Aujourd'hui, une dame, le visage gravé par les années et les yeux humides d'une triste douceur, m'a partagé un bout de son histoire :
Cela fait plus de vingt ans que sa fille a succombé à la Maladie, plus de vingt ans que la folie de cette perte essaie hargneusement de venir à bout d'elle. Peut-être m'a-t-elle reconnue dans la jeunesse de sa fille pour se confier à moi, ou bien a-t-elle remarqué certains de mes symptômes, comme si son flair s'était aiguisé avec l'expérience…
La Maladie avait rendu sa fille si fragile qu'elle tremblait, la rendant inapte à continuer la gymnastique qu'elle adorait pourtant, et refusée des écoles d'infirmières qu'elle souhaitait intégrer. Pour cette maman aide-soignante, le plus dur était de la voir s'assombrir en silence : dix ans de souffrance plus tard, ses cernes se présentaient presque comme l'entrée des enfers.
Et si l'on essayait d'y entrer, dans l'enfer de ses yeux… c'était pour voir le combat acharné qui s'y déroulait solitairement, comme s'il n'y avait ni coupable ni victime, mais des ravages bien visibles qui se propageaient jusqu'à son ventre vide, son cœur ralenti, sa peau glacée, ses muscles faibles. La gagnante de la bataille, vous la connaissez déjà . C'est celle qui, d'une pierre deux coups, a assassiné la fille et traumatisé la mère. C'est celle qui, vicieuse et discrète, s'immisce dans les esprits pour accomplir sa mission et ajouter des noms à sa liste de victimes.
Alors, pour cette jeune femme, pour cette dame qui attendait le bus avec moi et avec qui j'aurais aimé parler plus longuement, pour toi qui lis peut-être ces mots — et aussi un peu pour moi, qui ai guéri ? — je veux simplement dire que nous sommes ensemble. Personne ne devrait être seul dans ce combat, et, si dur soit-il, c'est à nous de prendre les armes pour le gagner : je n'ai plus peur de toi, Anorexie.


















