LES BARRISSEMENTS IMPUBLIABLES, par Warren Lambert
A lâautomne 2018, la revue Hippocampe publiait de lui, dans son numĂ©ro 15, lâessai poĂ©tique âHallali Ă Hollywoodâ, lequel inaugurait une sĂ©rie de textes animaliers archivant la fĂ©erie autant que la terreur. AprĂšs cette Ă©tude des cervidĂ©s, Warren Lambert offre aux Ă©ditions Le Feu SacrĂ© ce second portrait de bĂȘtes, dĂ©diĂ© aux pachydermes.
« Regarde... Il nous déteste tous. Il trouve que les hommes puent. »
Pierre, à propos d'un éléphant, dans Pola X de Leos Carax.
Les histoires d'éléphant sont les plus tristes du monde. Elles donneraient toutes des contes à tenir hors de portée des enfants. Aucun d'eux ne fermerait les yeux si on les lui racontait afin qu'il trouve le sommeil. Jumbo, Mary, Topsy, Tyke, il n'y aurait que les noms qui changeraient. Qui sait d'ailleurs si leur cruauté ne finirait pas elle non plus par le lasser, tant ces histoires ont en commun une sorte d'atavisme tragique : l'exil, la captivité, le travail forcé, les coups, la révolte et la mort. à la limite, leur happy end serait quand tout ce calvaire s'interromprait enfin. Mais quel parent sain d'esprit souhaiterait que son bout de chou grandisse avec chaque soir le récit de cette hécatombe faite envers le plus grand animal que la terre ait porté ? Et s'il voulait s'y prendre autrement, le consoler, lui redonner péniblement un peu d'espoir, comment alors lui expliquer qu'autrefois, il y a longtemps, bien longtemps, une petite fable naquit en Asie dans laquelle le pachyderme était pourtant l'image parfaite que donnaient de la réalité les sages et les anciens ?
Difficile Ă croire, en effet.
Raison de plus pour la lui raconter...
Dans un village habitaient six aveugles qui, bien entendu, n'avaient jamais vu d'Ă©lĂ©phant. Un jour, un spĂ©cimen traversa le village, et on amena naturellement les six aveugles afin quâils puissent y apposer leurs mains. Chacun placĂ© Ă une partie du corps de l'animal, tous en arrivĂšrent Ă une conclusion diffĂ©rente. Le premier, caressant le ventre et sa peau craquelĂ©e, s'Ă©cria : « Je vois ! Un Ă©lĂ©phant, c'est comme un mur ! ». Le second, attrapant une des dĂ©fenses d'ivoire, dit aux autres : « Non, c'est comme une lance ! ». Le troisiĂšme, lui palpant la trompe : « Mais non, c'est comme un serpent ! ». Le quatriĂšme, tĂątant une de ses quatre Ă©normes pattes : « Pas du tout ! C'est comme un arbre ! ». Le cinquiĂšme, lui tirant une de ses larges oreilles : « N'importe quoi ! C'est comme un Ă©ventail ! ». Quant au dernier, Ă l'arriĂšre, lui tenant la queue : « Qu'est-ce que vous dites ? Un Ă©lĂ©phant, c'est comme une corde ! ». Les autres villageois gloussĂšrent de ce cadavre exquis que formait leur joute, puis consentirent Ă leur expliquer le tour qu'ils venaient de leur jouer. On leur fit remarquer que, d'une certaine façon, tous avaient tort mais que, d'une certaine façon aussi, chacun avait raison. Que la rĂ©alitĂ© Ă©tait, en somme, une construction collective. Bon. Soit. Mais qu'en poussant un peu plus loin les leçons de cette expĂ©rience, cette derniĂšre leur apprenait surtout que la rĂ©alitĂ© Ă©tait d'abord chose vivante, incoercible, pachydermique ; possĂ©dant ce don particulier de ne pouvoir ĂȘtre exprimĂ©e qu'au moyen d'autres images. Que la rĂ©alitĂ© ne renvoyait finalement jamais qu'Ă une autre, qui, pour elle-mĂȘme ĂȘtre dĂ©crite, ne renvoyait Ă son tour qu'Ă une troisiĂšme, etc., etc., etc.
