L’assemblée générale ordinaire du Consistoire de Paris s’est tenue le 25 mai dernier. Cet exercice annuel obligé n’attire guère les foules. Alors qu’elle est statutairement l’organe suprême de l’Institution et doit en fixer les orientations tout en contrôlant l’action des administrateurs élus, elle tourne depuis plusieurs années à des proclamations d’autosatisfaction des dirigeants et les débats menés tambour battant ne permettent pas la expression de propositions constructives des diverses sensibilités de la communauté parisienne. On comprend dans ces conditions que les adhérents boudent ce type d’assemblée qui ne réunit généralement, hormis les dirigeants, que des présidents de communautés soucieux de leurs responsabilités et des proches des personnes en place.
Nous avons été surpris de constater cette année que la salle était comble. De nombreux habitants de Montrouge côtoyaient une quinzaine de citoyens de Neuilly sur Seine qui ignoraient jusqu’à peu les fonctions d’un Consistoire, emmenés par leur président Philippe Besnainous qui passe parmi les présidents de communautés pour le plus fidèle admirateur de Joël Mergui. Mobilisés pour la circonstance, ils avaient mission de constituer une brigade d’acclamations qui se révéla efficace comme nous le verrons plus loin. Mais nous avons aussi remarqué la présence d’hommes et de femmes que l’on n’avait pas l’habitude de rencontrer, mais qui manifestaient un réel souci de s’informer. Mon voisin, un alerte octogénaire, m’avoua qu’il assistait pour la première fois à une assemblée générale et que troublé par les articles de presse sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire du Guet au Beth Din de Paris », il était venu pour entendre les explications que la Communauté était en droit d’attendre. Beaucoup étaient sans aucun doute dans ce cas.
A l’ouverture de la séance, le président Joël Mergui rendit hommage aux victimes de l’attentat de Bruxelles et demanda à l’assemblée d’observer une minute de recueillement. Ce rappel des dangers qui guettent la population juive lui permit de lancer un vibrant appel à l’unité, à la concorde, à la confiance envers les dirigeants et de nous informer qu’il s’était entretenu la veille aux alentours de minuit avec le Ministre de l’Intérieur auquel il avait demandé des mesures spéciales et complémentaires de protection aux abords des sites communautaires. Ayant ainsi rendu implicitement hommage à son propre dévouement, il y associa le Grand Rabbin Guggenheim dont il loua la science et la haute conscience en affirmant à l’assemblée qu’il avait toute sa confiance.
Le trésorier lut alors le rapport financier. Il sut le faire d’une façon si monocorde et avec une lenteur appuyée, qu’il lassa rapidement l’assemblée et à peine entendit-on dans un murmure que le déficit pour l’année 2013 était de 1.632.148 € alors qu’il n’était que de 692.125 € en 2012. Fort heureusement, l’ancien président de la commission des finances Alberto Gabaï prit alors la parole et réveilla l’assemblée en s’étonnant avec force devant ce déficit. Il révéla que la commission qu’il présidait avait préparé un budget 2013 drastique avec un déficit prévu de 600.000 €. Il s’étonnait que ce déficit en réalisation ait été augmenté de 1.000.000 € alors que les produits n’avaient pas varié de façon significative. Il demanda donc au Conseil en place d’expliquer les raisons de ce déficit, que l’augmentation des dépenses liées au fonctionnement de la cacherout (300.000 €) ne justifiait pas. Plusieurs intervenants abondèrent dans le même sens en s’étonnant des conditions de suivi des réalisations budgétaires.
Avec beaucoup de véhémence l’ordonnatrice des dépenses nouvellement élue, jura qu’elle exerçait un contrôle très strict sur les règlements à ordonnancer et que des dispositions avaient été prises pour la mise en concurrence des fournisseurs. Le président et le trésorier rendirent un hommage appuyé aux efforts du Grand Rabbin Guggenheim pour avoir une cacherout plus stricte et plus sure ce qui impliquait bien entendu un coût supplémentaire. On mit aussi en avant les dépenses liées aux élections de novembre 2013 d’environ 300.000 € pour justifier le déficit. L’assurance du président, ses serments de transparence, de confiance dans le personnel administratif, lui permirent de clôturer aisément la discussion et de faire voter le rapport financier à une très large majorité.
En l’absence du secrétaire-rapporteur Alexis Buchinger, empêché par un deuil familial, c’est le vice-président Elie Korchia qui lut un rapport d’activités dont il n’était pas l’auteur. Après le rituel hommage aux défunts, aux nouveaux décorés, à ceux ayant eu un évènement familial heureux, il nous délivra un message d’autosatisfaction collective des vaillants soldats du président Mergui, mais aucune vision prospective et tandis qu’on affirmait l’affaiblissement des communautés consécutives à l’importance de l’alya, aucune réflexion sur les actions à entreprendre pour ramener tous ceux qui se revendiquent d’une identité juive mais qui sont éloignés du judaïsme consistorial.
Le débat qui suivit s’ouvrit par de nombreuses questions sur des problèmes ponctuels et sans importance majeure pour la Communauté. Le président Mergui y répondit abondamment prenant un réel plaisir à prolonger le débat, démentant l’adage « de minimis non curat praetor » mais sans doute dans le souci de ramener au minimum le temps consacré aux questions plus épineuses.
