Les semelles de mes chaussures, les plantes de mes pieds, lâarpentent pour la toute derniĂšre fois. Je fais durer le moment, longe la piĂšce, marche dĂ©licatement sur chaque recoin. Je sais exactement Ă quel endroit je vais lâentendre craquer, douce mĂ©lodie Ă mes oreilles apprivoisĂ©es, tel un chant de mine dont chaque souvenir en serait le dĂ©tecteur. Il continue Ă briller comme il lâa toujours fait, peut-ĂȘtre un peu plus aujourdâhui, pour signifier lâinstant, marquer la sĂ©paration ; me dire au revoir. Il nâest pas rancunier. Comme il est Ă©trange, que de toutes les choses que je laisse derriĂšre moi, ce soit ce parquet qui mâĂ©meut le plus. Lui, qui va sans doute le plus me manquer. Il faut dire quâavec le temps, nous avons partagĂ© tellement de choses, notre relation en est presque devenue fusionnelle. Combien de temps avons-nous passĂ© lâun contre lâautre au fil de ces annĂ©es, dans lâintimitĂ© de cet appartement, dans notre bulle, Ă lâabri du monde extĂ©rieur. Sans doute la relation la plus longue et fidĂšle que jâai pu connaĂźtre. Un peu bizarre ? Dâaccord, mais je vous interdis de me juger. Il a toujours Ă©tĂ© lĂ pour moi dans les moments importants, quâils soient difficiles ou plus heureux. Et les souvenirs remontent de maniĂšre tellement prĂ©visible que je nâai ni la force ni lâenvie de les arrĂȘter. Toutes les fois lors desquelles je me suis simplement allongĂ© de tout mon long, casque sur les oreilles, le regard perdu dans le vide immaculĂ© du plafond, pour Ă©vacuer une journĂ©e difficile ou frustrante. Ne plus rien ressentir que la douce duretĂ© de ce parquet sous mon corps, sa stricte froideur mâoffrant un point de concentration pour oublier tout le reste. Ătre accroupi dans un coin contre le mur bourrĂ© dâanxiĂ©tĂ© parce que je suis incapable de passer ce coup de tĂ©lĂ©phone. Danser tout seul sur une musique enjouĂ©e, donnant toute libertĂ© Ă mes mouvements, lĂąchant prise comme je le fais si rarement. Danser Ă deux sur un rythme lancinant, caressant dĂ©licatement le parquet de nos pieds dĂ©chaussĂ©s. Nos corps nus entrelacĂ©s, sĂ©parĂ©s du parquet par une simple couverture, alors que nous venons de partager la chose la plus intime quâil est possible de partager pour deux personnes. Ma tasse prĂ©fĂ©rĂ©e qui mâĂ©chappe des mains et rĂ©pand tout son contenu cafĂ©inĂ© sur les lattes en bois cirĂ©es de ce parquet, qui nâaura heureusement pas eu le temps de trop en absorber. Les moments anodins et rĂ©pĂ©titifs du quotidien, les grands Ă©vĂ©nements qui ne se produisent quâune fois et se transforment instantanĂ©ment en souvenirs inoubliables ; tout ce qui fait le cĆur dâune vie.
Et je pense aux autres vies qui ont Ă©tĂ© ou seront en contact avec ce parquet, dans cet appartement. Les vies passĂ©es et futures qui noueront des liens peut-ĂȘtre aussi forts que le nĂŽtre. Jâimagine un couple dâamants, Ă lâhistoire tortueuse et passionnelle, ayant enfin fini par se trouver, mais confrontĂ© Ă une nouvelle sĂ©paration, un nouvel au revoir. Ils sont assis sur ce parquet, lâun face Ă lâautre, les larmes aux yeux, se tenant par le bras. Il dit quâil part, elle dit quâelle reste, et que tout ira bien. Jâimagine une jeune femme brune couchĂ©e le long de ces lattes Ă chevrons, Ă©couteurs dans les oreilles, se passant la derniĂšre musique que son dĂ©funt mari a composĂ©e. Ăchos dâune distance qui sâĂ©tait installĂ©e depuis bien longtemps, fantĂŽme dâune prĂ©sence qui ne quittera plus ces murs, mais dont elle doit faire le deuil. Tous les pas, tous les meubles, toutes les chutes, tout ce temps, qui abĂźmeront inexorablement ce joli parquet. Et lui qui perdurera. Lui qui survivra. Qui me survivra.Â
Je le remercie, de mâavoir accordĂ© ce petit bout de sa longue existence. Jâen connaĂźtrais peut-ĂȘtre dâautres, des parquets Ă chevrons, mais aucun ne sera lui. Nous disons au revoir si souvent, dĂ©sormais. Aux gens. Aux choses. Je nâai pas envie que ça devienne banal, jâai envie que ça continue Ă signifier quelque chose, Ă ĂȘtre une Ă©tape marquante. Je soulĂšve le dernier carton quâil me reste Ă dĂ©barrasser avant de quitter dĂ©finitivement les lieux. Un carton rempli de livres, bien entendu. Jâen choisis consciencieusement un quâil me tient Ă cĆur de lui offrir. Je le dĂ©pose contre le mur, juste Ă cĂŽtĂ© de la porte dâentrĂ©e. Il faudra bien quâil ait de quoi lire, jusquâĂ lâarrivĂ©e du prochain locataire. Et il faudra bien quâil reste un bout de moi, ici, pour ne pas quâil mâoublie trop vite. Je dĂ©pose mon dernier pas qui craque avant de me retrouver dans le couloir. Avant de fermer la porte sur un autre chapitre de ma vie, marquĂ© par un parquet verni Ă chevrons. Â




