Javier Teillez, Letter on the blind for the use of those who see, 2007.
L'histoire Ă prĂ©sent finie, ce parent croirait sans doute avoir bien fait, mais, Ă observer minutieusement la bouille de son bambin, il reconnaĂźtrait lĂ un silence et un regard qui ne trompent pas. Diable ! Il aura voulu se montrer rassurant, et peut-ĂȘtre aura-t-il finalement portĂ© le coup de grĂące. En distinguant les deux petites rides tracĂ©es au milieu du front par ses sourcils froncĂ©s, il devinerait que les questions se bousculent dans sa tĂȘte : comment jadis cette belle idĂ©e a-t-elle pu donner lieu Ă un tel martyre ? Pourquoi les hommes ne comprenaient-ils pas qu'ils choisissaient de vivre une vie qui s'accorde au sort qu'ils rĂ©servent Ă la rĂ©alité ? Et si l'Ă©lĂ©phant a un jour Ă©tĂ© pour nos ancĂȘtres cette excroissance mouvante du monde, d'oĂč leur venait cet acharnement depuis Ă le traquer, l'asservir et, au final, le faire disparaĂźtre ?
Soudain, ce parent sut quoi lui rĂ©pondre. Comment s'y prendre. Il allait renverser le problĂšme. MĂȘme si elle Ă©tait fausse, il commença par lui demander s'il connaissait cette lĂ©gende selon laquelle les Ă©lĂ©phants auraient une peur panique des souris. L'enfant acquiesça et, un bref instant, l'adulte s'en voulut de continuer Ă jouer comme tout le monde avec sa crĂ©dulitĂ©. Mais tant pis. Ce soir, c'Ă©tait pour la bonne cause. Il lui dit, tout de go : âVois-tu, les souris, c'est nous. Les souris, c'est avant tout le besoin qui nous est propre de rogner petit Ă petit ce qui nous dĂ©passe.â Un complexe de Goliath. Et puisqu'on venait d'en parler rĂ©cemment en classe Ă son chĂ©rubin, il en profita pour lui rappeler que c'Ă©tait Ă La Fontaine que l'on devait d'avoir introduit ce futur proverbe arguant que nous vivions dans un monde oĂč les montagnes accouchaient bien souvent de souris. Et qu'Ă nouveau, c'Ă©tait faux. Ou disons, lĂ encore, seulement Ă moitiĂ© vrai. Car ce que La Fontaine omit d'ajouter, c'Ă©tait bien cette autre versant de la rĂ©alitĂ©, tout aussi terrible que le premier : que nous vivions dans un monde oĂč les souris ne naissaient pas uniquement des montagnes, elles les dĂ©voraient. Que plus c'Ă©tait gros, moins il fallait que ça passĂąt, justement. Que tout ce qui en rĂ©chappait relevait donc purement et simplement du miracle, et que cela devrait suffire Ă convaincre mĂȘme la plus agnostique d'entre toutes ces souris. DerriĂšre ces circonlocutions, il cherchait Ă lui dire qu'au milieu de cet outrage constant fait au visible, le monde continuait chaque jour d'appartenir aux rescapĂ©s.
Dans les annĂ©es 1990, lâauteur de bande dessinĂ©e Art Spiegelman avait d'ailleurs fait avec Maus, Ă partir d'une population de souris, un succĂšs planĂ©taire sur l'extermination des Juifs d'Europe durant la seconde guerre mondiale. Des chats campaient soldats de la Wermacht et officiers de la Gestapo. Comme un Tom et Jerry pour adulte propulsĂ© en plein TroisiĂšme Reich. Comme si revenir sur le traumatisme majeur du XXĂšme siĂšcle impliquait par pudeur, par crainte, d'avancer sous le masque des animaux ; de rĂ©duire l'Ă©chelle physique des victimes du gĂ©nocide afin de pouvoir mieux en apprĂ©hender le retentissement ontologique, en dĂ©cupler, en centupler sa dĂ©mesure et sa folie ; dĂ©figurer, âanimaliserâ l'humain pour mieux s'approcher de sa monstruositĂ©.
