Papier publié dans Stylist le 4 octobre 2013.
Ils viennent dâAngleterre, des Etats-Unis, dâAustralie, de Nouvelle-ZĂ©lande et ont lancĂ© leur restaurant dans la capitale de la gastronomie. En une dizaine dâannĂ©es, ils ont bousculĂ© les grands chefs et contribuĂ© Ă renouveler la scĂšne culinaire française. Nous les a rencontrĂ©s dans leurs restaurants pour comprendre leur succĂšs.
On les trouve parfois le dimanche au Bal CafĂ©, restaurant du 18e à Paris, tenu par une Franco-britannique et une Anglaise. Ils sont attablĂ©s sĂ©parĂ©ment, avec leur famille. Ils nâont rien dâune mafia ou dâune sociĂ©tĂ© secrĂšte. Mais ils infiltrent peu Ă peu la cuisine française : les chefs anglo-saxons.
Alice Quillet et Anna Trattles pour le Bal CafĂ©, James Henry (Bones), Braden Perkins et Laura Adrien (Verjus), Michael Greenwold (Roseval), Matthew Ong et Hayden Clout (Albion), Chris Wright (Timbre), Juan Sanchez et Drew Harre (Fish et Semilla)âŠ
Le premier fut Daniel Rose. Cet ashkĂ©naze dĂ©barquĂ© de Chicago en 1998 a fondĂ© Spring en 2006. Il avait fait ses classes chez Bocuse, Ă©tait passĂ© par le Meurice et voulait lancer sa propre affaire. "La gastronomie en France câest comme la politique: vous ne faites pas que voter, vous manifestez, vous rĂąlez. Câest une vision approfondie des choses. Je suis tombĂ© amoureux de cette culture", raconte-t-il Ă Â Stylist.
 Lui Ă©tait venu Ă Paris dâabord pour les filles et pour lâaventure. Henry et Perkins voulaient simplement voyager. Quillet et Trattles avaient des raisons familiales... Pour tous câĂ©tait un concours de circonstance.
"Mais la presse amĂ©ricaine avait Ă©normĂ©ment parlĂ© de Daniel Rose", souligne lâamĂ©ricain David Lebovitz, ancien chef et pĂątissier, auteur de livres de cuisine et blogueur star installĂ© en France depuis 1999. "Les chefs anglo-saxons voyaient quâil Ă©tait dĂ©sormais possible pour eux de rĂ©ussir ici".
Tous ont été attirés par deux choses. Paris comme "marque" de la gastronomie, note Daniel Rose, et la qualité des produits français, clament-ils tous.
"Ici je peux choisir entre les agneaux de prĂ©s salĂ©s du Mont St-Michel, des PyrĂ©nĂ©es ou du Quercy. Il y a un registre de goĂ»t trĂšs fin qui nâexiste pas ailleurs", sâenthousiasme Rose.
Ces chefs sont tombĂ©s facilement amoureux de la France. Mais pour que leur succĂšs prenne, il fallait aussi quâon les accepte, eux qui venaient de pays considĂ©rĂ©s comme les emblĂšmes de la malbouffe. "Cette ouverture de la part des Français est rĂ©cente", estime Lebovitz. "Les jeunes Français sont cosmopolites, ils vont Ă New York, San Francisco. Ils voient une ambiance dans les restaurants quâils sont contents de retrouver en France". "Ils voient aussi que ces pays ne se rĂ©sument pas au McDo, leur curiositĂ© grandit", constate lâamĂ©ricain Perkins. Une curiositĂ© attestĂ©e par lâouverture par des Français de restaurants anglo-saxons (Blend, le Beef Club, PNYâŠ)Â
"Grùce à la mondialisation, les anglo-saxons ont aussi été exposés à de meilleurs restaurants. La culture gastronomique évolue des deux cÎtés", note Lebovitz.
