AĂŹD
Une journée de jeûne dans la chaleur et le bruit, ici la vie ne s’arrête jamais, bien que la ville se soit quelque peu apaisée et que les grandes artères sont enfin praticables. Ils sont partis à la mer. Une atmosphère euphorique, dans les souks on se presse, on s’entasse, les échoppes en bord de route dégueulent de chaussures en plastiques, de ballons colorés, des mégaphones annoncent les prix en boucle de leur voix surannée, l’odeur est saisissante, pour ne pas dire nauséabonde. Déjà une carcasse gît sous une arcade, des côtes dressées vers le ciel, encore un peu rougies, léchées par les chats. A côté, une vache attachée au milieu des détritus. Un tableau de Bacon.
Sept heures, samedi soir. Le soleil se couche et les estomacs serrĂ©s se jettent sur la nourriture. On veut trop, trop vite, comme si l’on avait peur que cette nourriture dont on s’est privĂ© et qui est maintenant sur la table allait soudain disparaĂ®tre, et le ventre proteste, il se ferme, rejette ce flot qui l’inonde soudain, on le sent qui ne sait pas, qui ne parvient pas Ă gĂ©rer cette ardeur et l’on s’affale sur le sofa, l’abdomen gonflĂ©, lourd, pas vraiment rassasiĂ© mais bien garni, on se regarde en coin satisfait de partager ce moment immuable, satisfait aussi de se voir s’enfoncer dans les coussins. Leur tissus synthĂ©tiques nous englobe alors, ils nous enveloppent et nous Ă©touffent, notre peau prisonnière de leur Ă©treinte se dĂ©bat et transpire encore plus, mon dos mouillĂ© colle Ă ma chemise, qui transpire sur les coussins et cela est si poisseux, tout est moite et la poussière du dĂ©sert, qui jusque lĂ dormait entre les fibres, s’échappe enfin et voilĂ que sur ma peau j’accueille une mer de limon, une terre infertile et collante. Plus de dĂ©goĂ»t pourtant, le sel et la sueur, la fumĂ©e noire des moteurs, tout ça fait partie des jours ici, un grand filtre de suif qui encrasse nos sens, et sous la poussière et le temps les gens qui bougent.Â
La langueur des corps se dissipe peu à peu, la langue collante d’avoir trop attendu, on se secoue, dehors on se jette dans les voitures, dans les rues, on accoure retrouver des amis au café. On y passera la nuit, à boire du thé, à parler de la vie qui coule ici comme un sirop sucré, s’étale sur la table et déjà les mouches et les fourmis, les univers s’entrelacent, au-dessus de nous les étoiles et ici un rat qui s’enfuit au bruit d’un moteur.
Ailleurs, plus loin dans la ville, les enfants jouent dans les rues, on monte sur un âne et c’est la course, le touk touk slalome entre les passants et les chaises en plastique, l’âne renâcle, un groupe de mouton frĂ©mit et s’entasse autour de l’auge, un père furieux crie, des tapis lavĂ©s trop tard pendent aux fenĂŞtres, la rue est humide, pleine de la boue des grands nettoyages, le coiffeur coupera des cheveux toute la nuit, le pain et les pâtisseries s’entassent Ă l’air libre sur des Ă©chafauds de bois, ils y sĂ©cheront dans l’air crasseux, des chichas dans tous les cafĂ©s, et englobant le tout, la voix du muezzin qui pĂ©nètre chaque fenĂŞtre, chaque porte, et on murmure entre ses lèvres, cette voix qui nous rappelle que nous ne dormirons pas, cette nuit, 25 millions respireront ensemble les appels des minarets, se prĂ©parant au lever du jour.Â
Quatre heures du matin. On se lave, on se douche. Trois fois les mains, puis le visage, la bouche, les nez, les oreilles, la tĂŞtes, les pieds... L’odeur du chlore envahit les salles de bain, des tâches oranges de fer au plafond et au mur, la peinture qui se dĂ©colle par plaque, mais nous serons propres. Lavons-nous de cette sueur, de cette odeur d’animaux et d’excrĂ©ments qui coure dans les rues, de ces journĂ©es qui pèsent sur nos nuques trop raides... Je me couvre d’un foulard, ce matin les femmes seront couvertes, soustraites aux regards, mais sous ce voile colorĂ© je perçois la courbe d’une nuque, et un sourire couvert de pigments cherchera un regard approbateur, c’est dans la foule que nous trouverons quelqu’un Ă marier, parce que sous les tissus et la prière la fĂŞte gronde, et c’est la vie que l’on vient cĂ©lĂ©brer.Â
Cinq heures. Nous sortons. Des petites ruelles, deux par deux d’abord, nous rejoignons les rues, puis les grands axes, le soleil se lève, la lumière du matin est transparente au-dessus des immeubles qui s’affaissent, des nuées de pigeons sortent pour leur première ronde, un groupe de fillettes vêtues de longues robes colorées chantent et tapent des mains. Nous sommes foule maintenant. Nous sommes millions. Le flot ne s’arrête pas, nous nous tenons par le bras, mères et enfants, famille, nous avançons ensemble dans cette marée de corps qui écrase tout, tous ces gens, tous ces corps, le bruit, partout, les appels des muezzins, constamment le bruit et les corps, Allah, les pigeons en nuées, on s’amasse, tout cela grossit encore, une masse, une masse, une masse.