Dans l'une des toutes premiĂšres versions de ce futur best-seller, qui prenait lĂ aussi la forme d'un dialogue au moment du coucher entre un pĂšre et son fils, Spiegelman avait baptisĂ© ce dernier Mickey, en rĂ©fĂ©rence, bien sĂ»r, au rongeur cĂ©lĂšbre inventĂ© par Walt Disney en 1928, d'ores et dĂ©jĂ depuis des dĂ©cennies la mascotte et lâemblĂšme de tout ce qui aura Ă©tĂ© soustrait de violent aux contes pour enfants que s'Ă©tait appropriĂ© son crĂ©ateur. DrĂŽle d'ironie, n'est-ce pas ? Car, qu'on le veuille ou non, il y a bien une qualitĂ© du mensonge fait aux enfants Ă prendre en compte. Sacha Guitry disait qu'il fallait toujours soigner un mensonge, que c'Ă©tait un hommage rendu Ă la personne que l'on trompait.
Ce serait le cas de « Murderous Mary », cette Ă©lĂ©phante condamnĂ©e Ă mort par pendaison aprĂšs avoir tuĂ© un pseudo-dresseur engagĂ© deux jours avant son exĂ©cution. La seule image qui nous restera d'elle est celle de ce jour fatidique. TruquĂ©e, paraĂźt-il. Or, mĂȘme si elle Ă©tait avĂ©rĂ©e, la supercherie ne lui enlĂšverait rien. Au contraire, elle ne ferait que redoubler son horreur â comme pour Maus. Et des souris, ce 13 septembre 1916, il y en avait toute une foule Ă ses pieds â soigneusement laissĂ©e hors cadre par le photographe. Pas loin de deux mille cinq cents, s'accordent Ă dire les comptes-rendus de l'Ă©poque, venues assister au spectacle d'un pachyderme qu'on arrache Ă la gravitĂ© terrestre pour les derniĂšres minutes de son existence. Dumbo, l'Ă©lĂ©phant qui vole, projetĂ© vingt-cinq ans plus tard, trouve lĂ son pendant macabre originel. Une crĂ©ature de cinq tonnes pour laquelle l'ingĂ©nierie humaine dĂ©ploya des moyens dignes d'Hollywood. L'Ă©norme chaĂźne d'acier au bout de laquelle se balançait Mary ce jour-lĂ , ce sont ces cĂąbles qu'un siĂšcle plus tard tout spectateur regardera Ă©bahi dans les bonus Blu-ray de ses films d'actions prĂ©fĂ©rĂ©s. Cette machinerie de poulies et de cordages avec laquelle on rĂ©alise les cascades les plus invraisemblables, et qui permet prĂ©cisĂ©ment de dĂ©fier toutes les lois terrestres. Gommez maintenant numĂ©riquement sa potence, et Mary aussi donnerait l'impression de dĂ©coller, puis de flotter. La magie du cinĂ©ma est parfois ramassĂ© toute entiĂšre dans un simple trucage avec la mort. Autrement dit, il suffirait d'un minuscule mensonge supplĂ©mentaire, accompli par la main d'un Mandrake numĂ©rique, pour que d'inimaginable cette scĂšne bascule dans l'imaginaire. C'est peut-ĂȘtre ça, au fond, la faiblesse que serait Dumbo â et Disney en gĂ©nĂ©ral : miser sur la force paradoxalement rĂ©demptrice du mensonge.
ExĂ©cution par pendaison de âMurderous Maryâ, le 13 septembre 1916.
