“Ce que 120 BPM m’a fait...”
Photo du film de Robin Campillo 120 battements par minute.
Avant de vous livrez mes impressions sur le film de Robin Campillo, je voudrais rendre hommage, à un livre acheté il y a quelques semaines, dans ma librairie fétiche Les mots à la Bouche . L'ouvrage s'intitule, « Ce que le sida m'a fait » d'Elisabeth Lebovici. Je commence à peine sa lecture et sincèrement, je ne me lasse pas du titre tellement il est inspirant.
Vous savez, il m'arrive très souvent de me dire que la lutte contre le vih-sida transforme ma vie. Alors bien sûr, il y a plusieurs choses à relativiser. J'ai quasiment l'âge de l'épidémie, je suis salariée dans une structure médico-sociale qui accompagne des personnes séropositives depuis 3 ans, je suis Afropéenne, Afroféministe, ancienne universitaire, travailleuse sociale, hétéradissidente..mon profil n'a plus rien avoir avec celui des militant.e.s de la première heure actupienne. Pourtant, malgré les années, les luttes, les avancées, j'ai tout de même le sentiment d'appartenir à cette histoire, de partager une colère collective, une volonté indéfectible d'éradiquer de cette épidémie.
Aller voir 120 battements par minute était pour moi un devoir militant. En vérité, il ne pouvait pas en être autrement. Engagée dans cette lutte depuis 9 ans, j'ai toujours voulu comprendre comment le cinéma, la télévision ou encore la littérature s'emparait de la problématique du vih-sida. Comment cette question est investie par ces supports culturels? Comment façonnent-ils les imaginaires et les représentations du public ? Quels sont les messages transmis aux spectatrices.eurs ?
Ce film a une aura particulière. Au-delà de sa consécration au Festival de Cannes, des sanglots d'Almodovar, des critiques unanimes de la presse, 120 battements par minute, était déjà attendu et plébiscité par des militant-e-s de la lutte contre le sida. Pour ma part, cela faisait des années que j'espérais qu’un film français rende hommage à ce combat, au mouvement associatif et aux luttes portées par les malades.
Comme beaucoup de personnes de ma génération #team86, mes références cinématographiques, télévisuelles et littéraires sur le vih-sida, sont majoritairement américaines : Philadelphia, Angels in America, Dallas Buyer Club, The Normal Heart ou encore le livre de Steven Epstein la révolte des malades. En France, mise à part « Les Témoins » et les Nuits Fauves, je manquais cruellement de représentations françaises sur le sujet.
Alors imaginez ma joie quand j'apprenais la sortie de 120 BPM sur les écrans..
La première fois que j'ai entendu parlé d'Act Up, je devais avoir …10 ans. J'étais chez mes parents au Mans, on regardait le Sidaction 96 à la télévision. A un moment donné, un mec blanc à lunettes, assez vénère, se présentait comme le président d'Act Up Paris. Dans mes souvenirs, il gueulait devant un mec en costard façon ministre, contre l'expulsion d'une femme congolaise séropositive. Le mec termine sa phrase, par « c'est quoi ce pays de merde !!! ». Un truc comme ça.#punchlineanthologique. Il fallait voir la tête de mes parents…LOL. Quelque part, je crois qu’ils étaient bluffés par son intervention. Cette prise de position, les touchaient d'autant plus parce que nous sommes une famille d’origine congolaise. Le sida nous faisait peur. A l’ époque, nous perdions beaucoup des proches. J'ai gardé des souvenirs douloureux de matangas (veillées funéraires) organisées par les familles congolaises de notre communauté. Du côté de ma famille, nous avions connu la disparition de ma tante maternelle. On imagine pas ce que le sida a fait aux familles, en particulier à celles qui comme nous devait enterrer le défunt au pays.
Il y a 3-4 ans, j’ai eu envie de revoir ce clash mémorable sur les internets. Alors que je faisais des recherches sur le Sidaction 96, j'avais retrouvé le « mec blanc à lunettes ». Il s'agissait en fait de Christophe Martet. Bon, j’avoue à l’époque je ne savais pas qui s’était on se détend . Mais quelques mois plus tard, je le croisais au Centre LGBTQ de Paris pour la projection d'un super documentaire TAC TAKING HAART, que je vous recommande puis qu’il aborde sur la lutte des malades du sida contre les laboratoires pharmaceutique et l’accès aux traitements en Afrique du Sud. La projection avait été organisée par Act-Up Paris.
