Il ne sâagit pas dâun roman mais dâun essai, du moins câest ainsi que lâa voulu lâauteur et que le prĂ©sente lâĂ©diteur Anamosa. Dâailleurs Ă regarder le livre, on sâen doute car on voit bien quâil est bourrĂ© dâillustrations, et que la plupart des pages comportent des notes de bas de pages.
Donc un essai, mais franchement dans le genre rĂ©cit dâaventure, on ne fait pas mieux. Car cet essai porte sur un personnage historique mĂ©connu, mĂȘme si le dit bonhomme publia de son temps un petit feuillet consacrĂ© Ă certaines parties de son histoire absolument incroyable. Je pourrai dire Ă la lecture des Ă©pisodes de son existence que ce nâest pas une vie que le sort lui octroyĂ© mais plusieurs. Jugez donc vous-mĂȘme.
En 1792, Ă 15 ans, ce natif de Bordeaux sâengage sur un corsaire de la toute jeune rĂ©publique française. Pas de bol, le navire est pris par la marine anglaise et notre homme se retrouve enfermĂ© sur un ponton, lâun de ces navires dĂ©sarmĂ©s servant de prison. ConfinĂ© avec la lie de la terre, entassĂ© avec des ĂȘtres affaiblis et porteurs de virus au sein de cette vaste geĂŽle infecte, infestĂ©e de rats, embossĂ©e dans la vase dâune rade aux relents putrides, sa santĂ© sâĂ©tiole.
Pour sâen sortir il nâa pas dâautre choix que de sâenrĂŽler pour aller se battre contre ses propres compatriotes lors de lâexpĂ©dition de Quiberon.
Pas de bol, le dĂ©barquement sur les cĂŽtes bretonnes est un dĂ©sastre. Comme lui, nombre de supplĂ©tifs sont rejetĂ©s Ă la mer et pour sauver sa peau, il regagne Ă la nage un des navires de lâescadre anglaise.
De retour au Royaume Uni, il embarque en 1795 Ă Portsmouth en Angleterre Ă bord dâun baleinier anglais en partance pour une longue campagne de pĂȘche dans le Pacifique.
Pas de bol, son navire fait naufrage devant Nuku Hiva, une des Ăźles Marquises, alors peuplĂ©e de cannibales. Il rĂ©ussit toutefois Ă sâintĂ©grer dans une des tribus et il y refait sa vie au point de jouir du statut de chef aprĂšs que sa personnalitĂ© ait poussĂ© un petit roi marquisien Ă lui donner sa fille pour Ă©pouse. Il fonde donc une famille, apprend la langue locale, couvre son corps de tatouages. Devient en somme un marquisien totalement intĂ©grĂ©, participant aux batailles entre villages, voire inter-Ăźles mĂȘme, souffrant des dĂ©faites et des disettes, participant aux fĂȘtes et Ă la vie culturelle des Marquisiens. Dans son petit fascicule, il soutint par contre nâĂȘtre jamais devenu un anthropophage, ce qui est en contradiction avec les rites dâintĂ©gration.
Presque 10 ans plus tard, un navire russe apparait Ă lâhorizon de Nuku Hiva. A son bord, lâexplorateur russe Krusenstern qui se consacre Ă lâĂ©tude des peuples du Pacifique. Il rencontre bien Ă©videmment Kabris qui va tant lâintĂ©resser quâil va lui consacrer une large partie dans la rĂ©daction de sa relation de voyage.
En 1804, pas de bol, il est probablement enlevĂ© par les russes qui le ramĂšne au Kamtchatka ; Krusenstern, voulait sans doute le prĂ©senter Ă Alexandre 1er, lâempereur de toutes les Russies, car avoir survĂ©cu neuf ans chez des sauvages rĂ©putĂ©s cannibales, sây intĂ©grer aussi bien, avoir le corps entiĂšrement tatouĂ©, en faisait une bĂȘte curieuse digne de lâintĂ©rĂȘt des puissants de ce monde.
Câest ainsi que Kabris perdit sa famille en quittant malgrĂ© lui son Ăźle pour ne jamais y revenir ce quâil tenter toute sa vie, ce quâil regrettera toute sa vie.
