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Raconter sans but
Un poisson dans l'eau me dit-il. Plutôt habitué à me perdre au milieu du bassin de la piscine municipale et à ne pas reconnaître les gens dans la rue en raison de ma forte myopie je souris. Un poisson dans l'eau mais un poisson myope. Un poisson dans un océan d'asphalte tel que semble le décrire Marguerite Duras dans Les mains négatives. Un poisson qui ne voit pas clairement, qui semble craindre d’appréhender la ville semblable à une terre où le désir n’est pas permis. La ville sauvage, primitive, rude aux sentiments mais dans laquelle je suis happé. Et m’y voilà , la plupart du temps sans protection. « Il fallait descendre la falaise, vaincre la peur » ; c’était donc si simple. Un soir nous voyons par hasard un ami. Je me dis alors qu’il y a autant de chance de tomber sur lui ici que dans le bourg de Saint-Georges-sur-Erve, Margerides et autres Thouarsais-Bouildroux. Je m’amuse de croiser des connaissances et de faire des rencontres, parfois de manière inattendue mais il faut reconnaître que l’on provoque certaines circonstances : Paris est un village ou peut-être une succession de lieux-dits par affinités.
 Je reste myope mais la ville m’impressionne moins. À mon esprit elle demeure une succession de parois, de textures et d’amplitudes lumineuses ; un objet permanent de curiosité mais je nourris la même fascination dans tous les endroits où je me rends. Je dessine des plans dans ma tête. Ici la coulée verte, là un élargissement de la rue repoussé sine die. Je balaye l’image mentale que je me suis faite la dernière fois, il y a des chemins plus simples, et me voilà bâtissant de nouveaux itinéraires. Et de cette géographie synaptique je déduis que suis à la conquête d’un lieu où je pourrais vivre et où, c’est certain, je veux passer du temps. Je laisse des traces, non des empreintes de main en négatif sur un parement rocheux mais un simple jeu sur un tableau de liège de hall d’immeuble. Je joue avec le voisinage, à chaque passage je déplace de façon aléatoire une ou deux punaises, d’autres feront de même un peu plus tard. Ce faisant me voilà presqu’habitant l’espace, mais je bouleverse les règles puisque je ne vis pas là .
 Rentrant en marchant le long du canal, nous parlons. Il est l’un des rares avec qui je n’ai besoin de réfléchir ni de peser le moindre mot, le seul avec qui cela n’a presque jamais été nécessaire. Pour autant, je ne le ménage pas toujours autant que j’essaye de ne pas m’immiscer dans certains interstices. Je lui dis que je m’étonne encore des rencontres faites les jours passés, certaines sont improbables, il s’en amuse. J’en suis le dernier surpris visiblement. De mes sentiments, de quelques histoires et de la façon dont je vois le monde, je dis que j’aimerais écrire. Il m’y a toujours encouragé mais je ne sais pas où je vais. Alors je décris et me questionne sur l’utilité de la description. Il m’y encourage encore : « décrire c’est déjà dire ». Quelques jours plus tard, mais je ne le sais pas encore, il parlera du décor « cadre de l’image véritable ». Quelques jours plus tard, mais je ne le sais pas encore, j’irais voir un film de Gaël Lépingle. J’y reverrais des fragments de mon adolescence, des doutes vécus ou racontés, des images frappantes à l’esprit mais dont je ne saurais quoi tirer objectivement sinon que c’était délicat et beau.
 Alors je me convaincs que décrire c’est bien, que raconter sans but c’est aussi dire l’essentiel.
Je ne regarde pas mais
Soixante-trois fois sept mètres par deux virgule soixante-dix. Quatre-cent-quarante-et-un mètres linéaires de vies projetées sur un plan de verre. Au sol, l’asphalte inerte au pas et à la végétation mais parterre d’un furtif théâtre urbain. Je ne regarde pas chez les gens mais les lumières m’attirent ; pas celle des réverbères qui emmaillote les murs de teintes tangerines, plutôt le halo des néons, diodes et autres sources domestiques. Déjà au septième étage j’ai remarqué la mappemonde plaquée sur le carreau, celle des voyages désirés ou réalisés. L’ampoule en découpe les contours. Plus à gauche l’appartement d’un garçon que je n’ai pas intéressé très longtemps, c’est bien dommage et seul demeure le souvenir exact du livre posé sur son chevet. Plus en bas un drapeau breton coiffe la télévision tandis que l’appartement adjacent affiche fièrement un double-cœur rouge. Au rez-de-jardin une cuisine partiellement dissimulée par un film translucide qui découpe horizontalement la baie. Je ne regarde pas chez les gens mais les lumières m’attirent ; je ne fais que passer, sans m’arrêter, un bref regard nourrit mon imagination et j’espère déjà le retour du lendemain où un nouveau rectangle de 700 par 270 centimètres sera éclairé. Je ne regarde pas mais je vois ce qui est donné à regarder, peu de choses mais quelques décimètres accumulés de vies dont j’ignore tout sans chercher à en savoir davantage.