Quand j'ai commencé à m'impliquer dans la lutte contre le sida en 2008-2009 Act Up me faisait peur. Bien que j'étais fascinée par son histoire, ses personnalités charismatiques, ses zaps, ses visuels, sa rage, cette organisation m'impressionnait. Pourtant je rêvais secrètement d'y adhérer. En fait, je ne me sentais pas légitime de rejoindre cette association. Déjà parce que je ne me sentais pas assez politisée. Il est vrai aussi que je n'étais pas encore déconstruite sur les questions de genre et de sexualité. Il faudra attendre mes études de genres pour un outillage théorique sur ces sujets. Toutefois, à cette période j'interrogeais déjà sur ma place de Femme Noire hétérosexuelle séronégative dans ce genre d'association. Cela peut vous sembler stupide mais je débutais dans ce milieu et je dois dire que la faible représentation de militant-e-s racisé-e-s dans ces associations et ma faible connaissance des associations afro-caribéennes, j’avais du mal à statuer lol.
Du coup j'avais opté pour un militantisme de proximité, avec une association qui s'appelait Les Petits Bonheurs. J'accompagnais des personnes séropositives et sidéennes au domicile et à l'hôpital. Je me sentais plus à l’aise dans cette forme de militantisme.
Avec du recul, je ne regrette pas ces choix. Encore aujourd’hui, je reste admirative des combats menées par Act Up Paris. J'ai eu l'occasion de marcher à leur côté durant des manifestations du 1er décembre, j'ai tissé des liens militants, j'ai côtoyé des ancien.ne.s militant.e.s, certain.e.s sont devenu.e.s des copines/copains d’ailleurs, d’autres ont été/sont encore des camarades de lutte sur des questions féministes, de violences policières..Nous nous croisons souvent.
En 2013-2014, j'avais eu écho des difficultés financières et du redressement judiciaire de l'association. On se demandait tout.e.s si Act Up allait survivre. Je me souviens d'avoir participer à une soirée de soutien. Il y avait du beau monde lol. Je découvrais pour la première fois les locaux de la rue Sedaine. Un chouette souvenir.
C'est donc avec beaucoup d'enthousiasme et d'excitation que je suis allée voir l'avant-première de 120BPM à Montpellier qui se tenait en présence de Robin Campillo. A ce propos, je tenais à remercier mes ami.e.s A. et N. sans qui je n'aurais pas pu profiter de ce moment. Je le dis parce que je devais le voir à Paris mais finalement cela n'avait pas été possible. Cette projection montpelliéraine était la bienvenue car elle m'éloignait du tumult parisien . Bref je voulais voir le film en terrain posé.
Pour commencer, il est bon de rappeler que je ne suis pas une critique de films, par conséquent, vous ne m'en voudrez pas si je fais l'impasse sur les aspects techniques ? En fait, j'aimerais surtout vous partager mon ressenti de spectatrice.
Objectivement, j'ai un avis mitigé sur 120 battements par minute. Vraiment. En tenant ce discours, je sais d'avance que je vais me payer les foudres de tout le monde. Pas plus tard qu'hier soir, on me taclait gentiment sur Facebook, après un post où je déclarais publiquement ne pas avoir kiffé le film. LOL.#provocation. Bon il faut savoir que ma Timeline est remplie de collègues militant-e-s. On m'a gentiment rappelé que les ancien.ne.s d'Act Up avaient adoré et que les faits présentés étaient proches de leurs vécus de l'époque.
Ok. Mais du coup je ne suis pas une ancienne actupienne…
120 BPM n'a rien d'un documentaire, ce film retrace les souvenirs du réalisateur, qui a été ancien membre d'Act Up Paris. Et rien que pour cela, je remercierais jamais assez Robin Campillo et les actrices.eurs pour le partage et la transmission de ce film à notre génération. Nous avons besoin de films qui reboostent notre militantisme et qui sensibilise le grand public à la question du sida. Parce que oui, en 2017, le sida tue encore.
Découvrir le Act Up Paris des années 90, c'est se plonger dans l'intimité d'un collectif de « malades », composé de personnes séropositives et séronégatives, issue de la communauté homosexuelle… mais pas seulement. C'est se réjouir de la présence de lesbiennes, d'une mère de famille et son fils hémophile, de jeunes étudiants et de quelques personnes racisées. J'ignore si cela reflétait la réalité de l'époque mais j'ai été surprise par la diversité des activistes.