Sans oublier le coup de pouce du Fooding. Ce guide gastronomique fondé en 2000, qui rÚgne sur la bistronomie branchée comme le Michelin sur les grandes tables guindées, entend décomplexer le rapport au repas. Et promouvoir des restaurants plus excitants, plus joyeux. Comme ceux des anglo-saxons à Paris. "Le Fooding a été le premier à les soutenir", rappelle le fondateur Alexandre Cammas. "Avec eux et quelques chefs français, un vent cool souffle dans les salles à manger."
Et tout commence dans lâassiette oĂč ils nâhĂ©sitent pas Ă revisiter les plats et les saveurs. Le chef du Verjus, dĂ©plore un manque dâoriginalitĂ© chez les Français. "MĂȘme dans les plus grands restaurants, ils font un plat typique et ajoutent un seul ingrĂ©dient venu dâAsie. Nous, AmĂ©ricains, savons combiner les goĂ»ts, avons grandi avec tellement dâinfluences que le melting pot fait partie de nous."
Et beaucoup de ces chefs nâattendent pas de passer "10 ans Ă dĂ©couper des oignons" pour se sentir investis dâune lĂ©gitimitĂ©, sourit Daniel Rose, 35 ans. "Câest anglo-saxon aussi de penser quâon peut se lancer juste avec lâenvie".
Quillet et Trattles, trentenaires elles aussi, Ă©taient respectivement journaliste et diplĂŽmĂ©e des Beaux-arts. Elles se sont rencontrĂ©es en 2002 chez Rose Bakery: "Paris Ă©tait hyper classique, tout le monde sâendormait sur ses lauriers parce que câest la capitale de la gastronomie". Elles ont  voulu faire une "cuisine moderne anglaise" avec des bons produits français. Le jour oĂč Stylist les rencontre, au menu: notamment une pork pie ou une bonite mi-cuite de St. Jean de Luz.
Lorsque ces chefs se lancent, ils repensent aussi lâespace, plus ouvert. DĂšs 2006, Daniel Rose fait sauter les murs qui dĂ©limitent la cuisine. Fini les portes battantes et le chef invisible, la clientĂšle voit les plats en train de se faire. On lâimita chez Bones, oĂč la salle Ă©tait un vieux pub qui tombait en ruines avant que James Henry ne le repense avec ses Ă©quipes. Ou au Bal CafĂ©, dont la chef Alice Quillet assure que "les Anglo-saxons nâont pas peur de prendre un espace et de le changer complĂštement".Â
Cette absence de complexe les libĂšre: "Nous ne nous sentons pas liĂ©s par des rĂšgles, des traditions, des idĂ©es de ce qui est bien ou mal", assure lâaustralien James Henry. A lâinverse des Français chez qui "Il y a une certaine hĂ©sitation Ă prendre des risques et Ă faire des choses nouvelles", souffle Daniel Rose.
"Un accueil, une salle plus dĂ©contractĂ©e, dĂ©livrĂ©e des maniĂšres inutiles du grand restaurant Ă la française, compensĂ© par une vraie exigence qualitative (produit, cuissonâŠ). Du coup on se rĂ©gale, et souvent en plus on sourit davantage" : le fondateur du Fooding se rĂ©jouit de ce quâapportent ces endroits qui attirent les stars amĂ©ricaines (Steven Spielberg au Spring, Wes Anderson chez Bones) comme les jeunes Français aisĂ©s.
 Maintenant quâils ont fait Ă©voluer la scĂšne culinaire, les chefs envisagent-ils de retourner dans leur pays dâorigine? La plupart nây songent pas. Daniel Rose sâapprĂȘte mĂȘme Ă demander la nationalitĂ© française. "Je ne vois pas ce que je ferais aux Etats-Unis aujourdâhui. Ouvrir un restaurant Ă New York ou Chicago, câest faire du business. Ici câest autre chose" Du pur retour sur investissement sans la qualitĂ© de vie, ce nâest pas sa vision: "Fuck them", conclut-il avec cette dĂ©contraction anglo-saxonne.