 Lors de cette marche je reçois de I. un enregistrement de Delphine Bretesché. L’artiste y parle de vacances, de trente centimètres d’agenda représentant quinze jours d’un repos salvateur et mérité. Et dans ce manifeste, sur – et contre mais rien n’est certain – la mesure du temps, une phrase m’attire : « Je tiens à mon centimètre, c’est bon d’avoir son centimètre pour exprimer son moi à soi. » Mesurant l’espace d’évolution des autres je me mets à envier ce centimètre, ces quelques millimètres de cocagne et ces mesures qui ne se voient pas. Exit le portfolio que je me fais de cette façade d’immeuble, l’étalonnage de ces existences est ailleurs et je n’en aurais pas la clé.
 Au matin plus rien n’est visible de mes fantaisies du soir passé. Mes soixante-trois fois sept mètres par deux virgule soixante-dix sont devenus silencieux, ne reflétant que la couverture de stratus laiteux. Je ne regarde pas chez les gens mais les nuages m’attirent ; et face à ce qui ne m’appartient pas je songe à glaner mes centimètres, ceux auxquels j’ai accès mais qui s’échappent quand mon regard ne se préoccupe pas assez de mes aspirations profondes.
 Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus, singula dum capti circumvectamur amore
Je te parlerai de Nantes
Je te parlerai de Nantes comme d’un horizon. De ce premier souvenir de la flèche de Saint-Clément surgissant des cimes printanières aux frimas de décembre qui engourdissent le corps à la remontée vers la rue de Bréa. Et la ville, mutique autant que flamboyante dans son corset de pierre brune que le temps émousse et que les hommes remplacent, parfois, souvent, sans crier gare.
 Je te parlerai de ces matins cours Saint-Pierre, m’emparant du tapis de feuilles comme d’un océan ouvrant vers un ailleurs ; d’un soir d’été, un ailleurs aussi, où quelque abri de béton des rives de l’Erdre devint le prolongement du refuge de la nuit passée ; des anciennes couleurs des murs du musée, du château sans dorures ni oriflammes et de la rue du Calvaire gaie comme un canal sous la pluie.
 Je te parlerai de mes crébillonages à l’attente d’un rendez-vous, de Trentemoult où les chats se font discrets lorsque le fleuve s’enfonce dans un cerneau de bruine, de mon amour que je ne peux pas justifier pour les anciennes aubettes du tramway, de ma noyade dans deux iris au beau milieu du hall de gare. Â
 Je te parlerai d’une ville où j’ai tout envisagé et où l’émotion ne s’éclaire qu’au secret du vécu.
De la liberté de ne classer ni les sentiments ni le Monoprix
Il est neuf heures lorsque tintent les horloges de la maison, légèrement décalées elles semblent se répondre. Sur le sol des éclats de braises de la veille constellent la terre cuite vernie. Dans la cuisine le ronronnement du micro-ondes annonce l’imminence du café. Là même où j’ai l’habitude de m’asseoir, façon Anne-Aymone le 31 décembre 1975, je parle des journées passées, de mon travail, de mon livre à venir, du Monoprix de Fontenay-le-Comte qui n’est toujours pas classé monument historique alors qu’il devrait l’être, de ce qui m’émeut, m’agace et me transporte. J’aime venir ici, on converse de tout et lui me parle de la liberté qu’il voit en moi.
 Il sait ce qui m’anime depuis un après-midi de printemps il y a plus de trois ans. J’ai mis du temps à lui expliquer tous les ressorts ; de comment j’ai simplement voulu saisir ce qui arrivait sans chercher à me projeter dans un quelconque impossible ni vouloir abîmer ce qui existait déjà . Être une composante complémentaire, différente, constitutive sans être opposée. En cela il voit de la liberté et peu après je reçois un message dans lequel il est justement sujet de la même liberté.
 Pour autant, je ne suis certain de rien. Pas même de savoir ce qu’est être libre. Le suis-je, je l’ignore mais j’aime ce que je vis et m’estime chanceux que les choses soient ainsi. Rien ne saurait figer l’immuable ardeur et, subsistant librement à rebours de toute logique, le Monoprix de Fontenay-le-Comte ne sera pas classé. Ainsi est le constat livré par cette conversation, un matin comme souvent au coin d’une cheminée éteinte.