Ce qui m'a frappé dans le film, ce sont les séquences dédiées aux réunions hebdomadaires, ces temps de démocratie à la sauce actupienne. Dès le début du film, la.le spectatrice.eur est plongé dans l'univers de la RH. A ton arrivé, on te brieffe, on t'explique les règles et l'esprit d'Act Up. Ce passage est très intéressant politiquement. Au gré de mes expériences militantes, j'ai compris à quel point l'accueil de nouvelles.eaux militant-e-s exigeait de la pédagogie et de la bienveillance. C’est toujours vrai aujourd’hui. Mais en tant que militant-e, tu avais l'exigence de devenir expert sur le sida, le savoir était une arme contre l'Etat, les laboratoires pharmaceutiques, le pouvoir médical. #Information = Pouvoir est une formule qui aujourd’hui encore prend tout son sens
Lors de ces réunions hebdomadaires, je sentais un groupe structuré. On ne peut pas me dire qu'Act Up n'était pas un collectif doté de privilèges. Ce que je veux dire par là, c'est que parmi ces militant-e-s, beaucoup disposaient d'un capital culturel fort. N'oublions pas que l'association a été fondée par des journalistes, sur le modèle de leurs collègues américain.e.s. Ce groupe était outillé, il possédait d'un sens de la communication et de la théâtralisation des actions. Matériellement, ils.elles avaient un local. On ne s'en rend pas compte mais c'est un réel privilège.
Quand j'ai imaginé la création d'un collectif de Femmes Noires Afrodescendantes, avant de le fonder avec d'autres sistas en 2014 et de l'appeler MWASI, je me rendais pas compte du poids matériel et financiers qu'impliquait la création d'une organisation. Les premières réunions se faisaient dans mon appartement de 12m2. On avait pas de moyens et tout s’apprenait sur le tas. Malgré mes expériences de bénévole en milieu associatif , je me sentais toujours limitée en terme d'organisation, de prise de parole, de rédaction, de créativité, de rigueur. Heureusement que le groupe s'est élargi avec des sistas qui ont pu apporté leurs savoirs-faire. Mais je pense sincèrement qu'Act Up avait un confort que d'autres organisations n'avait pas.
Tout au long du film, qui disons le franchement est particulièrement long, j'ai eu l'impression que le réalisateur cherchait avant à m’émouvoir . J'ai beaucoup aimé la manière dont les militant.e.s riaient du sida. J'ai été déstabilisée parfois même agacée par le personnage de Thibault (magnifiquement interprété d'ailleurs), je suis tombée amoureuse de Sean. Sa colère m'a profondément touché. C'est d'ailleurs ce qui me questionne dans ce film, la colère comme point fédérateur chez les activistes d'Act Up. Celle de Sean m'a bouleversé, parce qu'elle est le reflet de son histoire. Un jeune prolétaire, un immigré, un gay, un séropositif. Il se battait pour sa survie et celles des autres. Derrière ses coups d'éclats, ces prises de positions radicales, tu sentais un amour politique pour les plus vulnérables : les gays, les prostitué.e.s les étrangères.ers, les toxicos, les femmes, les prisonnier.ère.s. Sa mort est une injuste #spoiler.
Et puis il y a cette histoire d'amour avec Nathan, qui nous transporte. Les scènes de sexe sont belles et intenses. J'ai vraiment été captivée par la beauté et la justesse de ces deux acteurs. On devrait en montrer plus souvent des scènes de sexe comme celle-la lol. Cette visibilité des amours non-hétéro est importante en terme de représentation.
Cependant si le réalisateur a réussit le pari de bouleverser mes émotions, il n'a pas su stimuler ma conscience politique ou même raviver mes colères.
Ma génération n'a pas connu les années Mitterrand, je ne connais rien du contexte politique dans lequel a émergé le sida en France, j'aurai aimé en savoir plus. Nous avons besoin de savoir ce qui s'est passé. Vous me direz, une petite recherche sur google pourrait m'éclairer.
Pourtant quand je regarde des séries comme Angels in America, The Normal Heart, même un film comme Philadelphia pour faire une comparaison, les américain.e.s n'ont pas peur de dépeindre l'Amérique de Regan, ils.elles la critique, on hésite pas à alerter le public sur les failles du système. Des failles qui dans une certaine mesure existe toujours. La maltraitance et l'indifférence des institutions (médical, policière, politique) à l'égard des malades ont été des réalités. Cette contextualisation sociale, politique sont des clés de compréhension essentielles pour le public. Alors c'est vrai, il y a eu le bras de fer avec Melton-Phar, les prides, l'affaire du sang contaminé, quelques références sur la politique de l'époque..mais sincèrement je suis restée sur ma fin.
