— On y va, Mamie ? La navette va partir sans nous !
— Minute, j’arrive… où j’ai mis mon chat ?
C’est ainsi que commence l’histoire de Léonard, huit ans, cheveux blond en bataille, l’oreille toujours un peu rouge à force de tirer dessus quand il est impatient. Et il est souvent impatient, surtout depuis que sa grand-mère a décidé d’économiser sur les trajets interplanétaires.
Au lieu de prendre une navette comme tout le monde, Mamie Olga a opté pour un forfait de téléportation discount, vendu par un site louche avec un slogan prometteur :
"Sauter de planète ? Moitié prix, triple fun !"
— Mamie, elle est bizarre, ta machine...
— Elle est pas bizarre, elle est juste… créative. Tiens, passe-moi le chat.
Mais il est où d’ailleurs le chat ? Léonard cherche le minet, qui ne s’appelle pas Minet mais Fractal, un vieux sphynx fripé comme une chaussette oubliée dans un coin de l’espace-temps. Fractal n’aime ni les voyages, ni les gens, ni les paradoxes quantiques. Encore une fois, ce vieux grognon a disparu.
Un bruit de pas feutré, le son sourd du chat qui saute sur la table.
— Ah non, Fractal ! Ne touche pas à ça !
Mamie Olga se précipite sur sa télécommande à tout faire. Une vieille boîte en métal cabossée, couverte de boutons, dont plusieurs portent des étiquettes ridicules : « NE PAS APPUYER » en six langues mortes.
Trop tard. Avec un sourire malicieux, le petit monstre, a sauté sur la table et appuie sans faire exprès sur un gros bouton rouge marqué « Zbloop ++ ».
Un grand "FLOMP" sonore, comme un pet de géant dans une casserole. Puis, plus rien. Silence.
Quand Léonard rouvre les yeux, il est debout dans un couloir qui sent la lavande tiède et le fromage de pied. À côté de lui, Mamie Olga tient une huître en laisse.
— Mamie ? C’est quoi ça ?
— Hein ? Oh non… C’était Fractal il y a deux secondes.
Léonard regarde l’huître, l’huître le regarde. Enfin, si on suppose que c’est un œil. Peut-être un nombril. Elle émet un petit glouglou offensé.
— Et toi ? T’as pas changé ?
— Tu as une jambe en bois.
Effectivement. La jambe gauche de Léonard est maintenant une prothèse en bois verni, sculptée de motifs floraux, avec une petite roulette en dessous qui grince légèrement. Très chic. Très pirate. Très involontaire.
— Encore une conversion aléatoire de matière… Bon, c’est pas grave, ça repousse normalement. L’an dernier, ton oncle s’est retrouvé avec une main en velcro pendant six mois. Très pratique pour ranger les chaussettes, cela dit.
Mais Léonard n’écoute pas. Il est fasciné. Au bout du couloir, une dame en peignoir transporte un saxophone-flamant rose. Elle le salue d’un "bonjour" chanté et disparaît dans un mur.
— J’ai peut-être mal mis les coordonnées. Mais tu vas voir, c’est super. On est dans un centre de transit multidimensionnel de classe D.
— D comme… "Démerdez-vous". J’adore cet endroit. Il est vivant.
Vivants, les murs le sont peut-être aussi. Ils ondulent légèrement, comme des méduses mal lunées. Des panneaux d'information clignotent en morse contrarié.
Dans la salle principale, une foule étrange s’agite : un homme avec une tête de clé USB crie qu’il a perdu sa femme (qu’il confond avec une passoire), une vieille dame engueule son chihuahua transformé en presse-agrumes, et un panneau lumineux clignote en boucle :
"Veuillez ne pas manger les objets transformés. Ils peuvent contenir des souvenirs d’enfance."
— C’est n’importe quoi, Mamie ! C’est pas un vrai service !
— Bien sûr que si. Regarde, y’a une boîte de doléances !
Effectivement. Une grande boîte en carton, sur laquelle est écrit :
"Mettez vos plaintes ici. Nous les transformerons en compost émotionnel."
Léonard, qui aime les mots mais pas trop le compost, décide qu’il en a assez.
— Je veux rentrer. C’est nul, ta téléportation ! Je veux mes jambes ! Je veux Fractal, pas un sushi qui bave !
L’huître fait un bruit offensé et crache une bulle en forme de point d’interrogation.
Mais Mamie, elle, a déjà ressorti sa télécommande-à -tout-faire.
— Tu vois, avec un peu de bonne volonté et beaucoup de boutons, on peut s’en sortir.
Et les voilà ailleurs. Pas chez eux, non. Sur une plage de Saturne VI, où les crabes chantent des berceuses en finnois et les cocotiers donnent du jus de pizza. Léonard a retrouvé ses jambes. Mais il a maintenant des bras de spaghetti.
— Tu es très al dente, mon chéri ! Allez, on recommence. Troisième fois, ça passe toujours.
— Tu crois qu’un jour on finira quelque part sans que tu me transformes en plat de cantine ?
— Je fais de mon mieux. Et puis, regarde, au moins tu n’es pas devenu un accordéon comme ton cousin Marcel. Il a dû apprendre à respirer en fa dièse.
Mais Léonard, soudain, s’arrête. Il regarde autour de lui. Les gens changés, les objets absurdes, les animaux devenus instruments de musique… et lui vient une idée.
— Dis, Mamie, si chaque téléportation modifie des choses… on pourrait faire exprès de devenir ce qu’on veut ?
— Imagine… Je me transforme en bonhomme élastique, je vais partout. Fractal devient un dragon de poche. Toi, tu deviens une machine à cookies !
Mamie réfléchit. Elle regarde l’huître, qui crache une petite flamme bleue. Puis elle sourit.
— D’accord. Mais cette fois, c’est moi qui choisis les coordonnées. Je veux des ailes.
Et c’est ainsi que, quelques mois plus tard, un groupe étrange fait le tour des mondes. On les appelle Les Avatagés. C’est une contraction de Avatars et de Changés. On dit que le chef a des jambes normales, des bras en caoutchouc et un chapeau qui prédit l’avenir. Que sa grand-mère distribue des cookies qui rendent les rêves vrais. Et qu’un dragon minuscule siffle la mélodie du chaos sur un saxophone qui a des plumes.
Et voilà comment on transforme une téléportation bidon en avantage.
Tout ça, à cause d’un vieux bon de réduction… et d’un chat idiot.