Sur le navire, il nâexerce pas ses talents dâadaptabilitĂ© Ă cette nouvelle sociĂ©tĂ© comme il lâavait fait lorsquâil sâĂ©choua sur Nuku Hiva. Ce qui tendrait Ă penser quâil juge inutile un nouvel apprentissage puisquâil dĂ©sire retourner au plus vite auprĂšs de sa famille. Dâailleurs, Ă lâescale dâHawaĂŻ il est tentĂ© dây rester afin dây attendre un navire lui permettant de rejoindre les siens. Finalement, il y renonce en se rendant compte que les langues des deux Ăźles nâont rien Ă voir entre elles.
A bord, Il se lie dâamitiĂ© avec le conte TolstoĂŻ. Non pas lâĂ©crivain mais son oncle, un personnage assez atypique, tatouĂ© comme Kabris, anarchiste avant lâheure et visiblement un problĂšme permanent pour le capitaine du navire. En fait Kabris doit affronter tous les problĂšmes qui se posent aux rĂ©fugiĂ©s, y compris ceux dâaujourdâhui. Sâadapter certes, mais aussi conserver son identitĂ© et sa culture car les perdre serait renoncer de retourner un jour chez les siens. Toute sa vie, Kabris, tenta tout ce qui fut en son pouvoir pour rĂ©unir assez dâargent afin dâembarquer Ă nouveau vers les Marquises et y retrouver sa famille.
En cette fin dâannĂ©e 1804, câest lâarrivĂ©e au Kamtchatka. Il va rester en Russie 13 ans. Et au contraire de sa vie sur le bateau, il dĂ©cide de sâintĂ©grer Ă cette nouvelle sociĂ©tĂ©. Il en va de sa survie. Lâattente dâun voyage retour est vaine. Il va en convenir et il faut vivre. Heureusement les cabinets de curiositĂ© sont en pleine vogue auprĂšs des lettrĂ©s de lâĂ©poque. Il devient la coqueluche des notables. Petit Ă petit, dâaristocrate en bourgeois, il se rapproche de Moscou quâil atteint en 1806. LâannĂ©e suivante, il arrive Ă Saint-Petersbourg, oĂč dâailleurs il va se remarier. Il y a Ă©tĂ© envoyĂ© pour ĂȘtre prĂ©sentĂ© au tsar qui exprimera son amitiĂ© en le gardant Ă son service comme maĂźtre de natation Ă lâĂ©cole navale de Kronstadt.
En 1817, il parvint enfin Ă revenir en France. Il devient une coqueluche de lâaristocratie europĂ©enne. Il est ainsi invitĂ© par le roi de France puis par celui de Prusse. Mais si ces sollicitations lui permettent de vivre et de voyager, cela ne lâenrichit pas. Aussi, Kabris pour financer son tant espĂ©rĂ© voyage de retour Ă Nuku Hiva, dĂ©cide de gagner de lâargent en sâexhibant dans les foires comme bĂȘte curieuse. Il compte sur ses grimages, sa faconde enrichie des nombreuses langues quâil possĂšde, ses mĂźmes de combats et de danses exotiques, et surtout ses tatouages que nu, il exhibe. Mais tout cela lui permet Ă peine de constituer un petit pĂ©cule.
A lâautomne 1822, une vague de froid sĂ©vit. Il attrape une maladie infectieuse, peut-ĂȘtre une grippe lors dâune exhibition Ă Valenciennes. Il est admis Ă lâhĂŽpital dans un Ă©tat prĂ©occupant le 22 septembre 1822. Le lendemain, il dĂ©cĂšde. Sur son lit de mort, sa derniĂšre pensĂ©e va vers sa femme et ses enfants de Nuku Hiva.
Ăvidemment quelques bonnes Ăąmes poussĂ©es par un prĂ©tendu intĂ©rĂȘt scientifique voulurent conserver sa peau. Lâhospice qui conservait son cadavre, sây refusa. Et afin de dĂ©courager les probables pilleurs de tombe, il fut enterrĂ© entre deux autres cadavres de misĂ©reux.
Ăvidemment lâhistoire du bonhomme est incroyable. Mais ce bouquin, Ă©crit par un scientifique - Christophe Granger est historien et sociologue - se lit comme un bon roman. LâĂ©clairage quâil apporte par ses connaissances sur tout un monde allant des marquisiens Ă la cour du tsar ; des pontons de Plymouth au Kamtchatka donne une incroyable richesse au plaisir de lecture. En outre, il faut signaler la richesse de lâiconographie. En somme un livre scientifique qui se lit aisĂ©ment sans connaissance particuliĂšre. Câest Ă tout Ă lâhonneur de son auteur.
On peut lire le petit opuscule publiĂ© par Kabris sur GallicaÂ