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Amavi
De la ville je connais tous les ponts sur le fleuve et les architectes à l’origine des poteaux portant les caténaires du tramway. De la ville je connais aussi la fonderie d’où est sortie la structure métallique de l’escalier du passage couvert. Lui, connaît spontanément l’écartement des rails posés sur le quai. Je ne le dis pas mais cela me touche au-delà de me réjouir. La nuit passée nous nous sommes perdus. Je veux dire je me suis perdu, lui comme passager, moi chantant des chansons désuètes en essayant de trouver mon chemin, et de fait j’étais amusé. « Tu vas voir, ma voiture a connu Chirac Premier ministre. » lui ai-je déclaré fièrement. Cet étendard automobile j’en suis fier, autant que ma capacité à psalmodier n’importe quel texte, d’une notice d’utilisation de lave-vaisselle à un roman Harlequin.
 Cette campagne m’est familière, son parcellaire comme ses usages et son paysage olfactif : la rosée fraîche dans le ray-grass, l’odeur de l’épandage en soirée, le souffre émanant du vignoble, la moiteur sèche des caves où la poussière terreuse recouvre un sol de béton. D’une ville à l’autre la route est droite, mais je me suis perdu. Dans un village, réverbères éteints, un demi-tour, les phares éclairant le panneau d’informations touristiques, une autre manÅ“uvre, laborieuse il faut l’avouer, et c’est la façade sans âge d’un tabac-presse qui se retrouve illuminée. À l’étage, un homme curieux de regarder ce qui s’avère être l’événement de la nuit. L’esprit engourdi, il faut l’avouer aussi, je reprends notre route et l’écoute quand il parle autant que je lui montre le paysage. Là , à gauche, l’hôpital psychiatrique donnant sur le fleuve, ici la biscuiterie et le départ du canal. Et la nuit, dont les pensées sortent saisies d’exaltation. Â
 Le lendemain nous cheminons, je dirais même que nous musardons – musarder est un de mes verbes préférés – au gré de nos envies. Je pourrais tout lui dire, tout lui montrer, mais je me réfrène assez naturellement. En d’autres temps je sais que j’aurais parlé sans discontinuer, davantage par timidité que pour occuper l’espace. J’ai appris à apprécier les silences et les regards. Devant le mur aux figures peintes je ne m’empêche pourtant pas de parler de l’histoire de la ville, celle plus ou moins glorieuse et celle improbable parfois. Écrivant une carte postale, j’invente les vacances de mon fils, Hector, qui a bâti un château de vase sur une grève fluviale. Cela l’amuse autant que moi et plus tard je lui explique que la passerelle piétonne que nous allons emprunter est montée sur vérins de manière à garder une hauteur de passage suffisante pour les bateaux.
 La journée se poursuit et chaque moment semble être là pour perpétuer le vif souvenir du précédent. Un sentiment entraine un mouvement qui, lui-même, suscite un enthousiasme. Sans égarements mais avec ardeur les émotions se déploient. Sans remparts elles trouvent un écho en nos corps. Et lorsque le jour rend les armes à l’heure du retour il n’est pas question de déchirement mais d’un constat, celui dressé par l’une des devises de la ville : Amavi, j’ai aimé.
La plaine, Fritz et le réel
De la ville, la première silhouette est celle de la gare. Aussitôt lui dis-je qu’elle est de Victor Laloux, le même qui a réalisé la basilique et d’autres choses connues mais dont j’ai oublié le nom à cet instant. Il m’écoute et je continue, je pourrais lui parler de la technologie Inorail qui alimente le tramway en électricité et il m’écouterait encore. Je ne le fais pas, simplement je le regarde et cela est bien mieux. Je sais que mes histoires l’amusent, qu’il sait que dans chaque ville traversée je trouverais quelque chose à raconter. De mon silence je me contente et goûte la sensation du vent qui, de l’Est, transporte ce que le lieu a de parfums et de chaleur.
 À une touriste qui souhaite être prise en photo devant une ruine j’explique l’architecture de la première Renaissance, je me fais des auto-concours de datation de monuments et déjà nous cherchons la carte postale la plus laide, celle avec un chaton et des géraniums, pour témoigner de notre passage en cette auguste cité. J’aurais aimé qu’il en existât une avec l’Aérotrain dont il m’a montré le rail de béton déployé sur la plaine céréalière. « Bons baisers du Loiret » au-dessus d’un chaton roux conduisant un prototype de Jean Bertin.
 Il m’a photographié dans le train duquel nous regardions la promesse technologique des Trente glorieuses, et dont il m’indiqua qu’elle pourrait revoir le jour. « Raymond Depardon » a-t-il dit. Je me suis davantage vu dans un safari sans lions ni girafes, une exploration de ce que la société industrielle a semé comme autant d’animaux tapis dans le lointain.
