Prélude à l’apparition filmique d’un androgyne au fuselage d’argent ou l’homme qui est certain d’avoir inventé Ultraman
Elemir Scheleph Zolla
Sâr de l’Ordre du Temple de la Rose-Croix
Sompote Saengduenchai, citoyen thaïlandais et résident-poète permanent de l’univers merveilleux des mythes populaires, déambule, jeune promeneur solitaire, parmi les ruines d’un ancien temple et là , dans la chaleur moite et sensuelle ( on voit au loin Emmanuelle nue ) de l’après-midi, le soleil descend sur l’archaïque statue d’un Bouddha debout et longiligne et Sompote a une vision : Bouddha rouge-incandescent, Apollon irradiant maitre du soleil, Saint-Georges à l’armure d’argent étincelante terrassant le dragon, Vengeur rouge-argent, immémorial destructeur de monstres.
Sompote, disciple et assistant du Japonais Eiji Tsuburaya, l’homme qui avait enrichi la culture populaire du géant monstre Godzilla, fait part au maitre de sa vision.
S’ensuit la naissance d’Ultraman, nouveau demi-dieu vénéré dans toute l’Asie, ainsi que, un peu plus tard, une lutte démentielle et fratricide qui n’a toujours pas été résolue entre ces modernes Atrides, Sompote et les fils Tsuburaya, histoire de savoir qui inventa cet Ultraman et accessoirement d’empocher les millions des droits d’auteur.
S’ensuit aussi, en 1974, un film dans lequel Ultraman visite ce qui pourrait bien être son pays natal, le fier et jamais colonisé royaume du Siam.
Sompote, devenu bien malgré lui disciple d’Ed Wood, réalise le film de sa façon la plus psychédéliquement délirante et c’est dans une orgie de couleurs et d’effets pop qu’Ultraman, suivi de ses six frères et de leur Ultra-mère, rencontrent Hanuman, le mythologique dieu-singe hindou, héros du Ramayana et du Mahabharata, dieu facétieux adoré des Thaïlandais qui l’honorent spécialement par des danses masquées non dénuées de comique, décrivant Hanuman se cherchant des poux!
Que Hanuman soit héros du Ramayana tombe d’ailleurs bien car Sompote avait déjà réalisé sa version en rose et vert acide du poème antique, ce qui lui permettra de recycler quelques scènes comme celle tout en rouges et ors royaux de la lutte épique entre Hanuman et le soleil qui le foudroie de son char étincelant.
Mais il n’y a pas que Hanuman et le Ramayana. La folie cinématographique brasse de la science-fiction, des fusées, un duo comique, un enfant assassiné qui se réincarne en Hanuman, une main géante venue du ciel, les couleurs chatoyantes de la planète Ultra, des danses traditionnelles, Hanuman qui survole Bangkok, des ruines de temples thaï, des gangsters voleurs de statues de Bouddha, Hanuman qui écrase un gangster dans sa main et bien entendu, comme dans tous les films ou séries TV d’Ultraman, des monstres gigantesques!
Tout cela culmine en une dantesque mêlée à faire pâlir d’envie les scénaristes les plus allumés du World Wrestling Entertainment.
Un ermitage entouré de milliers d’Ultraman
Léon-Paul de Bruyn, cinéaste émérite de ces horribles classiques de l’horreur que sont Maniac Nurses et Parts of the Family, décide de partir à la recherche de ce film élusif qu’est Hanuman vs 7 Ultraman, à l’occasion du cinquantième anniversaire d’Ultraman ( 17 juillet 1966, date de la diffusion du premier épisode de la série TV ).
C’est un parcours homérique à travers la Thaïlande, où il résiste à grand-peine ( ou ne résiste pas, ce qui est tout aussi homérique ) au chant des nymphes et sirènes androgynes et qui le conduit vers l’ermitage où Sompote se retire, entre deux procès contre les fils Tsuburaya. Devant les grilles d’entrée, un masque hiératique d’Ultraman de 10 mètres de haut démontre bien qu’il s’agit ici d’un sanctuaire. Le visiteur, momentanément enhardi par le regard serein du demi-dieu, pénètre alors dans un immense domaine où les statues plus ou moins délabrées des Ultra qui l’entourent, raniment des rêves de temples Grecs ou Romains.
On y voit aussi les immenses studios de la Chaiyo, la maison de production de Sompote, désormais à l’abandon, temples commémoratifs de toute une part de l’imaginaire populaire Thaï né des œuvres du cinéaste. Trainent de-ci de-là , comme des ex-votos, la main géante de la mère des Ultra, le crocodile légendaire en lequel se métamorphosaient les habitants du fond des fleuves dans deux des films les plus populaires de Sompote, le grand robot Jumborg Ace et son alliée filmique, la féroce statue Yuk Wud Jaeng, gardienne des temples thaïs ainsi que le facétieux lézard magique du film du même nom.
