ART, ESTHĂTIQUE ET TOTALITARISME
Par Evo
Le 11/06/2015
L'avant-garde se dĂ©finit comme tout mouvement nouveau ou expĂ©rimental, opposĂ© aux courants acadĂ©miques ou classiques. Elle se distingue par son renouvellement constant, sa pluralitĂ© (DadaĂŻsme, Constructivisme, Futurisme etc) et sa protĂ©iformitĂ© (Bauhaus en architecture, Cobra en peinture etc). Son objectif est la « re-dynamisation d'une esthĂ©tique acadĂ©mique Ă©culĂ©e, mais Ă©galement l'esthĂ©tisation de la vie elle-mĂȘme ».
L'opinion commune consiste Ă croire que les Nazis ont créé la notion d'art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et ne sont ni plus ni moins que les instigateurs de l'hostilitĂ© envers le modernisme. Or l'expression est en vogue depuis le XIXe siĂšcle, thĂ©orisĂ©e par le critique Juif Max Nordau dans son ouvrage DĂ©gĂ©nĂ©rescence (1892). En fait depuis l'essor de l'industrialisation, nombre de penseurs dĂ©noncent un dĂ©clin de la culture et de l'esprit au sein de la civilisation occidentale, conviction dĂ©veloppĂ©e non seulement en sciences par des chercheurs influents (Galton, Lapouge, Richet) mais aussi dans le monde artistique (Zola, Maurras, Rebatet). L'entre-deux-guerres, minĂ© par les crises Ă©conomiques et sociales, conduit Ă la rĂ©surgence de ce cheval de bataille. Hewitt met en Ă©vidence la coĂŻncidence temporelle existant entre l'avant-garde et l'avĂšnement du rĂ©gime totalitaire: « si la pĂ©riode entre 1910 et 1939 peut ĂȘtre caractĂ©risĂ©e comme la pĂ©riode historique de l'avant-garde, elle est aussi celle oĂč le fascisme a Ă©mergĂ© dans sa forme la plus aboutie ».
Scott Scheidly
Hewitt insiste sur le dilemme suivant: « le fascisme est-il réactionnaire parce qu'il esthétise la politique, ou parce que ses propres sensibilités esthétiques se révÚlent réactionnaires ? » Hélas les deux options sont également pertinentes.
La caractĂ©ristique principale de cette rĂ©action consiste Ă dire que l'art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© est un art de la conspiration, laid car fondamentalement mauvais et donc dangereux. C'est l'argument pseudo-scientifique de la physiognomonie, mais appliquĂ© sur l'oeuvre: la criminalitĂ© et la dĂ©gĂ©nĂ©rescence sont innĂ©es, et peuvent ĂȘtre dĂ©duites Ă partir de caractĂ©ristiques visuelles et physiques. Les Nazis en particulier dĂ©passent la critique traditionnelle du modernisme: l'art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© n'est plus ce qui est dĂ©noncĂ© par les conservateurs comme non-acadĂ©mique, mais toute crĂ©ation n'entrant pas dans leurs propres critĂšres. Rembrandt par exemple, pourtant admirĂ© par les traditionalistes, est dĂ©chu de son piĂ©destal car considĂ©rĂ© trop proche des Juifs (et donc subversif).
En effet selon les Nazis, le modernisme est le fruit d'individus issus de races inférieures (untermensch), l'art dégénéré devenant alors judéo-bolchévique. Les créations artistiques qui en résultent ne seraient alors pas « bonnes » tant sur le plan qualitatif que moral. Dans l'imaginaire -  délirant - nazi, l'untermensch a pour vocation de s'emparer du pouvoir en plongeant sournoisement les nations dans le déclin.
Les Soviétiques quant à eux créent une corrélation entre art dégénéré et politique dégénérée. L'idée d'un ennemi dégradé et dégradant est toujours présente; le modernisme serait l'expression d'un art occidental, bourgeois, impérialiste et capitaliste, appartenant par essence à la société démocratique et libérale. Dans les deux cas, on note une peur réelle que l'art dégénéré produise « une humanité monstrueuse ».
