PrĂȘche sur ĂȘtre plongĂ© dans la mort du Christ
Ainsi parle maintenant l'Eternel, qui t'a créé, Î Jacob ! Celui qui t'a formé, Î Israël ! Ne crains rien car je te rachÚte. Je t'appelle par ton nom : tu es à moi ! Si tu traverses les eaux, je serai avec toi.
Et les fleuves, ils ne te submergeront point. Si tu marches dans le feu, tu ne te brûleras pas et la flamme ne t'embrasera pas.
Car je suis l'Ăternel, ton Dieu, le saint d'IsraĂ«l, ton sauveur.
ĂpĂźtre aux Romains 6,3-7
Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c'est en sa mort que nous avons été baptisés ?
Nous avons donc Ă©tĂ© ensevelis avec lui par le baptĂȘme en sa mort, afin que, comme Christ est rescussitĂ© des morts par la gloire du PĂšre, de mĂȘme nous aussi nous marchions en nouveautĂ© de vie.
En effet, si nous sommes devenus une mĂȘme plante avec lui par la conformitĂ© Ă sa mort, nous le serons aussi par la conformitĂ© Ă sa rĂ©surrection, sachant que notre vieil homme a Ă©tĂ© crucifiĂ© avec lui, afin que le corps du pĂ©chĂ© soit rĂ©duit Ă l'impuissance pour que nous ne soyons plus esclaves du pĂ©chĂ© ; car celui qui est mort est libre du pĂ©chĂ©.
« BaptĂȘme de lâair », « baptĂȘme du feu », « baptĂȘme de sang » renvoient Ă des premiĂšres expĂ©riences faites lors dâĂ©vĂšnements marquants dâune vie. Lâinitiation rĂ©alisĂ©e, la parole advient afin dâinterprĂ©ter ce qui fut vĂ©cu.
Ă ce titre, le « maintenant » profĂ©rĂ© par le Dieu dâĂsaĂŻe, qui pose des mots sur une origine inaccessible Ă lâĂȘtre humain, prend un caractĂšre dĂ©cisif : lâĂternel est celui qui peut faire advenir, dans le moment prĂ©sent, un passĂ© encore incomplet quant aux effets, pleinement achevĂ© quant Ă la promesse de vie donnĂ©e.
« Ainsi, parle, maintenant, lâEternel qui tâas créé, qui tâas formĂ©.
Si tu traverses les eaux, je serai avec toi ».
Si le verbe nâeut Ă©tĂ© au futur, le rappel de la traversĂ©e de la mer rouge aurait Ă©tĂ© une Ă©vidence. Le Dieu dâĂsaĂŻe sâadresse Ă IsraĂ«l, lui remĂ©morant son passĂ© de sauvĂ© des eaux de la mort, de lâesclavage. En lâĂ©trange mĂ©moire de ce qui nâest pas encore, une promesse de survie est donnĂ©e :
« Et les fleuves ne te submergeront point ».
En toute rigueur, il ne peut ĂȘtre question de lâĂ©vocation du passage de la mer rouge. En effet, le verbe « SCHTeF », « submerger », est des plus rares ; la bible hĂ©braĂŻque nâen compte quâĂ peine cinq occurrences (Cf. Cantique des cantiques 8,7). Il traduit surtout lâexpĂ©rience, dĂ©crite par le psalmiste, de celui qui sâenfonce dans la boue et finit par ĂȘtre englouti dans les eaux dâun gouffre (Psaume 69,3 & 16 ; 123,4). DĂ©jĂ submergĂ©, celui qui crie vers Dieu Ă©prouve les affres de lâagonie, de la mort qui le frĂŽle.
Le Dieu d'ĂsaĂŻe rassure et relate l'histoire d'IsraĂ«l Ă qui il fait traverser les fleuves de mort oĂč celui-ci se noyait. MĂȘme si lâangoisse est bien lĂ , lâinvitation, plutĂŽt sympathique, appelle Ă la confiance en un Dieu qui ne lĂąche pas lâhomme en proie Ă la mort sâapprochant. Il sâagit dâune expĂ©rience de celui qui sauve lâhomme dâun faux-pas, lui Ă©vitant le pire.
Vivre en compagnie dâun Dieu en prĂ©sence duquel il ne peut rien arriver Ă lâĂȘtre humain est sĂ©curisant, presque magique⊠« Dieu pour nous », « Dieu avec nous », telle est vĂ©ritablement une voie de bonheur.