Les bagages posés nous rendons visite à Fritz, l’éléphant naturalisé après qu’un cirque eût l’idée d’offrir sa dépouille à la ville. Je repense au safari dans la Beauce et me dis que la bête est aussi liftée qu’un silo à grains dont on a rénové la couverture zinguée. Qu’importe, Fritz devait être une brave bête et les conditions de son existence nous le rendent sympathique.
 Dans cette étape nous voilà sur un isthme, mi touristes mi habitants. La grande roue nous attire, tout comme une escapade loin de là , sur l’autre rive. Et lorsque nous y cheminons, je lui demande s’il a déjà grimpé dans un clocher d’église. Je monte, pousse la trappe, elle me résiste mais peu de temps, lui indique qu’il peut venir. « C’est solide ? » Oui, je n’en doute pas. J’ai regardé ma montre : « Ça devrait faire bong d’ici une minute ». Les cloches tintent, nous étions préparés.
Nous étions préparés à voir Fritz, à trouver le meilleur PMU pour un café allongé, à musarder outre-Loire et à contempler le paysage depuis un wagon sans doute commandé par Olivier Guichard. Vivre et éprouver ici nous l’avons anticipé, mais semblables à une première fois continue il est des sentiments que l’on mesure qu’au prisme du réel.
La possibilité d’un récit
« Nous ne sommes rien, ce que nous cherchons est tout. »
 Traversant de nouveau la place Saint-Georges je repense à ce qu’écrit Hölderlin dans Hypérion. Et tandis que cette phrase me vient à l’esprit, il ne me semble pas excessif de m’identifier à ce jeune homme trouvant en une figure aînée un point d’ancrage pour sortir de ses errements. Peut-être la comparaison doit-elle s’arrêter là , mais il y a quelque chose de la prospection intime dans ce qui me mène ici maintenant, comme à chaque fois que je me rends à Paris.
 La fois précédente j’avais trouvé la porte de son immeuble ; aujourd’hui je ne me rappelle plus de quel numéro de la rue il s’agissait. Cela importe-t-il d’ailleurs vraiment d’identifier une façade monochrome et lisse, parmi d’autres murs eux-mêmes inertes à mon regard. Et que m’apporterait de reconnaître cet immeuble quand bien même je ne pourrais jamais en percevoir davantage que ce que la rue donne à regarder. Ni étage ni numéro d’appartement pour m’orienter. Les correspondances que j’ai rangées avec soin ne me livrent qu’un intérieur de papier mais des reliefs beaucoup plus utiles à ce que ma mémoire se figure.
 Il y a peu je parlais à un ami cher de ce qu’apporte le réel au récit ; me demandant si la recherche de trop d’exact ne pouvait pas empêcher le déploiement de ce que l’on désire exprimer. Lui disant « j’aime l’idée que tu tisses toute la matière sensible, par déduction et invention, sans peut-être la connaître vraiment », je me suis rendu compte que je parlais aussi de moi et de mes questionnements qui n’auront pas tous de réponses. Et j’ai repensé à Romain Gandolphe qui, sorti des Beaux-Arts de Lyon, est retourné dans le désert Mojave à la quête d’un relief photographié par Robert Barry en 1969. Et de cela apparaît l’idée que la démarche est peut-être plus constitutive qu’une finalité claire.
 Ce jour, place Saint-Georges, est née la possibilité d’un récit. Un récit sans finalité scientifique mais dont j’ai compris ce qu’il devait comporter de choses palpables comme non dites.
Et on regardait les cargos
D’une extrémité à l’autre du chenal les cargos semblent se parler. À l’approche de l’étale de haute mer les rotations peuvent commencer. Au front du danger, le pilote du port déroule un fil d’Ariane imperceptible dans un labyrinthe linéaire où les obstacles sont autant de murs et de Minotaures tapis sous la surface du flot marin. Deux cargos ne peuvent se croiser, je n’en ai pas la preuve mais j’en suis certain ; un axiome vernaculaire qu’il vaudrait mieux ne pas chercher à démontrer par l’exemple. Je lui parle de tirant d’eau ou encore de la différence entre la gîte d’un bateau dont les cales sont vides et de celle quand elles sont gorgées de blé. J’ai l’impression de m’y connaître. Peut-être est-ce vrai et comme j’aime comprendre ce qui régit les fonctionnements quotidiens je suis crédible.