Un curieux destin a voulu que les mises Ă mort d'Ă©lĂ©phants aient sans cesse flirtĂ© avec une performance artistique morbide. Par sa taille, son poids, sa majestĂ©, c'est comme si tout concourrait Ă voir chez le pachyderme le rival suprĂȘme des temps modernes et de son bulldozer industriel, technique et Ă©conomique. « Artistique » est certes un mot qui peut faire froid dans le dos au vu de l'atrocitĂ© de pareilles manifestations, mais la notion de performance, elle, est en revanche indĂ©niable, et cela avant tout chez leurs commanditaires. Raison pour laquelle le document (qu'il soit photographique ou cinĂ©matographique) semble avoir Ă©tĂ© comme un rĂ©flexe irrĂ©sistible, plus insensĂ© encore que lâĂ©vĂ©nement dont il tĂ©moigne.
Treize ans avant Mary, c'Ă©tait Ă Topsy, une Ă©lĂ©phante atterrie depuis son Asie natale dans un cirque de Luna Park Ă Coney Island, d'ĂȘtre exĂ©cutĂ©e cette fois sous lâĆil des camĂ©ras d'un des papes de l'Ăšre industrielle, touche-Ă -tout Ă la fois du cinĂ©ma et des tĂ©lĂ©-communications : Thomas Edison. LâexĂ©cution de Topsy avait alors pour toile de fond une concurrence fĂ©roce entre deux grandes compagnies pour rafler le marchĂ© amĂ©ricain de l'Ă©lectricité : celle de George Westinghouse et celle de Tomas Edison, ce dernier dĂ©fendant mordicus l'utilisation du courant continu pour alimenter les villes en dĂ©pit de la lourdeur et de la fragilitĂ© du matĂ©riel requis, accroissant considĂ©rablement les risques pour la sĂ©curitĂ© publique. Afin de faire taire la polĂ©mique, Edison profita de ce fait divers qui dĂ©frayait alors la chronique Ă propos de cette Ă©lĂ©phante incontrĂŽlable â et que les autoritĂ©s souhaitaient abattre de toute urgence â pour proposer ses services. Sa stratĂ©gie fut vicieusement retorse, car ce n'Ă©tait pas le courant continu, son bĂ©bĂ©, qu'il souhaitait promouvoir avec ce coup de pub dĂ©plorable (et donc user pour assassiner l'animal), non, Edison entendait se servir Ă la place du courant alternatif prĂŽnĂ© par son rival, et ainsi dĂ©montrer aux yeux de tous sa dangerositĂ© notoire. Il l'avait testĂ© auparavant sur des chats, des chiens, un cheval, et mĂȘme sur un homme, William Kemmler, en 1890 (le premier cobaye de la chaise Ă©lectrique aux Ătats-Unis). En ce 4 janvier 1903, on l'autorisa ainsi Ă reproduire son geste sur le plus grand mammifĂšre terrestre. On passa par consĂ©quent une aussiĂšre autour du cou de Topsy, reliĂ©e Ă un poste Ă©lectrique. On attacha Ă ses pieds des sandales de bois garnies de cuivre, puis on lui administra une dĂ©charge de 6.600 volts Ă travers tout le corps, qui laissa s'Ă©chapper en guise de seule plainte, sur l'archive muette qui nous est parvenue, une Ă©paisse fumĂ©e blanche. La scĂšne dura environ deux minutes, au bout de laquelle Topsy s'Ă©croula sur le flanc. Topsy mourut, mais le petit jeu d'Edison allait bientĂŽt se retourner contre lui, le courant alternatif Ă©tant en effet dĂ©finitivement adoptĂ© quelques annĂ©es plus tard Ă travers tout le pays. Edison voulut illuminer une nation tout entiĂšre, mais il restera dans l'Histoire comme son bourreau de l'ombre, cantonnĂ© aux allĂ©es lugubres des couloirs de la mort des prisons amĂ©ricaines. L'agent conducteur (pour reprendre le jargon Ă©lectrique) du revers sombre de la modernitĂ©. Un faux-prophĂšte, dissimulĂ© sous les traits du novateur et du progressiste, et un Ă©claireur de l'entĂ©nĂšbrement.