Or, Paul vient perturber la relation de confiance en interrogeant au sujet de la mort.
« Ignorez-vous que nous tous qui avons Ă©tĂ© baptisĂ©s en JĂ©sus-Christ, câest en sa mort que nous avons Ă©tĂ© baptisĂ©s ? ».
LâĂ©quivalence se loge entre le fait dâĂȘtre baptisĂ© dans le Christ, Â«Â Î”áŒ°Ï Î§ÏÎčÏÏ᜞Μ ጞηÏÎżáżŠÎœÂ Â», et dans la mort de celui-ci, Â«Â Î”áŒ°Ï Ï᜞Μ ÎžÎŹÎœÎ±ÏÎżÎœ αáœÏοῊ » (6,3). Le baptĂȘme reçu dans la mort du Christ confĂšre un aspect dramatique Ă la foi lorsque chacun pourrait ĂȘtre tentĂ© de se rassurer sur la mort de JĂ©sus comprise tel un Ă©vĂ©nement du passĂ©, une histoire rĂ©volue.
RĂ©volue ? BaptisĂ©s dans la mort du Christ signifie que lâacte de foi considĂšre celui-ci vivant. Dieu vivant ou Dieu des morts ? Paul inquiĂšte : Dieu est celui qui lĂąche lâhomme dans la mort. Il ne le sauve pas au sens de ne rien lui Ă©pargner. La foi requiert une plongĂ©e dans la mort du Christ si bien que l'expĂ©rience du Dieu de Paul n'est pas de l'ordre du sympathique mais du radical. Et Paul remet cela :
« Nous avons donc Ă©tĂ© ensevelis avec lui par le baptĂȘme en sa mort ».
Que le Christ fut enseveli nâest pas tant un fait du passé : il appartient Ă lâhistoire de chaque baptisĂ©, enseveli avec le Christ et, pourtant, bien vivant dans lâĂglise. Si le baptĂȘme est une vie renouvelĂ©e, chargĂ©e de promesse, celui qui le reçoit est ce vivant mis au tombeau du Christ. Comment oser affirmer cela devant un nourrisson ou devant des adultes fraĂźchement enthousiasmĂ©s de la foi chrĂ©tienne au point de demander le baptĂȘme ? PrĂ©cisĂ©ment, Paul aide Ă rejoindre la racine mĂȘme de la vie baptismale : se laisser mourir et ensevelir avec JĂ©sus-Christ. Le chrĂ©tien fait lâexpĂ©rience dâun Dieu qui le laisse mourir.
Face Ă lâextrĂȘme, ĂsaĂŻe remet dans la confiance, adoucissant les propos de Paul.
« Ne crains rien car je te rachÚte ».
« Racheter » est un verbe exclusivement du Livre dâĂsaĂŻe avec quelques autres occurrences dans le LĂ©vitique ou les Psaumes (18, 68, 77, 105, 106, 118). La parole de confiance permet Ă lâhomme de saisir ce quâil est devant Dieu :
« Je tâappelle par ton nom ; tu es Ă moi ».
Dieu connaĂźt le nom de chacun. Le baptisĂ© est nommĂ© par son nom devant lui qui ne peut pas le laisser tomber. Alors que le cri des psaumes permet de crier vers Dieu dans la dĂ©tresse, le Dieu dâĂsaĂŻe crie : « Tu mâappartiens ». Le lien de lâattachement nâest pas du ressort de lâhomme pouvant, nĂ©anmoins, entendre ce cri. Celui-ci ne choisit pas une part de divin plus ou moins sympathique qui va le sortir de lĂ quand Dieu lui rappelle la vĂ©ritĂ© profonde sur chaque vie : lâhomme ne sâappartient pas lui-mĂȘme ; il est Ă Dieu. La dĂ©couverte reste Ă faire.