Act-Up ne se battait pas dans le vent. Il y avait de la rage, de l'urgence, de la colère, des débats, du faux sang, des die-in, de la survie, des mort.e.s. On parle bien d'un collectif historique de la lutte contre le sida, d'un collectif radical qui a révolutionné des méthodes d'activisme, qui a ramené l'expertise et le pouvoir entre les mains des malades mais où sont les victoires remportées par d'Act Up ?
Pour moi, c'est aussi là que ça cloche dans 12O BPM. A vouloir faire passer Act Up pour une organisation radicale, aux personnalités enragées et attachantes, je trouve qu'on a oublié l'impact politique de ces actions. Par exemple, j'aurais aimé voir l’action de la capote sur l'Obélisque ! Mettre un préservatif géant rose fugia sur un monument historique parisien, c'est juste ouf quand même ! Ne serait-ce qu'en terme de visibilité dans l'espace public et de retombées médiatiques. Cette image fait partie de la mémoire collective de la lutte contre le sida en France. Est-ce-qu'on pourrait refaire ça aujourd'hui ?. Entre l'état d'urgence, la psychose autour du terrorisme, la répression policière [en particulier sur les personnes racisées] ça me paraît complexe. Mais c'est aussi ça qui a été la force d'Act Up, c'est d'avoir réussi des actions incroyables qui ont marquée la mémoire collective et ont fait avancer la lutte contre le sida.
Aujourd'hui je pense que le cinéma français doit se lancer de nouveaux défis sur la question du vih-sida. Pour moi, le temps est venue de sensibiliser la.le spectatrice.eur. de la.le pousser dans ces retranchements . A une heure où des laboratoires pharmaceutiques profitent du capitalisme pour faire flamber les prix de traitements vitaux pour les malades, où les minorités sexuelles et de genres sont encore discriminées et violentées, où la sérophobie continuent d’exclure, , face à la précarité, au racisme d’Etat, au sexisme, au validisme..il faut aller au delà de l'émotionnel et du compassionnel. Alors oui, c’est vrai j'ai été touchée par les images sur la fin de vie de Sean. Mais ça, d'autres films l'ont fait avant. Aujourd'hui, je pense qu'il est temps de passer à une étape supérieure en montrant une autre facette des années 80 et 90 par rapport au sida. En effet, le public doit connaître les failles de l’État Français durant les premières années de l’épidémie. Je trouve qu'il y a encore une ormerta la-dessus. Nous devons nous nourrir des événements passés pour comprendre et lutter dans le présent.
A la fin du film, j'aurai aimé voir quelques lignes sur la situation d'Act Up Paris aujourd'hui. Je rappelle que cette organisation a failli disparaître en 2014. J'espérais des images, des photos anciennes et récentes et quelques données épidémiologiques sur le vih-sida à Paris, en France et dans le Monde. Il faut réveiller les consciences sur les enjeux de cette épidémie.
Pour finir, je voudrais vous dire ce que 120 BPM m’a fait. Il m’a donné envie de réécouter Jimmy Sommerville lol. Smalltown boy de Bronski quel classique. Bien que je ne sois pas une fan de la version remixée dans le film, je salue l’hommage fait à ce titre et plus largement à la House comme “musique de survie”. En bonne disco girl, je vous dirais que la House est la petite fille du disco mais bon.Plus sérieusement, cette musique est importante à mes yeux car elle fait partie, à mon humble avis de ces hymnes qui ont porté les mouvements “LGBTQ”, en particulier dans les communautés afro et latinos américaines. N’oublions pas que la House est aussi la musique de la scène Voguing qui comme on le sait a été fortement touchée par le sida dans les 80′S et 90′s. Et je suis toujours sidérée de voir qu’aucun film se soit réellement emparer de l’histoire du vih-sida au sein de cette scène artistique (un peu Paris is Burning et quelques documentaires sur l’histoire du Voguing et du Waacking–> voir sur Youtube) . Ce qui serait intéressant car il y aurait la une autre histoire du vih-sida à raconter, qui mettrait en lumière d’autres minorités.
Dans le film, j’ai aimé les scènes de danses. Non pas parce que les personnes dansaient bien, on s’en fout. C’est juste l’idée de voir le dancefloor comme un lieu de (sur)vie. On danse, on rit, on boit, on pleure en espérant des jours meilleurs.
120 Battements par minute est un film de Robin Campillo à voir ou revoir dès le 23 Août.