Depuis cette mise Ă mort hautement symbolique, telle l'inauguration sacrificielle d'un nouveau rĂšgne, on peut s'Ă©vertuer Ă chercher les traces au cinĂ©ma de la tutelle dorĂ©navant auratique du pachyderme, ne faisant plus peser qu'entre les hommes cette double histoire de torture et d'injustice qui fut la sienne. Joseph Merrick, surnommĂ© « Elephant man », dont David Lynch tira un film de sa courte vie en 1980, serait sans conteste l'enfant monstrueux de ce legs en devenir. Il s'Ă©teint quelques mois Ă peine avant l'exĂ©cution Ă la prison d'Auburn de William Kemmler. RaillĂ©, rejetĂ©, exhibĂ© dans les foires ambulantes avant d'ĂȘtre pris sous l'aile du Docteur Frederik Treves, qui put lui assurer une place de rĂ©sident permanent Ă l'HĂŽpital de Londres, il trouva finalement le repos un soir en s'allongeant dans son lit, alors que de par sa tĂȘte protubĂ©rante il savait ne pouvoir s'endormir qu'assis. Ultime sursaut d'appartenance Ă cette race humaine qui l'avait pourtant si rudement Ă©prouvĂ©. Pour Merrick, on peut dire que l'Homme a Ă©tĂ© son dernier conte, une berceuse Ă laquelle, un 11 avril, il s'est autorisĂ© Ă croire pour la seule et unique fois de sa vie. Pas de doute : Ganesh, c'Ă©tait lui. Cette divinitĂ© Ă tĂȘte d'Ă©lĂ©phant chevauchant une souris de la cosmogonie indienne. Une divinitĂ© reliant, non plus en termes d'opposition mais d'Ă©quivalence, le microcosme et le macrocosme, la splendeur et le vil, le bon et la vermine, l'Ă©vidence et le secret. Ganesh est la divinitĂ© de la libĂ©ration de ces antagonismes. Ou, pour ĂȘtre plus exact, de leur juste proportion dans l'Ă©quilibre du monde, c'est-Ă dire, au fond, de leur transcendance mutuelle.
Le scĂ©nariste Alan Moore fit de Joseph Merrick un personnage de prime importance dans la psychologie du tueur de From Hell, la bande dessinĂ©e qu'il consacra Ă Jack LâĂventreur. Bien qu'intermittente, Merrick est une prĂ©sence dĂ©terminante dans la caution que confĂšre l'auteur Ă Gull, l'atroce assassin de Whitechapel choisi par Moore, pour justifier ses crimes. Merrick est un monstre Ă©levĂ© au rang de dieu par un barbare, voilĂ le portrait absurde que dresse From Hell de cette sociĂ©tĂ© nouvelle qui Ă©merge au XIXĂšme siĂšcle. Pour moi, enfant des annĂ©es 1990, câest Babar, l'Ă©lĂ©phant habillĂ© en homme du conte créé par CĂ©cile et Jean de Brunhoff en 1931 â un Ă©lĂ©phant qui devient roi en son royaume grĂące Ă son passage par la civilisation humaine â, qui porte jusque dans le nom de son hĂ©ros (Babar/barbare) le positivisme forcenĂ©, oublieux, de lâhistoire vraie de Merrick.
