Une fois n’est pas coutume, la feuille de salle de l’exposition HAD à la fondation Ecureuil est à la fois précise, simple et claire, nous évitant le jargon légitimant de tant d’expositions. Et c’est d’ailleurs par là que je voudrais commencer ; par une citation de ladite feuille : « HAD n’est pas une exposition de céramiques, mais d’œuvres dont le médium est la céramique. » Et oui, parce qu’il faut bien quand même ne pas confondre l’agrément utilitaire du bel artisanat, avec la légitimité artistique de l’ « Œuvre » ; parce qu’il ne faudrait pas se tromper d’objet, alors répéter, pour éviter tout malentendu, dissiper toute équivoque, qu’il s’agit bien là d’art contemporain.
Voilà qui est très intéressant, trahissant ce qui justement fait pour une part l’intérêt de l’exposition, c’est à dire le parti-pris de Haguiko et Jean-Pierre Viot : se situer dans cet entre-deux où les catégories critiques cessent d’agir parce qu’elles se heurtent à la réalité d’une forme d’une part, et à celle d’un matériau d’autre part.
Car si les « nuages » d’Haguiko ou les « colonnes » de Jean-Pierre Viot (qui sont d’ailleurs intuitivement plus proches de la termitière ou du tronc, peut-être …) s’éloignent clairement de l’objet, et en cela d’un quelconque travail utilitaire ou même décoratif, cette origine fait sans cesse retour dans leur travail.
Par le matériau tout d’abord. Les effets de matière, de surface, de brillance, de craquèlement et de variation de densité colorée, de transparence, assument clairement le travail de l’artisan, du potier formant au tour sa vaisselle à cuire. Voilà qui n’est pas très art contemporain, mais qui est parfaitement assumé par Jean-Pierre Viot qui fait volontiers référence, dans l’entretien filmé qui accompagne l’exposition, à l’origine archaïque et utilitaire de l’objet qu’il multiplie ici : le bol. Objet archétypique donc, décliné dans une multitude de versions déformées, affaissées ou repliées, aplaties, refermées, ouvertes, etc.. Seconde référence à ce métier, cet artisanat dicté par le besoin, la fonction. Ces bols blancs de porcelaine aux couleurs pures et saturées, accrochés sur les murs comme une constatation colorée, Jean-Pierre Viot les compare à des « pixels », des unités de couleurs, abstraites, purement sensibles en quelque sorte. Concession presque obligée à notre ère « contemporaine » donc « numérique » ? Je ne sais.
Mais je suis assez loin de sentir ici cette intrusion du numérique dans l’installation de l’espace Ecureuil. Car ces bols qui s’accrochent aux parois s’animent, lorsqu’on s’en approche, d’une sorte de pulsation organique ; et la souplesse des déformations se fait d’autant plus sensuelle que jamais ne se perd la présence de l’objet, de la forme initiale ; et par conséquent rend plus sensible la plasticité, la mobilité des déformations.
La contamination des murs et des parois des colonnes/troncs oscille ainsi entre la tache colorée, le motif décoratif et la plasticité organique du vivant. Tout ici est artifice et appelle ou rappelle l’idée de nature, jusqu’à ces ombres feintes en terre crue couchées au pieds des colonnes (réelles celles-ci) de la « salle des colonnes » de l’Espace Écureuil, sorte de dalles couchées dont la forme renflée rappelle l’entasis des colonnes antiques. Nature aussi, mais lointaine et paradoxale dans les « nuages » d’Haguiko, affaissés comme des roches volcaniques, noirs, et rendus précieux par le brillant de la céramique - et même si je dois dire que cette référence aux nuages est finalement assez peu perceptible : je préfère ici insister sur cette impression d’une présence au contraire lourde et têtu dans ces formes opaques et ramassées, presque informes justement sous les brillances de la céramique.