 Le surprenant je lui prends la main, tandis que le cargo à pavillon madérois reste lié à l’esquif qui le tient éloigné des dangers. J’observe le regard des passants, je ne crois pas avoir déjà tenu la main d’un garçon ici. Et finalement ce regard est d’une neutralité qui me convainc de poursuivre. À l’extrémité de la jetée la surface de l’eau affleure celle du sol, c’est le privilège des forts coefficients associés à une mer calme et irradiée du soleil de l’avant ou de l’après saison.
 Sur la terrasse du phare le temps semble arrêté. Non en raison de la période de l’année qui est celle où la station balnéaire sort de sa torpeur hivernale, mais parce que la vie qui s’y déroule prend des accents fantasques et délicieusement désuets. Torse nu, un pêcheur au lancer se fait remarquer tant par son air désinvolte – fier à la Hugo Koblet sur le Tour de France 1951 – que par la musique de Giorgio Moroder et Joe Esposito qui sort de son enceinte. Lancinantes, les rotations des navires se poursuivent et ne perturbent personne. On regarde l’horizon, on contemple les bateaux. Je me tiens près de lui. Il me parle des Vacances au bord de la mer de Michel Jonasz, je m’identifie sans lui dire aux mômes de Jean-Louis Aubert.
 Au retour je lui parle encore des bateaux, de ceux qui font le tour du monde ; je lui en ai déjà parlé mais il m’écoute. Je rajoute des éléments nouveaux, mes souvenirs et ce que ma mémoire a peut-être bâti ex-nihilo. Là encore je suis crédible et le demeure quand je parle du voilier orange qui était mon préféré quand j’étais gosse. L’océan ne trahit pas, à chaque passage il ajoute de la matière et c’est à chaque passage que l’on remarque qu’il attise l’esprit bien d’avantage qu’il ne l’émousse.
 Les bateaux partent, la plupart du temps reviennent. Il en est ainsi des reliefs de notre histoire, un ressac de sentiments dans ce qu’ils ont de beau et de palpable.
Necora puber
Est-il important de donner un nom à une jeune étrille ? Je veux dire y-a-t-il un sens à donner à une appellation autre que Necora puber à ce petit crabe déposé sur le sable par une vague mourante. N’est-ce finalement pas l’image de l’animal se réfugiant à l’ombre de la chaussure qui est plus importante. La vision d’un petit être piégé par un dépouillement soudain et se blottissant dans le premier refuge en attendant d’être repris par une nouvelle vague.
 Et au même moment, les embruns dans ses cheveux, ma main sur le sable semblable à la texture douce de sa peau constellée de légères taches de rousseur, les souvenirs, aussi, des matins d’équinoxe occupés à pêcher les crustacés dans de petites balances tenues par des cordelettes.
 Il faisait froid ces matin-là où la brume mordait les mains jusqu’à les engourdir. Hêtres, pins maritimes et chênes verts scandaient le cheminement dans la forêt tandis que l’odeur de la criste et de l’immortelle annonçaient l’estran encore nappé d’un voile d’argent.
 Déjà les langues de schiste commençaient à se dévoiler. Sombres, elles plongent dans l’océan à chaque marée haute et se fondent avec le sol dès que les flots se sont retirés. À mesure que les vagues quittent le rivage, commence la descente progressive, balances en main, jusqu’à l’endroit où l’eau cesse de s’éloigner en négatif de l’altitude zéro.
 Dans la litanie du sac et du ressac, les petits filets cerclés de métal flottent et disparaissent tenus par leur cordelette. Sortis de l’eau, ils dévoilent ce que l’océan garde en son sein. Ces petits crabes qui s’agitent et qui semblent surpris d’être tirés d’un abîme où les bipèdes n’osent s’aventurer.
 Ces jours-là , qu’importe si la pêche fut un succès ; il m’était plus intéressant de courir sur les rochers, de créer des barrages dans les trous d’eau et des torrents dans le sable. Aujourd’hui, il m’a plu d’imaginer qu’un crustacé sans nom a retrouvé son milieu à la marée montante. Il y eut ni proie ni conquête, seulement une énième description d’un souvenir associé à un lieu. Un nouvel arpent dévoilé du territoire que je fréquente.
 Il aime quand je lui parle de mes souvenirs, quand je me perds dans un monologue face au paysage avant de me raccrocher à ses yeux qui ne semblent pas se lasser. Il y eut ni proie ni conquête, je ne suis pas sûr d’aimer capturer ou conquérir, seulement mes mains contre une peau que je connais et mon attention envers un souffle que j’ai plaisir à écouter. Et cette nuit, une petite étrille qui retrouvera son gîte au fond de l’eau.

