24. Ătats dâĂąme
Est-ce que je suis supposĂ© te dire tout ce que je ressens ? Tout ce qui me tracasse ? Dois-je verser en continu sur toi le flot de mes Ă©tats dâĂąme pour te donner lâimpression quâil existe un lien entre nous ? Ătrangement, ne pas parler de soi, ne pas se confier, peut donner lâimpression que lâon accorde peu dâintĂ©rĂȘt Ă la personne avec qui lâon discute, ou avec qui lâon partage sa vie. Il a trĂšs souvent Ă©tĂ© question de ce sujet entre nous, tu mâas souvent reprochĂ© de ne pas assez me confier, de ne pas verbaliser les mĂ©caniques de mon esprit. Mais pourquoi forcer une personne Ă parler dâelle, si elle ne le souhaite pas ? En quoi serait-ce un devoir ? En quoi serait-ce une attente automatiquement de la part de lâautre personne dĂšs que lâon essaie de nouer une relation ? Tu souhaitais aussi que je te pose plus de questions, que je mâintĂ©resse plus Ă toi. Mais ce nâest en rien mon droit de tâimposer cela, de te faire subir ce que moi-mĂȘme, je nâavais aucune envie de vivre. Je ne te confie pas tout, je ne te dĂ©taille pas tout ce qui traverse mon esprit, pour de nombreuses raisons que tu devrais ĂȘtre en mesure de comprendre. Je rechigne Ă le faire parce que ce nâest pas un exercice facile, il demande dâaller creuser Ă des endroits que lâon prĂ©fĂ©rerait parfois laisser de cĂŽtĂ©, laissĂ©s inexplorĂ©s, au moins pour un temps. Il demande aussi dâĂȘtre capable de pouvoir transformer en mots et phrases cohĂ©rentes et sensĂ©es la tornade de mes pensĂ©es et affects. Tu tâattends Ă ce que je produise une dissertation limpide et travaillĂ©e Ă partir de notes indĂ©chiffrables prises sur un brouillon. Je nâai jamais compris comment font les personnes qui consultent un psychologue et rĂ©ussissent Ă dĂ©baller toutes sortes de choses Ă cet inconnu. Je crois que je profiterais de son canapĂ© et que je lui parlerais de la pluie et du beau temps, ou du dernier bouquin que jâai lu, mais il ne sortirait pas grand-chose dâautre de moi. Alors, certes, jâai bien conscience que tu nâes pas une inconnue que je paye Ă lâheure, mais dans lâidĂ©e, le principe peut ĂȘtre comparable. Câest peut-ĂȘtre facile pour certaines personnes de parler dâeux, il y en a mĂȘme qui aiment un peu trop ça dâailleurs, et qui doivent se dĂ©lecter sur le fauteuil de leur psy ; mais ce nâest pas le cas de tout le monde. Ce nâest pas le mien. Mais paradoxalement, ce serait mĂȘme un peu moins difficile avec un ou une inconnu(e), quâavec une personne dont on est trĂšs proche. Ce qui illustre plutĂŽt bien lâautre raison pour laquelle je ne peux (veux) tout te confier. Parce que câest toi, justement. Lâimage que tu peux te faire de moi est extrĂȘmement importante Ă mes yeux. Elle reprĂ©sente tout. Et je ne souhaite pas la dĂ©grader en te confiant mes faiblesses, mes peurs, mes hĂ©sitations, mes doutes, et tous ces ressentis et Ă©tats dâĂąme nĂ©fastes qui peuplent mon conscient, et mĂȘme au-delĂ . Je ne veux pas que tu sois tĂ©moin de ces parties de moi. Je veux que tu ne voies que le bon, le positif. Je sais, câest puĂ©ril. Et ce nâest pas tangible, pas rĂ©aliste. Mais câest lĂ ma maniĂšre de gĂ©rer les choses. Le concept de partager ses faiblesses pour en rĂ©duire le poids mâest totalement Ă©tranger. Il me semble tellement inaccessible. Je ne peux pas faire part de ce qui me complexe, de ce que jâimagine ĂȘtre capable d'entacher ton opinion de moi, de te faire fuir. Je prĂ©fĂšre les garder pour moi et mâen dĂ©patouiller comme je peux. Les garder Ă lâintĂ©rieur et te montrer un extĂ©rieur plus fort, plus sĂ»r de lui. MĂȘme si ce nâest quâune apparence. On ne voit seulement ce que les gens veulent nous montrer. Mais ça ne devrait pas ĂȘtre le cas dans une relation amoureuse. Câest sans doute toi qui es dans le vrai. Et mon incapacitĂ© Ă lâaccepter et Ă le mettre en pratique nâest quâun autre de mes nombreux dĂ©fauts. Un de plus que je ne veux pas que tu dĂ©couvres. Câest pour cela que je ne te lâavouerai jamais. Câest pour cela que cette lettre ne finira jamais entre tes mains.











