Marceline Desbordes-Valmore, Les Pleurs, "Révélation", 1833
Vois-tu, dâun cĆur de femme il faut avoir pitié ;
Quelque chose dâenfant sây mĂȘle Ă tous les Ăąges ;
Quand elles diraient non, je dis oui. Les plus sages
Ne peuvent sans transport se prendre dâamitié :
Juge dâamour ! Ce mot nous rappelle nos mĂšres ;
Le berceau balancé dans leurs douces priÚres ;
Lâange gardien qui veille et plane autour de nous,
Quâune petite fille Ă©coute Ă deux genoux ;
Dieu qui parle et se plaßt dans une ame ingénue,
Que lâon a vu passer avec lâerrante nue,
Dont on buvait lâhaleine au fond des jeunes fleurs,
Quâon regardait dans lâombre et qui sĂ©chait nos pleurs ;
Et le pardon qui vint un jour de pénitence,
Dans un baiser furtif redorer lâexistence !
Ce suave lointain reparaĂźt dans lâamour ;
Il redonne Ă nos yeux lâĂ©tonnement du jour ;
Sous ses deux ailes dâor quâil abat sur notre Ăąme,
Des prismes mal éteints il rallume la flamme ;
Tout sâillumine encor de lumiĂšre et dâencens ;
Et le rire dâalors roule avec nos accens !
Des pompes de Noël la native harmonie
Verse encor sur lâhiver sa grĂące indĂ©finie ;
La cloche bondissante avec sa grande voix,
Bouge lâair en vibrant : NoĂ«l ! comme autrefois ;
Et ce ciel qui sâemplit dâaccords et de louanges,
Câest le Salutaris et le souffle des anges !
Et puis, comme une lampe aux rayons blancs et doux,
La lune, dâun feu pur inondant sa carriĂšre,
Semble ouvrir sur le monde une immense paupiĂšre,
Pour chercher son Dieu jeune, égaré parmi nous.
« Oh ! quâelle soit heureuse entre toutes les femmes ! »
Dit une femme heureuse et choisie à son tour ;
« Oh ! quâelle rĂšgne aux cieux ; jâai mon ciel, jâai lâamour !
Par lui, lâĂ©ternitĂ© sauve toutes nos ames ! »
La pitié fend la nue, et fait pleuvoir ses dons
Sur lâindigent qui court vers le divin baptĂȘme.
Regarde ! son flambeau repousse lâanathĂȘme ;
Et son manteau qui sâouvre est chargĂ© de pardons :
NoĂ«l ! NoĂ«l ! lâenfant lĂšve sa tĂȘte blonde,
Car il sait quâĂ minuit les anges font la ronde !
Quel bonheur de tâattendre Ă travers ce bonheur,
Dis ! dâattirer ta vie Ă mon foyer rĂȘveur !
Répands-y de tes yeux la lumiÚre chérie ;
Viens ! Jâai besoin dâentendre et de baiser ta voix.
Câest avec ta voix que je prie,
Câest avec tes yeux que je vois !
Quand lâorgue exhale aux cieux les soupirs de lâĂ©glise,
Ce qui se passe en moi, viens ! que je te le dise ;
Viens ! Et salut à toi, culte enfant, pur trésor !
Par toi, la neige brûle et la nuit étincelle ;
Par toi, la vie est riche ; elle a chaud sous ton aile ;
Le reste est pour le pauvre ; et ce nâest quâun peu dâor !
Mon Dieu ! quâil est facile et doux dâĂȘtre prodigue,
Quand on vit dâavenir, de priĂšre, dâespoir ;
Quand le monde fait peur ; quand la foule fatigue ;
Quand le cĆur nâa quâun cri : â Te voir, te voir, te voir !
Et quand le silence
Adore Ă son tour,
La foi qui sâĂ©lance,
Aux cieux se balance
Et pleure dâamour !
Vivre ! toujours vivre,
Dâun feu sans remords !
Nous sauver et suivre
Un Dieu qui se livre,
Pour tuer la mort !
Aimer ce que jâaime,
Une éternité,
Et dans ton baptĂȘme,
Mâabreuver moi-mĂȘme
Dâimmortalité ;
Quelle immense voie !
Que dâans, que de jours !
Viens, que je te voie !
Je tremble de joie ;
Tu vivras toujours !
LâĂ©tĂ©, le monde Ă©mu frĂ©mit comme une fĂȘte ;
La terre en fleurs palpite et parfume sa tĂȘte ;
Les cailloux plus clĂ©mens, loin dâoffenser nos pas,
Nous font un doux chemin : on vole, on dit tout bas :
« Voyez ! tout mâobĂ©it, tout mâappartient, tout mâaime !
» Que jâai bien fait de naĂźtre ! et Dieu, car câest Dieu mĂȘme
» Est-il assez clément de protéger nos jours,
» Sous une image ardente à me suivre toujours ! »
Que de portraits de toi jâai vu dans les nuages !