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Interroger la vision d’une politique urbaine pour la révéler
Sollicité par le Centre vendéen de recherches historiques pour la rédaction d’un article présenté dans le dernier numéro de la revue scientifique Recherches vendéennes, j’ai choisi de traiter la question de l’urbanisme dans le centre historique de La Roche-sur-Yon entre 1965 et 1985. Quelques mois après la publication j’ai jugé nécessaire de revenir en quelques lignes sur le propos de cet article, notamment pour les personnes qui ne l’auraient pas lu (et parce que je n’ai pas eu l’occasion de le présenter en détail sur ce blog).
 Du passé faisons table rase ?
1965-1985, réflexions autour de l’identité architecturale de La Roche-sur-Yon
 Fondée par décret le 25 mai 1804 dans un but de pacification de la Vendée, La Roche-sur-Yon est longtemps restée circonscrite au périmètre dessiné par les ingénieurs civils des ponts et chaussées. À l’image de nombreuses villes européennes, moyennes et grandes, la préfecture vendéenne connaît un développement rapide lors des Trente Glorieuses, générant un fort besoin en matière d’infrastructures et de logements. À l’écart de ce bouillonnement, le cœur de ville est une zone engourdie par sa faible densité de population, la congestion automobile, une fuite des activités économiques vers l’extérieur, etc. Pour y remédier, la municipalité de Paul Caillaud, suivie par celle de Jacques Auxiette, tente de trouver des solutions, parfois radicales, au prix de contestations culturelles ou politiques et d’appels à aller plus loin.
 Interrogatif bien plus qu’affirmatif, le titre est un appel à tordre le cou à ce qui est souvent entendu localement sur une idée selon laquelle il y eût une volonté affirmée de détruire les traces du passé pour moderniser la ville. Tordre le cou également à une certaine chronologie affective se basant sur  la présence d’une majorité municipale à un moment donné, une opposition de la population dans les urnes, puis une politique de la ville radicalement différente. Une approche scientifique ne peut se contenter de telles assertions. Comme cela a toujours été le cas dans mon travail de chercheur et de conférencier, j’ai tenu à mettre en perspective documents d’archives, témoignage d’architectes et coupures de différents journaux. Bien davantage qu’une approche yonno-centrée, il m’était essentiel de traiter la question locale comme un exemple type parmi d’autres en France et en Europe lors de la même période.
Remettre en perspective c’est ici livrer une analyse de la question démographique et des profondes mutations économiques du territoire pour expliquer, au moins partiellement, une approche radicale de la ville sur une période précise. Affirmée, la finalité est la mise en avant d’une réflexion urbaine reposant sur une approche pragmatique bien plus que sur la volonté révolutionnaire souvent dépeinte.
 Là est la vision que je tiens à défendre pour cet article que vous pouvez trouver en librairies (Recherches vendéennes n°25 https://www.histoire-vendee.com/ouvrage/recherches-vendeennes-n-25/) et dont j’aurai plaisir à présenter des aspects lors des prochaines Journées européennes du patrimoine.
Tout est là , mais rien n’existe
L’avenue qui mène à l’Océan est déserte. Installés dans une forme de latence, une maison parée de galets roulés et un vieil hôtel dont les lambrequins de bois sont prêts à tomber. Tout pourrait revivre mais rien ne bouge. L’immobilité est l’essence du lieu, le mouvement de la vie y est à peine perceptible. Les personnes surgissent et se dispersent comme une nuée sans jamais avoir habité la ville. Même les palmiers, religieusement disposés dans leurs emplacements bornés par des carrés de béton moulé, ne font illusion. Une fois les yeux fermés, ils disparaissent. Car c’est en fermant les yeux que l’on mesure que rien n’existe vraiment ici. Pourtant, tout est là . D’avril à octobre, chaque semaine les mêmes visages, les mêmes rites, le même ronronnement des tubes néon entrecoupé du roulement du tiroir-caisse ; qui tel un fracas dans les allées clairsemées de la supérette, rappelle qu’il pourrait y avoir quelques traces de vie dans cette station balnéaire.
 Mais le mouvement y est si peu durable. À peine est-il perçu qu’il se volatilise. Furtive, la ville n’existe pas. Seul l’Océan se déploie pleinement, l’espace lui appartient irrémédiablement.
« Bonjour mon grand, t’as pas de boulot ? »
 Ce jour-là ça n’était pas la dernière fois. Seulement l’un de ces moments habituels à boire un décaféiné soluble sous le patronage d’une queue de vache suintant dans la cocotte et du canevas représentant un cerf près d’un torrent. Au moment de la quitter, elle déclara, de manière tout aussi abrupte qu’en ouvrant la porte une heure plus tôt, « T’es beau comme un as ! »
 Il fallait cueillir l’instant, capter ce compliment inattendu, presque aussi doux que les pâtisseries pressées dans l’antique gaufrier Gorenje et conditionnées dans un sac en plastique de supermarché. Parfois, il y avait sa Supercinq dans la cour de la maison ; souvent le jour de Noël. La difficulté d’alors était de trouver un cadeau pas trop durable mais pas trop ridicule non plus. Le type de présent qui serait apprécié sans devenir encombrant plus tard.