Sur la route, un carrefour, des tapis disposĂ©s au sol, les gens arrivent par bus, par voiture, Ă cheval, Ă pied, puis on se sĂ©pare, les femmes derrière et les hommes devant, on se dĂ©chausse, des allĂ©es de chaussure qui attendent le ciel, on prend place en lignes, le jour arrive, le bruit, touts ces voix, l’attente fĂ©brile. Un homme passe avec une grappe de ballons colorĂ©s. Les enfants crient, on prend des photos, on se filme. Tout cela est très vivant, il y a une grande joie Ă se retrouver, Ă sentir cette puissante force d’être unis, des chants s’élèvent, on attend.Â
Cinq heures quarante-cinq. L’imam annonce le dĂ©but de la prière. D’un seul mouvement on se lève. Silence. L’espace de quelques secondes, la ville est silencieuse.Â
Allah o akbar
Allah o akbar
Allah o akbar
Allah o akbar
Allah o akbar
Allah o akbar
Allah o akbar
Sept fois l’appel rĂ©sonne. Sept fois nous levons nos mains Ă notre tĂŞte, ouvertes, Ă©coutant le nom de Dieu. Sept fois nous plaçons nos mains croisĂ©es sur notre ventre. Sept fois un murmure commun frĂ©mit, s’élève de millions de bouches. C’est une chorĂ©graphie magnifique, tous ces corps, ces visages, ces vĂŞtements, ces voix, un seul ĂŞtre immense et organique. BaissĂ©s, les mains sur les genoux. Puis au sol, le front appuyĂ© sur le tapis, les murmures de chacun formant une vibration, j’entends mes voisines et je perçois toutes celles au-delĂ , et encore au-delĂ un autre rassemblement rĂ©uni autour d’un autre imam, et partout, partout en mĂŞme temps, les prières de ces hommes et de ces femmes glissent entre les dents, un souffle de son, du vent, quelque chose qui s’approche peut-ĂŞtre du bruit de la mer qui se frotte sur du sable.Â
Six heures peut-ĂŞtre. La prière est terminĂ©e. Nous retournons Ă nos chaussures, le bruit explose Ă nouveau, dĂ©cousu, dĂ©sordonnĂ©, un unisson de sons mal accordĂ©s. On se retrouve tant bien que mal, hommes et femmes Ă nouveau mĂ©langĂ©s. Certains restent assis, ceux-lĂ bien souvent ont amenĂ© leur propre petit tapis et portent un bonnet de crochet, leurs vĂŞtements sont blancs ou bleus, immaculĂ©s, clartĂ© très Ă©trange dans ce panorama, certaines ne laissent paraĂ®tre d’elles-mĂŞmes que leurs yeux entourĂ©s de noir. Ceux-lĂ donc resteront encore Ă Ă©couter l’imam, tandis que la majoritĂ© de la foule se presse dĂ©jĂ pour s’éclater dans les quartiers, s’engouffrer dans les ruelles malodorantes et encombrĂ©es. On entend une rumeur - le festival disent-ils - et dès qu’on pĂ©nètre entre les immeubles les hommes s’unissent autour d’un camion, on a placĂ© des instruments et deux haut-parleurs et on rap sur de la musique orientale, les hommes tapent du pieds et dansent.Â