Le « afin que » y supplĂ©e : « afin que, comme Christ est ressuscitĂ©âŠÂ » (6,4). Câest par la gloire du PĂšre que le Christ est relevĂ©. La rĂ©surrection est une condition de lâefficacitĂ© salfivique du baptĂȘme et constitue, Ă proprement parler, la dĂ©couverte Ă faire. Elle nâest pas tant, ici, une affirmation de foi, un Ă©lĂ©ment Ă confesser, mais lâacte de puissance glorieuse du PĂšre qui regarde ceux qui sont plongĂ©s dans la mort du fils. Câest un acte de reconnaissance : Dieu ne peut laisser lâhomme ainsi. Lâunion avec le Christ, qui est tout sauf affective ou mĂ©ritĂ©e, est une identification au cadavre de JĂ©sus-Christ. Dieu visite lâĂ©chec humain radical et choisit de donner le relĂšvement Ă ce qui est, dĂ©sormais, nĂ©ant. La rĂ©surrection n'est pas un acte de foi mais la condition de l'action mĂȘme de Dieu.
Pour quoi faire ? Pour marcher.
« Si tu marches dans le feu, tu ne brûleras pas ».
« Et la flamme ne tâembrasera pas. Car je suis lâĂternel ton Dieu ».
La flamme est celle de la mort, de la guerre ravageuse et destructrice comme la flamme sur Moab en Jérémie 48,45 ou Joël 1,19.
« Le saint dâIsraĂ«l ton sauveur ».
« Sauveur », « MOSCHIA » est rare, plutĂŽt typique du vocabulaire dâĂsaĂŻe (II Rois 22,3 ; ĂsaĂŻe 43,3 ; 47,15 ; 49,26 ; 60,16 ; JĂ©rĂ©mie 14,8 ; Psaume 105). Pour Paul, ĂȘtre baptisĂ© en Christ nâest pas rester clouĂ© sur la croix ou figĂ© dans le tombeau mais bien marcher :
« De mĂȘme, nous aussi, nous marchions en nouveautĂ© de vie » (6,4).
Le parallĂšle de « áŒÎœ ÎșαÎčΜÏÏηÏÎč ζÏáżÏ ÏΔÏÎčÏαÏÎźÏÏΌΔΜ » est Ă faire : « Nous servons en nouveautĂ© de lâEsprit » (« áŒÎœ ÎșαÎčΜÏÏηÏÎč ÏΜΔáœÎŒÎ±ÏÎżÏ » 7,6). Alors que lâhomme est clouĂ© dans la mort, marcher devient possible par la nouveautĂ© de lâEsprit qui ouvre un devenir Ă travers la mort qui dĂ©truit tout. LâĂ©cho avec Galates 6,15 apparaĂźt Ă©galement : « crĂ©ation nouvelle », « ÎșαÎčΜᜎ ÎșÏÎŻÏÎčÏ ».
Louis Segond traduit la nouveautĂ© en termes de devenir « une mĂȘme plante avec lui par la conformitĂ© Ă sa mort ». Devenir plante avec le Christ est un hapax, un cas unique, mĂȘme si, dans la LXX, ce verbe sous une forme substantivĂ©e reste rarissime ; « ᜠÏÏÎŒÏÏ
ÏÎżÏ » dĂ©signe alors la forĂȘt, dĂ©vastĂ©e en Zacharie 11,2, restaurĂ©e avec IsraĂ«l en fin du Livre dâAmos (9,13). Lâimage de la plante forestiĂšre indique la mort et la restauration, un renouvellement printanier de verdure. Partage de la condition dâhomme mortel avec le Christ, la conformitĂ© Ă la mort est paradoxalement aussi lâacceptation Ă ce que la part porteuse de mort soit crucifiĂ©e. Devenir crucifiĂ© pour le monde, au sens Ă©galement de Galates 6,14, ne signifie pas pĂ©rir dâune mort sans retour mais ĂȘtre mis paradoxalement en « conformitĂ© Ă sa rĂ©surrection » (6,5). La seconde conformitĂ© nâest donc pas du mĂȘme ordre. Ce qui rend lâhomme conforme au Christ, câest lâacte de Dieu qui se penche pour relever le Christ de la mort.
Dans cette conformitĂ©, « Ïáż· áœÎŒÎżÎčÏΌαÏÎč » (Romains 1,23 ; 5,14 ; 8,3 ; Philippiens 3,7 ; Exode 20,4), Dieu nous assimile au Christ qui, lui, est juste quand lâhomme est rendu « juste par rapport au pĂ©ché » (6,7) « afin que le corps du pĂ©chĂ© soit rĂ©duit Ă lâimpuissance » (6,6). Devant Dieu, lâhomme pĂȘcheur et mortel possĂšde la source de sa dĂ©livrance, le Christ dont il cherche Ă ĂȘtre rendu conforme.