 Un jour il y eût une voiture moderne devant chez elle, celle de mon petit-ami. Elle n’y vit pas d’inconvénients, pas une seconde, sinon qu’il ne pouvait m’apporter un travail stable. Le secteur culturel, elle s’en méfiait. Les choses simples l’attiraient davantage.
 Un soir, Papy apporta un poste de télévision. Il avait un peu bu, ce qui était rare. Après qu’il se soit fait remonter les bretelles la télé est restée. C’est elle qui devint sa compagne du quotidien, c’est par elle qu’elle me voyait quand je travaillais trop loin pour la voir.
 Arriva le moment où elle quitta sa commune natale, ce qui n’était jamais arrivé sinon pour voyager ou pour des besoins médicaux. Longtemps déjà elle avait laissé derrière elle la ferme et la maison de famille. Le vieux Léon était mort, les pins parasols avaient tous disparu ; et le terrain de bord de mer synonyme des vacances en Renault 16 était devenu une jachère face à une zone pavillonnaire.
 Voilà ce qu’elle était et c'est parce qu'elle a toujours eu la rudesse d'âme des femmes que le travail de la terre a façonné qu'elle m'est encore plus absente depuis quelques semaines.
Conférence de présentation de mon livre sur Fontenay-le-Comte
Fontenay, son territoire et les grands courants nationaux, une cité de haute importance culturelle.
 Conférence-présentation de l’ouvrage À la découverte de Fontenay-le-Comte édité dans la collection Les Indispensables par le Centre Vendéen de Recherches Historiques en juin 2020.
 L’auteur William Chevillon, jeune médiateur culturel, est une personnalité atypique et singulière qui s’intéresse au patrimoine, à l’urbanisme moderne et l’art contemporain. Il présentera l’ouvrage à travers quelques aspects originaux et peu connus ; d’Alphonse de Poitiers à l’usine de Georges Mathieu en passant par Fontenay dans les pas d’Octave de Rochebrune. Aujourd’hui encore, Fontenay est une ville dont l’importance culturelle reste manifeste, l’héritage visible ne cesse de le prouver.
 Rencontre et séance de dédicace en présence de la librairie Florilège.
 Le 17 septembre 2020 à 18:30, salle des OPS, 102 rue de la République, 85200 Fontenay-le-Comte. Entrée gratuite. Conférence organisée avec le soutien de la Ville de Fontenay-le-Comte.
 Outre l’échange avec le public, cinq thématiques seront abordées lors de la conférence :
 ·        Une cité forte et indépendante entre la Loire et le Marais poitevin
Centre politique conforté par Alphonse de Poitiers, Arthur de Richemont et le pouvoir royal, Fontenay-le-Comte est une ville qui a du poids, notamment face à la puissance religieuse. Ville d’humanistes, d’artisans et de notables, Fontenay est, avec Maillezais ou Coulonges-les-Royaux, le cœur d’un bassin culturel majeur.
 ·        La ville et sa résilience après les conflits
Marquée par les conflits médiévaux, les guerres de Religion et la Révolution, Fontenay se relève avec succès. Si la ville se modernise et se développe, elle compose avec les difficultés si bien que le corps urbain a su garder une grande cohérence.
 ·        Comment une route royale sauve la ville ancienne au XVIIIe siècle et permet aujourd’hui de conforter le cœur de la cité
Traversant Fontenay, les rues de la République et Georges-Clemenceau témoignent de la modernisation du territoire national lors de la seconde moitié du XVIIIe siècle. En contournant la ville par le sud, la route royale évite la destruction de nombreuses maisons anciennes. Lieu des échanges sociaux, la rue de la République a permis au centre de Fontenay de résister face au développement extérieur.
 ·        Fontenay, un emblématique terrain d’expérimentations pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine grâce à quelques hommes et femmes de conviction
Dotée d’un héritage riche et reconnu, Fontenay doit sa renommée à des personnalités qui ont posé les bases de la valorisation actuelle du patrimoine. Octave de Rochebrune à Terre-Neuve et dans la ville, Émile Boutin en tant qu’architecte, Henry-Claude Cousseau au musée ou sœur Saint-Pierre avec le musée de plein-air, plusieurs générations se sont succédées et ont apporté leur vision, parfois à contre-courant.