La rĂ©action des Etats totalitaires suit un double processus : fonder leur propre culture et faire tabula rasa de tout ce qui existait prĂ©cĂ©demment et prĂ©sentement. En somme annihiler consciencieusement des civilisations entiĂšres, d'acculturer des peuples, sans espace aucun pour une quelconque adaptation ou syncrĂ©tisme. La conviction totalitaire consiste Ă juger le mĂ©lange des arts comme la manifestation culturelle de celui des races, aux effets inĂ©vitablement destructeurs : « de ces mariages (âŠ) naĂźt une confusion qui, pareille Ă celle de Babel, aboutit Ă la plus complĂšte impuissance, et mĂšne les sociĂ©tĂ©s au nĂ©ant auquel rien ne peut remĂ©dier. »
En parallÚle les régimes totalitaires font la promotion d'un art officiel,  dit véritable, synonyme de régénération : les Nazis façonnent un art héroïque, fantasmant sur le néo-classique et l'Antiquité, exaltant le modÚle de l'Aryen (Herrenrasse) ; dans une moindre mesure, Vichy instaure la Révolution Nationale.
Le monde politique interfĂšre donc directement dans la sphĂšre artistique : les Nazis crĂ©ent par exemple une Chambre de la Culture, des expositions d'envergure, pilotĂ©es par le gouvernement (Nuremberg en 1935, Munich en 1937), qui comparent de maniĂšre volontairement simpliste des oeuvres d'artistes Ă celles de patients internĂ©s en hĂŽpital psychiatrique, et des photos d'aliĂ©nĂ©s. Dans le mĂȘme temps, en rĂ©action contre la fragmentation du mouvement avant-gardiste, l'art officiel se caractĂ©rise par sa centralisation : ainsi Hitler considĂšre Munich comme la capitale des arts, et institue un Jour de l'Art Allemand (15 octobre). Dans la mĂȘme perspective, les SoviĂ©tiques dĂ©veloppent le rĂ©alisme socialiste et le Proletkoult, application marxiste dans l'art, car « la culture [fait] partie intĂ©grale de leur rĂ©volution totale ». Tous ont en commun un « myth-making » faisant intervenir « l'esthĂ©tisation de la violence ». L'hostilitĂ© envers l'Avant-garde rĂ©side en l'incapacitĂ© de comprendre sa libertĂ© et la peur envers son potentiel inaliĂ©nable de divergence. L'art doit ĂȘtre un modĂšle officiel et exhaler les valeurs du rĂ©gime, ou bien disparaĂźtre. La neutralitĂ© politique, revendiquĂ©e par les SurrĂ©alistes notamment, est perçue comme un mensonge ; l'Avant-garde est l'expression de valeurs anarchiques et anarchistes. Selon Poggioli, elle est « apolitique, mais cet apolitisme lui-mĂȘme prend une forme politique ».
En vérité les régimes totalitaires ne se sentent pas préoccupés par la préservation de l'art, bien au contraire. Le Silence de la mer rappelle que l'Allemagne nazie cherche à amadouer l'intelligentsia française afin de mieux lui administrer le coup de grùce. Pareillement Staline n'hésite pas à se servir des intellectuels dans sa lutte contre l'envahisseur Nazi, mais sitÎt la victoire acquise, se retourne contre eux : par exemple le Livre Noir de Vassili Grossman est interdit de publication, sous prétexte qu'il contiendrait de « sérieuses erreurs politiques ».