Ce fut une dame installée dans les premiers rangs qui osa poser la question que tout le monde attendait. Elle affirma son trouble à la suite des révélations sur cette affaire du « guet au Beth Din » de Paris et demanda des explications pour ne pas perdre la confiance qu’elle avait envers l’Institution. Le président Mergui la remercia de sa question et s’empressa de donner la parole au Grand Rabbin Guggenheim. D’un ton magistral ce dernier affirma sa confiance dans tous les membres du Beth Din de Paris, et son souci personnel de permettre à toutes femmes divorcées sur le plan civil d’obtenir le guet dans les meilleures conditions. Selon lui, il y aurait moins de 10 cas litigieux non résolus. Aucune faute n’a été commise par les membres du Beth Din et l’affaire dénoncée n’est en réalité qu’une machination destinée à compromettre le crédit du Beth Din de Paris en France et à l’étranger et par conséquent tous ses actes y compris en matière de cacherout mettant ainsi à terme les finances de la communauté en danger. Comprenant la détresse des femmes, il rappela cependant que les rabbins n’avaient nullement le pouvoir de changer la Halakha même si elle pouvait paraître dure dans certaines situations. Manifestement ce bref exposé ne parvint pas à satisfaire la curiosité de l’Assemblée et les doutes exprimés par certains.
Claude Nataf demanda alors la parole pour répondre au Grand Rabbin de Paris. Après avoir rendu hommage au rabbin Betsalel Lévy jeune rabbin plein d’idéal, il rappela que le Grand Rabbin Zadoc Kahn fondateur du Beth Din de Paris estimait qu’il convenait d’y nommer uniquement des rabbins chevronnés, ayant été longtemps à la tête de communautés et plus aptes que des jeunes rabbins à comprendre les situations et à influer dans le bon sens un mari récalcitrant. Il proposa de désigner une commission royale à l’anglaise composée du Grand Rabbin Sirat, du Grand Rabbin Goldmann, d’autres rabbins, des présidents d’honneur du Consistoire, de philosophes, juristes etc…, pour essayer de comprendre ce qui s’était réellement passé, de proposer s’il y avait eu des dysfonctionnements, les moyens d’y remédier, d’organiser un système d’accompagnement pour les femmes soumises au chantage du guet et éventuellement de rechercher si des solutions halakhiques n’étaient pas possibles pour libérer les femmes subissant le chantage au guet. Cette proposition de bon sens fut vivement applaudie et paraissait à la fois un moyen de donner satisfaction à ceux qui continuaient à s’interroger malgré les déclarations du Grand Rabbin Gugenheim tout en recherchant des solutions susceptibles de mettre fin aux situations scandaleuses faites à certaines femmes. Alors que quelques intervenants abondèrent dans le même sens en faisant par exemple référence aux solutions proposées par le Conseil des Rabbins européens, Benny Cohen ancien président du Consistoire demanda la parole. Selon lui, le Grand Rabbin Guggenheim était l’un des rabbins les plus savants qui soient et qu’il était difficile de trouver des rabbins qui soient à même de juger ce qu’il avait fait et qu’en tout état de cause s’agissant d’une affaire rabbinique, les laïcs n’avaient aucune compétence pour s’en occuper et même pour s’interroger. Selon un rituel obligé, il associa à cet hommage le président Joël Mergui qui « travaillait 20 heures sur 24 pour le Consistoire, plus qu’aucun président n’avait jamais travaillé pour l’Institution ». Cette intervention permit à Joël Mergui de rebondir. Reprenant la parole il affirma qu’il n’y avait nul besoin d’une commission puisqu’il avait mené lui-même l’enquête, qu’il avait reçu toutes les explications du Grand Rabbin Guggenheim, qu’il avait communiqué les conclusions de son enquête au Conseil du Consistoire de Paris qui avait manifesté sa confiance envers le grand rabbin et le Beth Din de Paris. Dés lors l’assemblée n’avait aucune compétence pour désigner une commission, pour délibérer, voire pour douter. Cette explication donnée sous les applaudissements frénétiques de la brigade d’acclamations jusque là en réserve et sous les vociférations dont est coutumier un vice-président du Consistoire de Paris peu soucieux de la dignité de sa fonction. Faisant mine de pleurer lorsque l’on contredisait son chef, hurlant, trépignant, invectivant les contradicteurs, il décourageait ceux qui étaient venus pour entendre et comprendre et qui partaient les uns après les autres en disant « c’est cela le Consistoire ! ».
Comme le lança un participant : « Si je comprends bien, c’est circulez il n’y a rien à voir ».
Paroles pleines de vérité puisque Joël Mergui auréolé de la ferveur de ses fidèles devant sa péroraison musclée, s’abstint de faire voter et la demande d’une commission et le rapport d’activité.
En quittant la salle, je me retournais pour regarder Joël Mergui qui au pied de la tribune recevait les félicitations bruyantes de ses brigades d’applaudissements. Il paraissait lointain, absent et au lieu d’un regard de triomphe, je décelais dans ses yeux une lueur de tristesse. Un instant de lucidité lui permit-il de se rendre compte qu’au lieu de l’assemblée du triomphe, il avait présidé et conduit une assemblée de la honte.