 ·        L’usine de Georges Mathieu, un monument majeur dans l’histoire de l’art
Inaugurée en 1973, l’usine étoile dénote dans le paysage économique et architectural vendéen, elle est aujourd’hui un rare témoignage d’une œuvre bâtie confiée à un artiste lors de cette période (dans la même décennie l’agence Barto contribue au projet du cinéma Concorde à La Roche-sur-Yon). L’usine étoile est une réalisation majeure, un manifeste politique et social pour Georges Mathieu.
Sortie de mon livre sur Fontenay-le-Comte
Après un long travail, je vous annonce la parution de mon 1er livre aux éditions du Centre vendéen de recherches historiques (conseil scientifique Sorbonne-Université). Bientôt en librairie, il est une invitation à découvrir et comprendre Fontenay-le-Comte, riche cité d'Ancien Régime mais pas que ! https://www.histoire-vendee.com/ouvrage/a-la-decouverte-de-fontenay-le-comte/

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L’âme d’un théâtre
Ce texte est le morceau d’une lettre. Je n’en dirai pas davantage mais peut-être que ce fragment fera sens pour certain.e.s.
« [...]
Un théâtre a-t-il une âme ? La question mérite d’être posée dans ce cas comme pour tout autre lieu de création.
 Si elle existe, l’âme d’un théâtre est-elle un ensemble de personnes. Peut-être. Est-elle un ou plusieurs lieux. Sans doute. Est-elle ce qui nimbe les murs quand spectateurs, artistes et équipes sont partis. C’est probable.
 Est-elle le fruit de tout cela dans un agrégat impalpable. Assurément.
 Mais elle est aussi ce qui émane d’une lente construction ; et par cette construction tant d’éléments se mettent à graviter. Pour autant, rien n’y est perpétuel sans qu’une impulsion vienne relancer le fragile édifice. Cette impulsion c’est tout ce qui s’y déroule de non-habituel, de douloureux parfois, de jubilant aussi. Les murs d’un théâtre ne s’émoussent pas à l’usage mais l’âme s’estompe à l’habitude. Il faut convoquer autant de constance que de tumulte pour tenir une telle maison. La longévité n’y est pas routine, elle ne peut l’être, elle naît de l’acuité que l’on garde et que l’on nourrit.
 L’âme d’un théâtre ou de tout autre lieu de création n’est pas seulement ce qui y demeure. C’est ce qui s’y déroulera parce que les choses ont été. C’est la vague qui renaîtra parce qu’un jour quelqu’un a allumé l’océan.
[...] »
Je suis sorti
Je suis sorti, sans mon attestation je le reconnais. Je suis sorti sans mon attestation mais je ne suis pas allé bien loin. Pas bien loin physiquement je veux dire. Et je n’ai croisé personne. La Lune était gibbeuse et je ne dormais pas. Je suis sorti et j’ai marché dans l’allée. La Lune était gibbeuse, si peu décroissante que je ne dormais pas et, sur ma droite j’ai vu l’arbre devant lequel nous étions pris en photo quand nous étions petits. Pas l’arbre mort qui reste droit face à sa chute inévitable, celui juste à côté dont le tronc dessine une fourche proche du sol. J’ai marché jusqu’à m’arrêter au milieu de la chaussée, dans la rue. Pas la moindre lumière à l’horizon, ni sur l’asphalte, ni à travers les fenêtres. Seulement une chaleur un peu faible libérée par le sol, reliquat d’une journée où l’air était lourd pour la saison. J’ai regardé et je n’ai pu m’empêcher de me dire ce qui me revient souvent depuis des semaines : La nuit est redevenue la nuit.
Quand bien même elle finira par ne plus être la nuit – Je veux dire pas le lendemain matin, mais le jour où les bruits humains recommenceront à transpercer l’obscurité. –, elle a aujourd’hui repris ses droits comme on le dirait du monde végétal et animal recolonisant une ville désertée. Ce soir-là l’autoroute était muette, la route départementale mutique, et les chiens des alentours pas bien plus bavards. J’ai marché jusqu’à m’arrêter au milieu de la chaussée et j’ai regardé le ciel à travers le reflet laiteux de la Lune. J’ai surtout entendu le murmure des prés alentours. Non, pas un murmure mais plutôt une quantité de bruissements. Je me suis rappelé les sorties vespérales où, attifés de bottes et d’épuisettes, nous allions essayer de trouver quelques tritons dans les mares. Je ne sais pas quel bruit fait un triton mais le coassement des grenouilles je le connais. Et ce soir-là les grenouilles conversaient. Je n’entendais qu’elles. Finalement ce n’était pas une quantité de bruissements mais une immense clameur qui avait repris possession du ciel.
Je suis sorti, sans mon attestation je le reconnais. Je suis sorti sans mon attestation mais les grenouilles n’en avaient pas non plus.