XI : Democratie, religion et philosophie bref Sciences-Po à la maison
                 J’ai délaissé mon Tumblr bien trop longtemps. En partie parce que je préfère toujours encore lire à écrire, et en partie également parce que mes lectures de ces derniers temps (Proust et Rebatet) se prêtaient moins au format de ce type de post. Mais les vacances aidant j’aurais peut-être le temps de retrouver quelques passages marquants sans trop faire de « spoiler ».
Je donc m’étais dit que j’attendrais Noël pour reposter quelques articles mais je suis tombé ce matin sur un passage que je ne peux pas ne pas partager. C’est un extrait d’un livre de Pierre Manent qui s’appelle Cours de philosophie politique. Outre une érudition hors-norme (écoutez les podcasts que vous pourrez trouver de lui, sur France culture notamment), il a une une écriture raffinée pédagogique, une aisance bluffante. Je n’ai lu que 50 pages pour l’instant mais je sais d'ores et déjà que j'aurais dû lire ce livre plus tôt. Et pourtant la question qu’il pose en quatrième de couverture est du genre solide : « Comment nous orienter dans le monde ? ». Vaste projet.
La grande force de l'ouvrage réside dans l’objectif qui a guidé sa conception. Il agrège en effet des cours préalablement destinés à l’animation d’un électif de Sciences-po. De ce fait il est conçu avant tout pour être pédagogique, sans rien transiger sur la qualité et l’exactitude des analyses citées. Il parvient ainsi à clarifier des problèmes qui sont éminemment complexes (comprenez où moi en tout cas je n'y comprenais rien).
En tout cas, j’ai l’impression que j’ai compris quelques trucs à la chose politique depuis ces 50 pages, et étant donné mes connaissances très limitées en la matière, c’était pas gagné, et donc c’est déjà énorme.
Je vous laisse avec cet extrait qui parlera plus et surtout mieux que moi. C’est surtout la fin qui est saisissante, après la citation de Gauchet.
« Ainsi le croyant contemporain, pense Gauchet, vise-t-il dans sa religion autre chose qu’une vérité objective universelle c’est-à -dire une vérité vraie pour tous les hommes et à laquelle tous les hommes « devraient croire ». Il la choisit plutôt pour se choisir lui-même, pour la définition subjective qu’elle lui procure, pour l’ « identité » qu’elle lui confère. Dès lors le croyant – mais le mot convient-il encore quand l’adpete de la religion précisément ne croit plus vraiment ? – ne cherche pas à convaincre, à convertir les autres, il n’entreprend même pas d’argumenter en faveur de sa religion (de fait, ce que l’on appelait l’apologétique a pour ainsi dire complètement disparu du discours religieux contemporain). Mais, inversement il n’admet guère qu’on argumente contre elle, il veut qu’on la « respecte ». On pourrait dire : dans la mesrue où le croyant envisage sa religion comme un choix personnel qui définit son identité, toute critique contre sa religion devient une agression contre sa personne, un « manque de respect ».
Cette transformation de la religion, cette absorption de la religion par la démocratie, a nécessairement entrainé la transformation de son grand antagoniste, la République. La religion représentait jadis, et selon Gauchet, jusque vers 1970 (cette date me semble mal choisie, je dirais plutôt jusqu’au concile du Vatican II), l’hétéronomie collective, l’institutionnalisation d’une vérité objective que les hommes devraient reconnaître et à laquelle ils devraient se soumettre. Face à elle la République représentait l’autonomie collective, une autonomie gagnée contre l’hétéronomie, c’est à dire contre la religion. Maintenant que la religion est absorbée par et dans la démocratie, qu’elle est devenue chose individuelle, chose libre, l’entreprise républicaine a perdu l’ennemi qui lui donnait sens :
Il ne faut pas aller chercher ailleurs les motifs de l’incertitude qui taraude notre culture politique héritée. Elle est désertée par l’esprit qui a présidé, sinon à sa fondation, en tout cas à son dernier grand moment fondateur. L’idée de la république sur l’acquis coutumier de laquelle nous continuons de vivre a perdu son âme avec l’idée de la laïcité qui la flanquait comme sa plus intime compagne. La source de sens à laquelle elle s’alimentait s’est tarie. Les termes du rapport entre religion et politique en fonction desquelles elles s’étaient définies se sont déplacés. (in Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie p.63)
Gauchet esquisse un parallèle entre l’exténuation de l’idée républicaine et l’effondrement du communisme. Certes le communisme était totalitaire et régnait au nom de la science de l’histoire, tandis que la République était somme toute libérale et régnait au nom de la liberté, de l’éducation et de la morale. Mais le communimse comme la République furent des projets grandioses du règne humain – Gauchet dit d’ « une cité de l’homme » - où l’homme ferait l’expérience de sa souveraineté. Ce projet, dans sa version totalitaire comme dans sa version démocratique, est retombé : dans sa version totalitaire, parce qu’il a complètement échoué, dans sa version démocratique, car il a trop bien réussi. D’une manière schématique mais je crois fidèle à l’analyse de Gauchet, on pourrait dire, l’autonomie collective – la République -, en se dressant contre l’hétéronomie collective – la religion - a fini par produire le triomphe de l’autonomie individuelle, de la pure démocratie qui a finalement absorbé la République aussi bien que la religion.
L’interprétation de Marcel Gauchet est pénétrante et puissante. Elle noue ensemble les éléments principaux de notre situation présente ou de notre histoire plus éloignée dans un dispositif dynamique convaincant. Elle nous donne à voir un monde social à la fois satisfaisant, ou satisfait, puisque l’individu démocratique a conquis son autonomie complète, et désolé ou stérile, puisque les questions les plus décisives, les plus intéressantes pour l’homme, celle de la vérité, religieuse ou philosophique, celle de la communauté politique, ces questions ont été écartées, repoussées par-delà l’horizon de la conscience sociale et individuelle, mises pour ainsi dire entre parenthèses. Comme si l’accomplissement de la démocratie supposait ou impliquait l’oubli des questions qui définissent l’humanité de l’homme. »
 Source ; in Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, chez TEL, pp 44-46.