Que jâai dans tes bouquets respirĂ© de prĂ©sages !
Que de fois jâai senti par un nĆud doux et fort,
Ton ame sâenlacer Ă lâentour de mon sort !
Quand tu me couronnais dâune seconde vie,
Que de fois sur ton sein je mâen allais ravie,
Et reportée aux champs que mon pÚre habitait,
Quand jâĂ©tais blonde et frĂȘle, et que lâon me portait !
Que de fois dans tes yeux jâai reconnu ma mĂšre !
Oui ! toute femme aimée a sa jeune chimÚre,
Sois en sĂ»r ; elle prie, elle chante : et câest toi
Qui gardais ces tableaux long-temps voilés pour moi.
Oui ! si quelque musique en mon ame cachée,
Frappe sur mon sommeil et mâinspire dâamour,
Câest pour ta douce image Ă ma vie attachĂ©e,
Caressante chaleur sur mon sort épanchée,
Comme sur un mur sombre un sourire du jour !
Mais par un mot changé troubles-tu ma tendresse,
Oh ! de quel paradis tu fais tomber mon cĆur !
Dâune larme versĂ©e au fond de mon ivresse,
Si tu savais le poids, ému de ta rigueur,
PenchĂ© sur mon regard qui tremble et qui tâadore,
Comme on baise les pleurs dont lâenfant nous implore,
à ton plus faible enfant, tu viendrais, et tout bas :
« Jâai voulu tâĂ©prouver, grĂące ! ne pleure pas ! »
Parle-moi doucement ! sans voix, parle à mon ùme ;
Le souffle appelle un souffle, et la flamme une flamme.
Entre deux cĆurs charmĂ©s il faut peu de discours,
Comme Ă deux filets dâeau peu de bruit dans leur cours.
Ils vont ! aux vents dâĂ©tĂ© parfument leur voyage :
AltĂ©rĂ©s lâun de lâautre et contens de frĂ©mir,
Ce nâest que de bonheur quâon les entend gĂ©mir.
Quand lâhiver les cimente et fixe leur image,
Ils dorment suspendus sous le mĂȘme pouvoir,
Et si bien emmĂȘlĂ©s quâils ne font quâun miroir.
On a si peu de temps Ă sâaimer sur la terre !
Oh ! quâil faut se hĂąter de dĂ©penser son cĆur !
Grondé par le remords, prends garde ! il est grondeur,
Lâun des deux, mon amour, pleurera solitaire.
Parle-moi doucement ! afin que dans la mort
Tu scelles nos adieux dâun baiser sans remord,
Et quâen entrant aux cieux, toi calme, moi lĂ©gĂšre,
Nous soyons reconnus pour amans de la terre.
Que si lâombre dâun mot tâaccusait devant moi,
à Dieu, sans le tromper, je réponde pour toi :
« Il mâa beaucoup aimĂ©e ! il a bu de mes larmes ;
» Son ame a regardé dans toutes mes douleurs ;
» Il a dit quâavec moi lâexil aurait des charmes,
» La prison du soleil, la vieillesse des fleurs ! »
Et Dieu nous unira dâĂ©ternité ; prends garde !
Fais-moi belle de joie ! et quand je te regarde,
Regarde-moi ; jamais ne rencontre ma main,
Sans la presser : cruel ! on peut mourir demain,
Songe donc ! Crains surtout quâen moi-mĂȘme enfermĂ©e,
Ne me souvenant plus que je fus trop aimée,
Je ne dise, pauvre ame, oublieuse des cieux,
Pleurant sous mes deux mains et me cachant les yeux :
« Dans tous mes souvenirs je sens couler mes larmes ;
Tout ce qui fit ma joie enfermait mes douleurs :
Mes jeunes amitiés sont empreintes des charmes
Et des parfums mourans qui survivent aux fleurs. »
Je dis cela, jalouse ; et je sens ma pensée
Sortir en cris plaintifs de mon ame oppressée.
Quand tu ne rĂ©ponds pas, jâai honte Ă tant dâamour,
Je gronde mes sanglots, je mâĂ©vite Ă mon tour,
Je mâen retourne Ă Dieu, je lui demande un pĂšre,
Je lui montre mon cĆur gonflĂ© de ta colĂšre,
Je lui dis, ce quâil sait, que je suis son enfant,
Que je veux espĂ©rer et quâon me le dĂ©fend !
Ne me le défends plus ! laisse brûler ma vie.
Si tu sais le doux mal oĂč je suis asservie,
Oh ! ne me dis jamais quâil faudra se guĂ©rir ;
Car, tu me vois dans lâame : approche, tu peux lire ;
Voilà notre secret : est-ce mal de le dire ?
Non ! rien ne meurt. Pieux dâamour ou dâamitiĂ©,
Vois-tu, dâun cĆur de femme il faut avoir pitié !