrĂ© les gants en souriant. Tu as pris mes mains et tu mâas enfilĂ© mes gants. Je tâai laissĂ©e faire. Jâai senti ton odeur, jâai regardĂ© ta tĂȘte penchĂ©e sur mes mains. Tu Ă©tais appliquĂ©e. Jâai senti ce contact de tes doigts sur ma peau. Tu as les main chaudes. Tu a pris ton temps. Je tâentendais respirer fort.
Tu as relevĂ© la tĂȘte vers moi.
Mes mains gantĂ©es de laine dans tes petites mains chaudes. Ton regard franc. La beautĂ© de ta bouche, dĂ©licate comme praire. Tu es allemande, je suis français, nous sommes en 1941, tu tâavilis en embrassant un soldat ennemi, je risque ma vie en te regardant, et nous allons lâun Ă lâautre avec toute lâaviditĂ©, toute lâĂ©vidence, tout le soulagement de laisser jaillir en nous la force de vivre.
A partir de maintenant tu es la vie. Tu es lâespoir de chaque jour. A partir de maintenant, je tremble quâon vienne me traĂźner devant un peloton dâexĂ©cution pour tâavoir aimĂ©. Quand ils frappent Ă la porte le matin pour nous amener aux champs, quand ils font lâappel pour distribuer le courrier ou les colis de la croix rouge. A partir de maintenant, jâaime lâordonnancement des outils dans cette ferme dâAllemagne. Je trouve beau ce grand ciel de lâEst qui semble se perdre au loin sur des champs de neige. Tu me montres comment vous coupez les betteraves fourragĂšres, comment elles fermentent tout simplement ainsi, dans une espĂšce de cave amĂ©nagĂ©e pour cela, et comme les vaches sâen rĂ©galent. Tu me montres comment ton corps se love au mien, comme nous nous devinons sur des lits de paille avec un sac en toile de jute posĂ© dessus.
Jâapprends Ă dire ton prĂ©nom, tu apprends Ă dire le mien. Avec nos accents Ă©tranges qui nous font rire. Ta cousine fait le guet quand ils sont partis. A partir de maintenant, parfois, je nâai pas peur. Et Ă partir de maintenant, il y a en moi une alerte permanente. Ne pas ĂȘtre pris. Quelque chose se cache en moi. Mon espoir. Mon dĂ©sir. Toi. La femme interdite. Mon secret, celui qui me tient en vie et celui qui me condamnerait. Vie et mort, dĂ©sir et peur sâaffrontent dans le plus grand secret de mon cĆur.
- Florent Barbeau ? Kommen.
Tout le monde me regarde dans le baraquement. Ils sont inquiets. Je me lĂšve, je suis vide. Je pense Ă toi. Le kappo me montre mes affaires, et mon sac. Il me demande de faire mon paquetage.
Jâai mon cĆur dans la gorge. Je respire avec peine. Je ne veux pas montrer ma peur. Je ne veux rien leur montrer. Je met mes affaire dans le sac de paquetage quâils mâont donnĂ©. Un porte feuilles, deux lettres de ma ma mĂšre. Les gars me tapent sur lâĂ©paule. Me serrent la main.
Dehors il y a un camion bĂąchĂ©, et dâautres prisonniers dĂ©jĂ sur la remorque. On me tend un bras. Je me hisse en prenant appui sur le marche pied. Je reconnais deux visages. Il y a des sourires. On chuchote.
- On sâen va Barbeau. Tâas de la chance. On rentre.
- Ils ont besoin de bras pour les récoltes en France. Les paysans comme nous on rentre à la ferme.
Le camion dĂ©marre. Le camion dĂ©marre et le baraquement sâen va. La ferme sâen va. La grise Allemagne sâen va. La gare. Les wagons. Les kilomĂštres qui dĂ©filent. Des collines, des forĂȘts inconnues, des uniformes, des villes encore, des citernes, des entrepĂŽts en briques, parfois des tanks, des sacs de sable, des mitrailleuses, 1942, trois ans de captivitĂ© qui sâen vont. Tes mains sâen vont. Ta bouche sâen va, ton odeur, tes cheveux, ton attente. Tout, sâen va.
Je ne tâai pas dit Adieu. Une chose plus grande que la tristesse vient de se recroqueviller quelque-part dans ma poitrine et mon cou, une tristesse qui ne pourra jamais ĂȘtre dite, Ă personne, une femme interdite, un amour interdit, une boche, un secret.
- Tâas pas lâair content Barbeau !
Si, je suis content, je rentre chez moi, je vais retrouver le goĂ»t du beurre salĂ©, les lĂ©gumes du jardin de mon pĂšre, le vin rouge quâon partage Ă la cave au cul de la barrique, mes sĆurs, ma mĂšre, un lit propre avec des draps. Jâirai voir lâOcĂ©an. Et je pense Ă toi. Ton visage, comment est-il dĂ©jĂ Â ? Je voudrais retenir ton souvenir. La vĂ©ritĂ© sâimpose : tu es passĂ©e. Câest fini. Le camp, la peur et toi. Ton sourire et les mitrailleuses. Les punaises et les poux, les gants de laine. Nos rendez-vous, le lit de paille, ton odeur, lâappel et la soupe de choux dĂ©gueulasse.
Comme tu Ă©tais belle Clara, et comme tu mâas sauvĂ© de la folie et de la tristesse, et comme tu mâas aidĂ© Ă tenir et Ă vivre.
Je fais le serment de te garder lĂ . Intacte. FraĂźche et lumineuse comme lâhiver de Pologne. La guerre nous a jetĂ©s lâun sur lâautre, la guerre nous sĂ©pare Ă jamais sans doute, et tu auras 20 ans pour toujours.