En écho au Nouveau Réalisme
Joël Andrianomearisoa,  Cinthia Marcelle,  Valerie Snobeck Musée des Abattoirs - Toulouse - 02 fév. - 28 mai 2017
Parmi les choses dâintĂ©rĂȘt trĂšs inĂ©gal montrĂ©es dans le cadre de lâexposition « En Ă©cho au Nouveau RĂ©alisme » aux Abattoirs de Toulouse, je me suis arrĂȘtĂ© sur trois artistes dont les Ćuvres prĂ©sentĂ©es ont en commun de cultiver une forme de littĂ©ralitĂ© que je qualifierai dâĂ©loquente.
Jâavais vu la vidĂ©o « Go Soft » de Valerie Snobeck il y a quelques mois aux Abattoirs, et jâavais Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©, dĂ©jĂ , de rester si longtemps assis face Ă cette projection qui ne montrait rien dâautre que le nettoyage mĂ©thodique, en plan fixe, dâune antique montre « Shell » (oui oui : la marque de la compagnie pĂ©troliĂšre du mĂȘme nom). Un objet promotionnel des annĂ©es 1940, graissĂ© Ă lâhuile ⊠Shell bien sĂ»r. On peut toujours gloser sur le contenu critique et la rĂ©flexion politico-Ă©conomique qui se love dans cette vidĂ©o comme dans le reste du travail de Valerie Snobeck. Mais ce nâest vraiment pas ce qui mâa arrĂȘtĂ© ici : je maintiens que les Ćuvres Ă programme, les Ćuvres « engagĂ©es » nâont jamais changĂ© quoi que ce soit et que ce nâest pas sous cet angle quâil faut les aborder. Comme disait Oscar Wilde « Il n'existe pas de livre moral ou immoral. Un livre est bien Ă©crit ou mal Ă©crit, c'est tout ». Et sans ĂȘtre radicalement formaliste, câest bien ici la forme qui est au cĆur de lâexpĂ©rience de cette crĂ©ation dont le contenu se fait justement oublier par la fascination quâexerce ce plan fixe zĂ©nithal oĂč des mains anonymes opĂšrent dans une froideur et un calme cliniques les gestes prĂ©cis du dĂ©montage, nettoyage et remontage de la montre. Le temps sâĂ©tire, et au-delĂ de la complexitĂ© technique de la tĂąche, de la minutie, ce minimaliste compose un spectacle qui pourrait aussi bien ĂȘtre qualifiĂ© de documentaire, sâil nâĂ©tait Ă ce point littĂ©ral, exhaustif et tautologique. Alors, bien sĂ»r, la rĂ©fĂ©rence Ă Shell permet peut-ĂȘtre dâintroduire a posteriori une dimension historique et donc dramatique Ă lâobjectivitĂ© froide du processus technique. Mais elle reste pourtant dâautant plus anecdotique quâelle ne sâimpose vĂ©ritablement Ă aucun moment du film.
Cinthia Marcelle est une artiste brĂ©silienne dont jâignorais jusquâĂ lâexistence avant de voir cette vidĂ©o intitulĂ©e « The century », visible sur le compte Vimeo de lâartiste Ă cette adresse : https://vimeo.com/38499578. Un plan fixe ici encore, sur un morceau de rue en plongĂ©e. Un trottoir. Personne. Un objet jetĂ© depuis une position hors-champ ; puis dâautres, en nombre, puis des fumigĂšnes jusquâĂ ce que cette scĂšne soit envahie par un chaos gĂ©nĂ©ralisĂ©. Une pause, la place de nouveau nette, puis le mĂȘme scĂ©nario se rĂ©pĂšte, venu cette fois du bord opposĂ© de lâimage. VoilĂ pour lâanecdote que Cynthia Marcelle prĂ©sente comme « retaking the conflicts and human passions that life is about, the beauty and horror of a century ». Bon. Mais pourquoi nâai-je pu Ă©chapper, en visionnant ces images, Ă une impression de burlesque et dâabsurditĂ© qui mâa tout simplement fait rire ? Le substrat dramatique quâĂ©voquent les explications de Cinthia Marcelle ne rĂ©siste pas Ă lâincongruitĂ© comique de ces objets volant transformant en quelque minutes la neutralitĂ© atone de ce fragment de rue en un capharnaĂŒm ludique et presque pittoresque. Barils, caisses,  cagettes, chaises, pneus, plĂątre, seaux et dĂ©bris en tous genres, jusquâaux casques de chantier rouges - qui signent peut-ĂȘtre ici lâidĂ©e dâune protection dĂ©risoire face au conflit et au cataclysme - voltigent, rebondissent, sâĂ©crasent, sâentassent et nourrissent paradoxalement une impression festive et cathartique. Et il faut vraiment sâarrĂȘter sur ce qui compose ce scĂ©nario de 9 minutes (objets, fumigĂšnes renvoyant Ă une ambiance dâĂ©meute, inversion des plans signifiant lâopposition et le conflit), pour lire dans ces images une intention dramatique ? La littĂ©ralitĂ© a ceci dâagaçant quâelle ne lâest jamais (littĂ©rale) et peut prendre raisons et intentions initiales a contrario.
Dans la derniĂšre salle de cette exposition est prĂ©sentĂ©e la proposition (il faudra que je revienne sur le choix terminologique qui me fait ici Ă©viter le terme dâ « Ćuvre ») de JoĂ«l Andrianomearisoa, « Sentimental products ». Vue de loin, cette installation sâannonçait comme lâun des innombrables avatars de lâinventairomanie et de lâempilement dans le champ artistique contemporain. Inventaire tenant souvent lieu de projet artistique. Et câest en partie le cas, puisque les objets ainsi rassemblĂ©s sont soigneusement classĂ©s et parfois emballĂ©s comme des produits de supermarchĂ© ; avec ce point commun que tous sont peints en noir, et se voient affublĂ©s dâun titre, dâune Ă©tiquette de produit qui transforme cet anonymat littĂ©ral en figure littĂ©raire. Les jouets-Solex Ă©tiquetĂ©s « Sentimental promenade », les feuilles mortes de Ginkobiloba  « nature-morte » ou les fagots « Feux de lâamour », pour simplistes que soient les jeux de mots quâils affichent, sâinscrivent ainsi dans la tradition des poĂšmes-objets de Breton ou des jeux de langage dadaĂŻstes de Marcel Duchamp. Rien de nouveau donc de ce point de vue, et lâintĂ©rĂȘt de ce dispositif rĂ©siste surtout, dâune part dans la bonne part dâhumour (parfois potache) qui sây trouve, mais dâautre part dans le fait mĂȘme de lâaccumulation organisĂ©e dâun cabinet de curiositĂ© articulĂ©e Ă la volontĂ© de neutralisation de chaque objet : le noir, mais aussi la neutralitĂ© des Ă©tiquettes blanches et de la typographie des caractĂšres. Bref, une littĂ©ralitĂ© assumĂ©e dans laquelle il serait vain de chercher autre chose quâune dĂ©ambulation ludique, mĂȘme si lâinĂ©vitable feuille de salle prend soin de nous affirmer que ces objets « redonnent de la noblesse au quotidien ».