Joseph Merrick, dit âElephant Manâ, 1889. Â Â Â Â
Cet engrenage amorcĂ© par Moore comme reflet de la lente dĂ©gradation de l'Occident, qui plus est en l'associant Ă une histoire criminelle mondialement cĂ©lĂšbre dont l'identitĂ© de son coupable demeurait inconnue, le cinĂ©aste Alan Clarke, en 1989, la poursuivit en n'empruntant plus Ă l'Ă©lĂ©phant que son nom vernaculaire. Une tautologie par laquelle il baptisa justement une fiction minimaliste et sanglante, pur concentrĂ© de faits divers rĂ©els ayant eu lieu dans la rĂ©gion de Belfast au moment du conflit entre protestants et catholiques. Une succession de ballades meurtriĂšres dont le caractĂšre invraisemblable tient, contre toute attente, Ă son dĂ©pouillement extrĂȘme (absence de dialogue, de figurants, de motivation, de contextualisation) et Ă son principe de rĂ©pĂ©tition confinant presque Ă un burlesque noir, brutal et malaisant. La mise en scĂšne, effectuĂ©e entiĂšrement Ă l'aide d'une Steadycam, est gracieuse et aĂ©rienne, la camĂ©ra lĂ©vite autour des personnages quand bien mĂȘme c'est la lourdeur des corps criblĂ©s de plombs que ceint invariablement son Ă©lĂ©gante chorĂ©graphie. Elephant, donc, est ce théùtre Ă ciel ouvert oĂč la libertĂ© extrĂȘme est ici synonyme de libĂ©ration des pulsions. « Calm like a bomb », pour reprendre une chanson du groupe Rage Against The Machine. Plus les scĂšnes se succĂšdent â son spectateur comprenant bien vite leur fatal dĂ©nouement Ă toutes â, moins elles nous paraissent rĂ©elles. Comme une mauvaise blague racontĂ©e en boucle, avec sa chute connue d'avance inlassablement rabĂąchĂ©e. L'effet d'accumulation ne participe pas Ă mieux cerner ce qui s'y trame, au contraire, Ă chaque nouveau forfait commis le sens nous glisse un peu plus entre les doigts. Si Elephant est une fable, c'est celle d'un seul mot (son titre), d'un seul son (ses coups de feu). Une suite de dĂ©flagrations, aussi imposante et inĂ©luctable qu'une charge d'Ă©lĂ©phant. Des barrissements d'amorces et de poudre. L'Ă©lĂ©phant, dans Elephant, est l'image d'un rĂ©el trop Ă©norme pour y croire. Un rĂ©el bigger than life Ă la vue de tous, suscitant malgrĂ© tout une profonde, flagrante, insondable indiffĂ©rence.
Ce rĂ©el derriĂšre la fiction de Clarke, cette littĂ©ralitĂ© de la mĂ©taphore de son titre, d'autres images, celles de la fuite de lâĂ©lĂ©phant Tyke sur l'Ăźle d'HawaĂŻ en 1994, course-poursuite ponctuĂ©e par une centaine de projectiles tirĂ©s par la police dans le but de neutraliser l'animal, filmĂ©e par des camĂ©ras amatrices sous le chapiteau du Neal S. Blaisdell Center oĂč elle se produisait comme par celles des tĂ©lĂ©visions locales dans les rues de la capitale d'Honolulu, ces images sont le dernier cauchemar en date oĂč l'Ă©lĂ©phant a resurgi Ă l'homme comme le nez au milieu de la figure de son horreur hĂ©las indomptable. Sa prioritĂ© Ă©tant alors de tuer ce âMalâ Ă la seconde oĂč il n'a plus la mainmise dessus, dĂšs qu'Il devient publiquement le miroir grossissant de la sienne propre. La sauvagerie au secours du sauvage.
Et pourtant, oui pourtant, l'Ă©lĂ©phant aurait pu danser : Chris Marker a montrĂ© qu'il le pouvait dans son court-mĂ©trage Slon Tango ; il aurait pu feindre Ă merveille toutes les morts par lesquelles on le fit passer : Douglas Gordon le lui fit jouer dans son installation vidĂ©o Play Dead ; il aurait pu disparaĂźtre comme par magie : Haruki Murakami avait rĂ©ussi ce prodige dans sa nouvelle Un Ă©lĂ©phant s'Ă©vapore ; il aurait pu, enfin et surtout, mener nos songes : Winsor McCay, le pĂšre de Little Nemo, en avait truffĂ© Ă de nombreuses reprises ceux couchĂ©s sur papier de son Ă©ternel rĂȘveur...