En dĂ©truisant toute culture ne correspondant pas Ă son idĂ©al, l'Etat totalitaire efface l'identitĂ© d'une nation et s'inscrit lui-mĂȘme dans un processus de rĂ©gression anti-humaniste, que dĂ©crit Emmanuel Levinas : « Plus qu'une contagion ou qu'une folie, l'hitlĂ©risme est le rĂ©veil d'Ă©motions Ă©lĂ©mentaires (âŠ). La philosophie de l'hitlĂ©risme remet en question les principes mĂȘmes de civilisation. »
La rĂ©action contre le modernisme s'est rĂ©pandue Ă travers l'Europe, mais elle n'est pas hĂ©gĂ©monique en termes de critiques et de vitalitĂ©. En effet, une simple hostilitĂ© envers l'Avant-garde n'est pas en soi suffisant pour contrecarrer son succĂšs ; Ă chaque fois le rĂ©gime totalitaire doit user de propagande et de mesures coercitives, au travers de lois rĂ©pressives, d'une persĂ©cution systĂ©matiquement violente et d'une destruction matĂ©rielle massive (tel le rituel de l'autodafĂ©).  D'autre part l'URSS, et dans cette mĂȘme continuitĂ©, la Chine maoĂŻste, sont certes tout autant fĂ©roces dans leur lutte contre le modernisme, mais prĂ©sentent un profil diffĂ©rent de celui de Reich nazi (bling-bling), en ce sens que le leader entretient un style ascĂ©tique.
L'argument de l'atavisme utilisĂ© par les rĂ©gimes totalitaires contre le modernisme met en valeur leurs propres contradictions : en effet leur accusation de rĂ©surgence de caractĂšres primitifs et malfaisants s'applique parfaitement Ă eux-mĂȘmes, puisque la violence et l'animalitĂ© promues par ces systĂšmes rappellent le climat de guerre prĂ©sent dans l'Ă©tat de nature HobbĂ©sien.
Enfin nombre de figures d'envergure des rĂ©gimes totalitaires sont pris au piĂšge de leur propre manque de crĂ©dibilitĂ© : se dĂ©clarant ennemis de toute forme d'art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, ils ne peuvent pourtant s'empĂȘcher d'Ă©prouver de la fascination pour ces oeuvres ; Hermann Goering est un grand collectionneur (ReichsjĂ€germeister8), de mĂȘme que Hitler (cf le FĂŒrhermuseum). De plus grĂące au Raubkunst, les Nazis mais aussi les SoviĂ©tiques rĂ©alisent des profits colossaux.
Ainsi la haine des régimes totalitaires envers l'avant-garde, s'inscrit dans une stratégie de guerre totale : la lutte pour le pouvoir est protéiforme, et l'art y apparaßt comme le support de leur idéologie. La culture est le reflet d'une époque et d'une société ; dans le cas de l'entre-deux-guerres, la persécution envers la sphÚre artistique et la volonté de la modeler de maniÚre fixe et autoritaire, suivant des principes idéologiques, prophétisent l'avÚnement du totalitarisme.
L'ambiguitĂ© de la relation entre esthĂ©tique et totalitarisme permet de saisir l'individu totalitaire dans son essence. Les plus terribles des dictateurs du XXe siĂšcle et leurs compĂšres entretiennent une relation trĂšs particuliĂšre et toujours extrĂȘme avec l'art : ratĂ©s artistiques (Hitler Ă©chouant Ă entrer aux Beaux-Arts de Vienne), personnes dotĂ©es d'un « degrĂ© zĂ©ro » de l'esthĂ©tique (Rosenberg, thĂ©oricien d'un paganisme aryen), ou au contraire Ă©minemment cultivĂ©es mais de façon maniaque ou pathologique (Goering). Leurs relations a-normales envers la culture induisent une relation dangereusement a-normale envers le monde et les hommes, et constitue ainsi une clĂ© de lecture non nĂ©gligeable concernant leurs actes les plus graves (notamment la problĂ©matique du massacre de masse).
Il serait dangereusement naïf de croire que ce genre de phénomÚne est révolu. Récemment encore, des destructions totalitarianisantes d'art ont eu lieu : le mémoricide bosniaque de la bibliothÚque universitaire de Sarajevo en 1992, ou encore la destruction de la bibliothÚque de Tombouctou début 2013 par les islamistes radicaux.
« L'art sauvera le monde » disait Dostoïevski, mais qui sauvera l'art ?














