Hey toi,
Je t'écris dans des circonstances un peu particuliÚres.
Oui, je t'écris parce que j'ai envie que tu comprennes. Et je t'avoue qu'au départ je m'en fichais un peu que tu comprennes mais c'est eux, les autres. Les autres voulaient comprendre. Les autres voulaient que j'explique. Et je n'avais pas envie d'expliquer aux autres. Mais quitte à le faire, si je t'expliquais déjà à toi?
Alors voilà , aujourd'hui j'ai 18 ans. Tu me diras que c'est tÎt pour parler de toi. Trop tÎt. Mais c'est pas vraiment ma faute tu sais, on m'a toujours parlé de toi comme si tu étais une évidence, comme si j'allais forcément te rencontrer. Comme si j'étais obligée de le vouloir et j'ai vu des personnes de tout ùge froncer les sourcils quand je disais que je ne voulais pas de toi.
Me dire que j'allais changer d'avis.
J'ai 18 ans et c'est tĂŽt , mais, comme tu ne le sauras peut ĂȘtre jamais, je suis bornĂ©e comme personne. Et si je venais Ă changer d'avis, crois moi ça me surprendrai.
Alors voilĂ .
C'est pas personnel, ne le prends pas pour toi mais je ne veux pas d'enfants.
Et ça m'a toujours fait bizarre d'envisager ne serait-ce qu'un instant ma vie avec toi.
Ăa m'a toujours un peu fait culpabiliser de voir que tous les autres, toutes les jeunes filles surtout y arrivaient alors que mĂȘme jouer Ă la poupĂ©e Ă©tait bizarre pour moi.
Comme si c'était normal. Comme si c'était logique et facile.
Je ne veux pas d'enfant parce que je ne saurai pas quoi faire.
Je ne saurai pas quoi faire si tu étais une fille.
Si tu étais un garçon.
Si tu étais ni l'un ni l'autre ou un peu les deux.
Je ne veux pas d'enfants parce que je sais Ă quel point c'est douloureux d'ĂȘtre un enfant et de grandir.
Que j'ai trop pleuré dans mon lit sans que mes parents à moi le sachent, et je ne pourrais pas gérer que ça t'arrives aussi. Et ça te serais arrivé.
Que je trouve ce monde trop laid pour toi et que je ne me sens pas capable de le rendre meilleur pour toi, ou de te cacher ce qu'il s'y passe. Parce que je n'ai jamais réussi à le faire pour moi non plus.
Je ne me sens pas capable de t'expliquer pourquoi les gens sont méchants parfois.
Je ne veux pas d'enfants parce que je ne suis pas du tout sûre d'aimer pour toujours la personne avec qui je le ferai. Et que j'ai vécu un divorce et que je sais à quel point ça casse.
Parce que je ne pourrais pas rĂ©pondre Ă toutes tes questions, ni te donner tout ce que tu voudras mĂȘme en y mettant tout mon coeur.
Parce que ça ne sera jamais assez.
Je ne veux pas d'enfant parce que je ne me sens pas capable de porter un ĂȘtre dans mon ventre. Je ne me sens pas capable d'aimer mon corps avec deux personnes Ă l'intĂ©rieur, je n'y arrive dĂ©jĂ pas trĂšs bien avec une seule.
Je ne veux pas d'enfants parce que je ne suis pas assez forte pour vivre avec ce corps déformé par le passage de la vie, ce corps que je trouve magnifique chez les autres. Je ne suis pas assez forte pour réapprendre à aimer des nouvelles vergetures, de la nouvelle cellulite, de nouvelles cicatrices. Je ne veux pas avoir du lait. Je ne veux pas faire une dépression post-partum. Je ne veux pas que tu chamboules mes hormones.
Je ne veux pas d'enfants parce que je ne veux pas te crier dessus quand je serai fatiguĂ©e par tes cris de bĂ©bĂ©s ou tes conneries d'adolescent. Que je ne veux pas ĂȘtre celle qui te casseras un peu ou beaucoup. Que je ne veux pas ĂȘtre celle qui fait des enfants en pensant qu'ils pourront me rĂ©parer, que je ne veux pas ĂȘtre celle qui donne la vie pour avoir quelqu'un qui me rendra visite en maison de retraite.
Parce que je ne serai pas une bonne mĂšre et qu'au plus profond de moi mĂȘme, je ne te veux pas.
Je ne veux pas d'enfants parce que si je ne te donne pas la vie, tu ne sauras jamais ce qu'est le bien, ce qu'est le mal. Que non, tu ne sauras jamais Ă quel point il est bon de rire mais tu ne sauras jamais non plus Ă quel point on peut avoir mal Ă en mourir parfois sans jamais mourir.
Je ne te veux pas car il est plus facile de ne pas prendre de décision plutÎt que de miser sur le fait que ta vie sera belle.
Je ne te veux pas car quelque part au fond de moi, il y a une jeune femme qui t'aime profondément.