Puis c’est l’ermitage de Sompote. Il vit là , entouré de milliers d’Ultraman, de statues, de jouets, d’affiches, de bobines de film, de centaines de produits dérivés. L’artiste est âgé et affaibli mais toujours combatif et il présente, tel l’aigle de Jupiter qui offrit une fiole d’eau du Styx à Psyché, son film chéri d’Ultraman au respectueux Léon-Paul. Il lui donne le pouvoir, l’autorité et le devoir sacré de faire connaître ce film aux Européens.
Léon-Paul décide plus tard de retourner chez Sompote et cette fois, tel un Napoléon, il se fait accompagner d’un Baron Gros, le photographe-poète Fred Van Hoof.
Fred qui, lorsqu’il pointe son appareil ultra-sophistiqué, ressemble à un faune cyclopéen, sera l’illustrateur de cette nouvelle épopée. C’est encore un parcours homérique, mais cette fois c’est tels Ulysse et Euryloque qu’ils affronteront les nymphes et sirènes androgynes ( c’est d’ailleurs lors de ce périple que les deux artistes failliront périr, alors que leur embarcation traversait le fleuve Mekong, attaqués par un crocodile géant ). Arrivé enfin au sanctuaire, transporté, submergé, envahi, phagocyté, transfiguré par cette pure culture populaire qui embrasse des siècles, solaire, apollinien, Fred créera une œuvre d’art.
Où l’auteur se met à délirer
Léon-Paul de Bruyn, citoyen Belgo-Thaïlandais et résident-poète permanent de l’univers merveilleux des mythes populaires, déambule, promeneur solitaire, parmi les vitrines du magasin de jouets anciens Mandarake de l’arrondissement  de Nakano de Tokyo, et là , dans la chaleur moite et sensuelle ( on voit au loin Akihiro Miwa nu(e) ) de l’après-midi, un rayon de soleil traverse l’unique vitre et tombe sur un jouet en PVC, un Ultraman de 1974, aux formes musclées et néanmoins rondes. Léon-Paul a une vision : Hermaphrodite descendant des très antiques cultes, androgyne de métal voluptueux, éphèbe adolescent pour toujours, image de l’innocence des anges, troisième sexe ré-unificateur des éternels dissemblables.
Et si donc Ultraman est androgyne, il est presque évident qu’au moins une partie de ses origines se situe en Thaïlande, car s’il est un pays au monde qui rassemble le plus grand nombre d’androgynes ( là -bas, on les appelle « katoey « ) et qui depuis toujours les accueille avec bienveillance, c’est la Thaïlande.
De blêmes scientifiques ont timidement avancé une explication quant à ce grand nombre de transgenres dans le pays. D’après leurs études biotique c’est l’eau potable de plusieurs régions, comportant certaines mystérieuses substances chimiques, qui en serait la cause. Moi, j’ose avancer avec force que cela est l’absolue vérité car Ovide dans les Métamorphoses écrit déjà que l’eau est la cause de l’hermaphrodisme. C’est en se baignant dans les eaux de la source de Salmacis que le bel Hermaphrodite fut si fortement enlacé par l’amoureuse nymphe attachée à la source, qu’ils fusionnèrent en un seul être, «ils n’ont plus aucun sexe et les ont tous les deux».
Ni fille, ni garçon, ni thaï, ni japonais, il est UN, il est ULTRAMAN, et vous, Sompote et les fils Tsuburaya, soyez donc UN aussi. Créez dans un geste chevaleresque la Chayio- Tsuburaya Corporation, tandis que toi, lecteur passionné, tu quittes ton fauteuil confortable, ouvres la fenêtre de ton salon à l’air fétide, laisses entrer le zéphyr printanier et lances un regard hardi vers le ciel bleu roi. Là -bas, passant preste et vif mais tout de même majestueusement devant le soleil, est-ce un projectile de catapulte lancé par un gamin facétieux, une balle d’argent tirée par un courageux chasseur de loups-garous, le féroce Aquila Chrysaetos Japonica, un Boeing 747 rempli de voyageurs goguenards amateurs de ladyboys en route vers la Thaïlande, une fusée interstellaire transportant cosmonautes et astronautes liés par une amitié studieuse? Non, c’est évidemment lui, c’est ULTRAMAN!
Il traverse le ciel bleu roi comme l’a si parfaitement décrit Jean Genet, « pur et émouvant comme une émouvante bite ». Aime-le/la de tout l’amour qui te reste encore ( et tu verras, il y en a encore profusément ) si tu ne veux pas qu’il vive comme le malheureux ami du comte de Lautréamont :
«Là , dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’Hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.»
Vois-le plutôt comme un ange innocent tendrement étreint par tous les innocents enfants du monde.