Mais peut-ĂȘtre son vĂ©ritable don n'a jamais Ă©tĂ© aussi bouleversant que dans le conte que lui consacra l'Ă©crivain Marc-Edouard Nabe, intitulĂ© Un Ă©lĂ©phant mĂ©morable. Le rĂ©cit d'une chasse Ă l'Ă©lĂ©phant blanc, gibier imprenable et seul de son espĂšce dans toutes les Indes, perpĂ©trĂ©e par Lord Carnage, un braconnier aguerri venu de son Angleterre natale pour dĂ©cimer ce Moby Dick de la jungle. Une de ses balles atteignant l'animal, non du sang mais une bile visqueuse et blanchĂątre sâĂ©panche de son corps gargantuesque. Un drĂŽle de liquide dans lequel Lord Carnage peut brusquement revoir les souvenirs les plus intimes de son existence. Or cette mĂ©moire dont il a appris Ă chasser les plus douloureux moments, ou les plus inavouables, voilĂ qu'un Ă©lĂ©phant les lui rappelle par une provocation insupportable. Tuer la bĂȘte devient alors une vĂ©ritable quĂȘte de l'oubli. Un oubli primordial, nĂ©cessaire, rĂ©confortant. Une fois jetĂ©s Ă terre, abreuvant le sol, les fragments de sa vie sont pour Ă jamais perdus. La course du mastodonte Ă travers les contrĂ©es verdoyantes et touffues en pays hindou va bientĂŽt, se hĂąte-t-il, le rendre amnĂ©sique. Dans un ultime face-Ă -face, l'Ă©lĂ©phant s'offre Ă son bourreau Ă qui ne reste plus, comme un poisson rouge, que le souvenir le plus rĂ©cent dans sa cervelle. Cette premiĂšre blessure qu'il lui fit lançant le compte Ă rebours de sa mĂ©moire, Lord Carnage comprend qu'il ne peut le tuer pour de bon qu'en se supprimant lui-mĂȘme. Il se retire donc dans une des alcĂŽves ombragĂ©es de la forĂȘt et, se tirant une balle de fusil dans la bouche, ne put assister Ă la chute de son mythique adversaire en un fracas de poussiĂšre...
Notre parent n'avait pas tout Ă fait achevĂ© l'aventure de Lord Carnage que son rejeton s'Ă©tait dĂ©jĂ assoupi, et cela sans connaĂźtre le point d'orgue du sortilĂšge liant son chasseur suicidaire Ă sa proie sĂ©culaire. S'il y a des choses qu'il est prĂ©fĂ©rable de taire Ă des tout petits avant un certain Ăąge, il y en a d'autres qu'ils peuvent tout simplement ne pas avoir envie d'entendre. Depuis qu'on lui racontait des histoires, c'Ă©tait comme ça, lâenfant avait pris l'habitude d'en manquer les fins. Ainsi chaque nuit il pouvait Ă©chafauder sous son crĂąne le moyen pour que demain ait lieu. Il apprendrait bien vite, nâimporte comment, que chaque jour Ă©tait Ă l'image d'une vie entiĂšre. Que grandir consistait Ă savoir, et davantage encore que la veille, qui, rĂ©ellement, trompait son monde. Il s'agissait avant tout de rĂ©tablir des secrets et de dĂ©busquer les faussaires. Grandir Ă©tait trouver ses propres proverbes.
Ce soir-lĂ , il comprit que plus tard il voulait ĂȘtre une souris qui accoucherait d'Ă©lĂ©phants.
Embryon dâĂ©lĂ©phant, Ouganda, 1966, par Peter Beard.











