DIRTY TRACKS - SOUTH SUMATRA
#BOARDSTORIES n°3 â Par StĂ©phane ROBIN
La folie ordinaire dâArnaud, un trippeur Français parti explorer une des cĂŽtes les moins frĂ©quentĂ©es dâIndonĂ©sie sur sa moto.
Arnaud Ă©tait parti seul comme d'habitude. PrĂ©fĂ©rant les spots du mainland de Sumatra aux Iles Mentawaii, il se retrouvait souvent seul Ă lâeau. Les vagues Ă©taient solides en ce moi de mai et il Ă©tait content dâavoir trouvĂ© un pote australien pour partager ses sessions. Mais avec une moto pour deux, ça allait ĂȘtre sport. Pour lâindo on se pose toujours la question de la taille dâune step up board quand le swell commence Ă grimper. Arnaud avait pliĂ© sa 6â0 et il ne lui restait plus quâune 6â3 Dahlberg rapportĂ©e de West OZ. Pour lâAustralien la question ne se posait pas, câĂ©tait son Nugget ou rien.Â
« LâAustralo surfait une planche deux fois Ă©paisse comme la mienne. Un Nugget Mc Coy entre 6 et 7 pieds, que lâon aurait mieux vu dans 50cm Ă Byron Bay, que dans les tubes indonĂ©siens, et pourtant. Il fallait le voir pour le croire. Lâancien charpentier envoyait du lourd malgrĂ© la quarantaine bien tassĂ©e, il avait appris Ă surfer sur les points du NSW et ça faisait quand mĂȘme une sacrĂ© diffĂ©rence. Il carvait comme Parko pour aller se caller profond dans des tubes tellement Ă©normes quâil nây avait personne pour regarder. MĂȘme moi, jâĂ©tais sorti de lâeau tellement la gauche de Way Jambu Ă©tait fat ce jour lĂ .
Par contre sur la moto, câĂ©tait une autre histoire. A lâaller comme au retour, je sentais les couilles de ce type accrochĂ© Ă mon dos. Il sâagrippait Ă moi comme Ă sa vie.
Pourtant, on Ă©tait loin de battre des records de vitesse. Il avait juste lâimpression de mourir Ă chaque virage. Je sentais mĂȘme ses poils se hĂ©risser derriĂšre mon t-shirt, ou le sien, je ne savais plus trop. Tout ça Ă©tait mĂ©langĂ©. « Mesclare » comme disent les Espagnols. On ne faisait plus quâun, sa sueur et la mienne. A chaque nid de poule, son gros bide ripait contre mon dos. Je nây pouvais rien, câĂ©tait comme ça. Les amortisseurs de la bĂ©cane Ă©taient au bout du rouleau. Je me demande mĂȘme comment elle pouvait nous traĂźner ce type et moi.
Les palmiers dĂ©filaient tous aussi con. La fumĂ©e des autres motos. Les sourires niais sur les bords des chemins. Je nâen pouvais plus, il fallait quâon arrive. Pourvu quâil y ait suffisamment dâessence. Je ne savais jamais jusquâoĂč on pouvait aller avec la rĂ©serve. CâĂ©tait de sa faute au gros Australo. Ouais, aprĂšs tout, sâil nâĂ©tait pas si lourd, on ne boufferait pas autant de benzin. En mĂȘme temps, câĂ©tait un brave gars, je ne pouvais pas lui en vouloir. Je nâallais quand mĂȘme pas faire la gueule Ă cause de ça.
Je regardais toute la misĂšre du monde dĂ©filer avec horreur et dĂ©tachement. CâĂ©tait quand mĂȘme terrible dâen avoir Ă ce point lĂ rien Ă foutre. Tout ce qui comptait câĂ©tait la hauteur du swell, il fallait au minimum que ça mâarrive Ă lâĂ©paule, aprĂšs tout irait mieux. Jâen choperai quelques-unes en essayant de ne pas me vautrer Ă plat ventre sur le corail.Â
Sur le bord de la piste des gamins jouaient dans la boue entre deux flaques. Ils nous regardaient passer distraitement. Je leur faisais signe de ne pas rester dans le passage pour ne pas les Ă©clabousser. Mais ils ne comprenaient rien. Et flaaaff, une Ă©norme giclĂ©e de boue leur pĂ©tait Ă la gueule. Raison de plus pour ne pas sâarrĂȘter. De toute façon je nâavais pas le choix. Il ne fallait surtout pas que je ralentisse. Je nâavais aucune chance de conserver mon Ă©quilibre Ă basse vitesse. Le risque Ă©tait trop grand de finir allongĂ©s dans la boue avec les gosses. CâĂ©tait juste insupportable. Sâil y avait un gramme dâhomosexualitĂ© en moi, il venait de couler sur le rĂ©servoir de la moto, avec un demi-litre de sueur trouble, pleine dâurĂ©e et de sel minĂ©raux, irisĂ© par lâessence mal raffinĂ©e quâon nous vendait dans des bouteilles en verre fermĂ©e par des petits morceaux de chiffon. Ces bicoques, câĂ©tait pas des stations essence, mais des superettes bourrĂ©es de cocktails Molotov gĂ©ants !
En Indo, câĂ©tait toujours la mĂȘme histoire, un jour un type Ă©tait arrivĂ© dans un village avec une planche sous le bras. II avait demandĂ© si quelquâun avait une piaule Ă lui louer pour quelques jours, et puis il nâĂ©tait reparti que deux mois plus tard. Les habitants du village avaient eu, grĂące Ă ce type, une premiĂšre idĂ©e de ce que les Ă©trangers pouvaient vouloir. Manger, surfer, dormir, boire des biĂšres, se faire masser. Jouer dans les vagues ne leur Ă©tait jamais venu Ă lâidĂ©e avant. La mer câĂ©tait plutĂŽt un espace de travail ou se jouait la survie du groupe. Mais les temps changeaient et vite. Au village, les boardshorts commençaient Ă remplacer les sarongs.
Il avait fallu que je vienne jusquâici pour comprendre ça. Cette putain de piaule moisie câĂ©tait plus mon monde, ça ne lâavait jamais Ă©tĂ©. Il y en a qui on besoin de ça pour se dĂ©payser. Peut ĂȘtre. Moi-jâavais ma dose.
Cette annĂ©e Ă part le gros, il nây avait que quelques surfeurs Ă©trangers Ă la guesthouse. Les locaux, bizarrement, ne surfaient pas encore. Mais ça ne tarderait pas Ă arriver. »  - Indo 2010 -
( publié dans Surf Session #mai 2014)
















