Des prĂ©sages, des pressentiments, des signaux traversent en effet jour et nuit notre organisme comme des chocs dâondes. Les interprĂ©ter, ou bien les mettre Ă profit, telle est la question. Mais on ne peut pas faire les deux. La paresse et lâinertie conseillent dâadopter la premiĂšre attitude, la clartĂ© de lâesprit et la libertĂ© la seconde. Car, avant quâune telle prophĂ©tie, quâun tel avertissement, ne deviennent quelque chose de mĂ©diatisĂ©, un mot ou une image, le meilleur de sa force sâest dĂ©jĂ Ă©vanoui ; or, cette force avec laquelle lâavertissement nous frappe de plein fouet et nous entraĂźne, nous savons Ă peine comment agir en fonction dâelle. Câest seulement lorsque nous lâavons laissĂ© Ă©chapper, et alors seulement, quâelle se dĂ©chiffre. Nous la lisons. Mais maintenant il est trop tard. De lĂ , lorsque Ă lâimproviste le feu Ă©clate ou que dâun ciel serein tombe la nouvelle dâune mort, dans le premier moment de terreur muette, un sentiment de culpabilitĂ©, le reproche informe : est-ce que tu ne le savais pas dĂ©jĂ ? Est-ce que la derniĂšre fois que tu as parlĂ© du mort, son nom avait dans ta bouche une sonoritĂ© diffĂ©rente ? Est-ce quâau milieu des flammes tu ne perçois pas le signe dâhier soir, dont tu comprends seulement maintenant le langage ? Et si un objet sâest perdu, que tu aimais, nây avait-il pas dĂ©jĂ , des heures, des jours auparavant, un halo de dĂ©rision ou de deuil qui le trahissait ? Le souvenir, comme des rayons ultraviolets, rĂ©vĂšle Ă chacun dans le livre de la vie une Ă©criture qui, invisible, annotait comme une prophĂ©tie le texte. Mais on ne confond pas impunĂ©ment les attitudes, on ne livre pas la vie non encore vĂ©cue Ă des cartes, Ă des esprits, Ă des Ă©toiles qui en un instant la vivent, lâĂ©puisent et en abusent pour ensuite nous la rendre outragĂ©e : on ne dĂ©pouille pas impunĂ©ment le corps de sa puissance, qui lui permet de se mesurer sur son propre terrain avec les situations quâimpose le destin, et de les vaincre. Lâinstant reprĂ©sente les fourches caudines sous lesquelles le destin passe pour sâincliner devant lui. Transformer la menace de lâavenir en maintenant accompli, ce miracle tĂ©lĂ©pathique seul digne dâĂȘtre souhaitĂ©, telle est lâĆuvre de la vivante prĂ©sence dâesprit.
Walter Benjamin, Sens unique, Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1978