Juste derrière, des cris. On s’enfonce un peu plus dans les quartiers. Après la lumière du matin et la blancheur des tissus propres, la boucherie. En deux minutes, les rues se sont couvertes de sang. Il a une couleur rouge très vive, et est si Ă©pais qu’il recouvre les pavĂ©s, le bitume, les dĂ©tritus. L’odeur est infecte. Une odeur de merde, de boyaux, de bĂŞtes qui se chient dessus, l’odeur de leur peur qui rentre dans la gorge et s’imprègne dans les habits. Les yeux bandĂ©s, affolĂ©s, ils sentent le couteau qui tranche la gorge, lĂ dans la rue, tandis que d’autres s’affairent dĂ©jĂ Ă ouvrir un ventre en deux, et vite, avant que le chaud et les bĂŞtes ne viennent infecter la viande, vite la dĂ©pecer, la dĂ©pouiller de sa peau, on voit le gras former une couche blanche et crĂ©meuse entre cette peau qu’on arrache et la chair, des hachoirs s’abattent en un bruit sourd sur les membres et les coups, des enfants se saisissent - pour jouer? - plus tard ils seront abandonnĂ©s par terre et les chats, les chiens et les rats n’auront plus faim, gloire Ă Dieu pour eux aussi. Tellement de bouches Ă nourrir, tellement de familles qui cĂ©lèbrent, il faut vite tuer encore, et donc on amène dans la foulĂ©e une autre vache, un autre mouton, tandis que le prĂ©cĂ©dent tressaille encore, par sa gorge ouverte on tire son larynx, son corps traĂ®nĂ© Ă l’écart, des familles se saisissent dĂ©jĂ des premiers morceaux, ils auront dĂ©pensĂ© l’équivalent de leur salaire pour rendre hommage Ă Dieu, pour cĂ©lĂ©brer la santĂ© et la vie, et la mort et le sang par terre pour cĂ©lĂ©brer la vie dedans, Ă l’abri dans les maisons, et les gens sont heureux dehors, tous s’affairent Ă amener des seaux, des balais, on lave Ă grandes eaux ces fluides malodorants, mais pas vraiment d’égouts et les bĂŞtes suivantes qui continuent Ă s’effondrer, le tout se mĂ©lange Ă la terre sale qui couvre le sol, une boue Ă©paisse et poisseuse qui collera aux chaussures plusieurs jours encore.Â
Dedans on boit le thé au lait. Les enfants s’écroulent de leur nuit de jeux et d’attente. On s’affaisse un à un sur les canapés, à même le sol sur le tapis, la tête repose sur un coussin. Il fait vraiment chaud, entassé ensemble dans ce petit salon, et encore les tissus synthétiques qui étouffe la peau, je suffoque, je m’étouffe, la nuque détrempée et les cheveux collants, on se noie ensemble dans un sommeil hoquetant, on entend les pales du ventilateur au-dessus de nos têtes et on se noie, prière et sang, vie et mort, un grand mélange de silence et de bruit, on se noie dans nos corps dissous.
Nous nous rĂ©veillons la tĂŞte lourde. Le calme au-dehors est frappant. La ville dort et mange, il fait chaud, c’est la première fois que les rues sont vides. La Fata est servie. On mange le riz garni de pain sĂ©chĂ©, arrosĂ© de sauce tomate aillĂ©e. On se partage un bol de bouillon et on se sert de la viande avec les doigts. Dans une torpeur crasse nous jouons aux cartes ,nous Ă©coutons de la musique, buvons du cafĂ©. Le temps va s’écouler lentement, mais aujourd’hui l’important est de le passer ensemble.Â
Dans la rue Ă nouveau, je rentre. Il fait nuit. Des carcasses. Un mouton encore tuĂ©. Durant quatre jours, nous les mangerons. Les gens sont calmes. AĂŻd a commencĂ©. Â
CAIRO, 12TH OF AUGUST, 4PM










