VerriĂšre et Crinoline

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VerriĂšre et Crinoline

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quadrillages
Aux premiers temps on sây promĂšne sans respecter les lignes qui peuvent sây trouver, on circonvole et on tournoie, les traits sâenchainent en figurant un arbre un monstre une maison ou sans forcĂ©ment figurer quoi que ce soit, parfois on dĂ©passe le cadre de la feuille et on poursuit plus loin sur le bois de la table ou le bois du parquet, selon que lâon s'Ă©chine en hauteur ou au sol. Les dĂ©bordements ont lieu lorsquâon dessine mais encore plus lorsquâon se met Ă colorier, Ă remplir les blancs de la feuille, parce que les traits ne sont pas suffisants, ils laissent encore trop voir la feuille en dessous, le support dĂ©goutant. Il faut donc sâacharner Ă remplir et combler par aplats cette horreur quâest la feuille, on juxtapose les couleurs en griffonnant, hachurant, peinturlurant, inclinant le crayon presque Ă lâhorizontal pour ĂȘtre sĂ»r de ne laisser au blanc pas un seul millimĂštre de rĂ©pit et parfois on repasse une seconde fois le mĂȘme crayon presque Ă lâhorizontal, les plus malins mouillent le bout dâun doigt ou celui dĂ©chirĂ© dâune autre feuille et le font glisser sur la partie crayonnĂ©e, Ă©talant plus Ă leur aise les pigments, retrouvant sans sâen douter lâorigine du pinceau. Une fois finie la feuille, on passe Ă la suivante, lâentreprise nâest jamais achevĂ©e, lâenfant poursuit sa lutte contre le blanc du papier, ne sâarrĂȘte de temps Ă autre que pour tailler un peu le crayon, il a suivi lâĂ©rosion de la pointe, lâabrasion par frottements, un temps il sâen satisfait, le bout polissĂ© pratique pour remplir plus vite, mais lorsque la pointe est trop plate et que les frottements deviennent inefficaces, il se rĂ©sout Ă tailler, et ainsi de suite jusquâĂ disparition presque mais jamais complĂšte du crayon. Câest ainsi quâon occupe une feuille aux premiers temps, quâelle soit blanche ou carrelĂ©e, lâimportant câest de colorier.
Un jour surgit un grand qui met fin au trop plein et enseigne sans rigoler lâoccupation civilisĂ©e de la feuille, qu'on n'appelle dâailleurs plus feuille mais page. Il sâagit Ă prĂ©sent de respecter les lignes dĂ©jĂ en place, mises lĂ par on ne sait qui, le super conquĂ©rant ou la claire fontaine, les lignes bleues et celle rose ou mauve de haut en bas de droite Ă gauche, les lignes Ă©quidistantes qui vont rĂ©gler les traits, rĂ©gimenter lâoccupation, et sâil nây pas de lignes il faut faire comme si, se les figurer pour tracer bien droits ces traits nouveaux, pas pleins, quâon interdit de colorier, que lâon appelle par des sons, qui ont deux versions une grande une petite, les grandes occupent cinq lignes, les petites se contentent de deux ou trois, et lâon apprend les hampes et lâon oublie lâĂ©clat, et lâon maĂźtrise les arrondis, les points en suspension lĂ oĂč il faut, les barres horizontales, les boucles verticales, qui ne doivent pas dĂ©passer, au moindre dĂ©bordement on vous fait recommencer une nouvelle ligne de lettres, majuscule minuscule, jusquâĂ ce que lâon respecte la hauteur qui convient. Ce nâest pas simple, lâordre des traits, par oĂč commencer le c et par oĂč prendre le p, le chemin qui mĂšne au f nâest pas plus Ă©vident que la balance rapide du m, qui a dĂ©cidĂ© de cet ordre ? pourquoi faire la boucle avant le trait ? le trait avant la boucle ? et pourquoi ne pas faire lâinverse, dĂ©sobĂ©ir, tracer le b en commençant par la boucle, mettre le point avant le i, rĂ©futer le tracĂ© soi disant instinctif ? mais aussitĂŽt les remontrances de lâancien qui vous enseigne lâalphabet manuscrit, il faut Ă©crire ceci avant cela, ne prenons pas de mauvaises habitudes. Le but est toujours de noircir la feuille, broyer de noir la page vide mais avec mĂ©thode, en respectant les tailles et les ordres, de gauche Ă droite ici de droite Ă gauche lĂ bas de haut en bas plus loin, selon oĂč lâon apprend. Finalement, la feuille est quadrillĂ©e au carrĂ©, le plan en damier imprimĂ© est redoublĂ© par les lettres qui occupent ce damier, pas de place pour le vide sinon Ă la marge, de lâautre cĂŽtĂ© de la ligne mauve ou rose, quâil faut laisser en blanc en lâattente des corrections. Sinon cela, la feuille a disparu, le texte l'a remplacĂ©e.
De ces grandes phases d'occupation, de suppression et d'oubli de la feuille, un souvenir personnel, une habitude perverse que jâavais prise il me semble en CE2 ou pas loin : aprĂšs un quelconque petit mĂ©fait ou dĂ©sordre, jâavais Ă©tĂ© puni, rĂ©duit Ă faire des lignes dâune phrase Ă©prouvante de bĂȘtise et de culpabilisation « Je ne dois pas lancer de bombes Ă eau sur mes camarades. », cela 100 ou 400 fois. Comme pour beaucoup de perversions, la punition Ă©tait vite devenue source de plaisir, si bien que je cherchais Ă faire des lignes, parfois j'en rĂ©clamais, ou rĂ©cupĂ©rais celles des autres quand on pouvait les faire Ă la maison. Jâai eu pendant quelques mois la frĂ©nĂ©sie des lignes de lettres, car elles Ă©taient bien redevenues des lettres seules, comme au temps oĂč je les apprenais je commençais par le J rĂ©pĂ©tĂ© sur vingt lignes puis ajoutais le e, le n puis le e, je les traçais le plus vite possible, jusquâĂ en avoir mal au poignet, je prenais un plaisir sans bornes Ă voir les pages du cahier se recouvrir des signes bleu de la punition. C'Ă©tait un retour du dĂ©foulĂ©, du souvenir de mon grand-pĂšre m'enseignant les lettres avant l'Ă©cole, l'Ă©cole avant la lettre, dans la cuisine en plein Ă©tĂ©, rĂ©pĂ©tĂ© aujourd'hui encore par le plaisir que je prends Ă recopier au clavier des citations, passages que je pourrais tout aussi bien coller par la manip que nous connaissons tous, mais ceci enlĂšverait cela : le plaisir n'est pas dans le sens du passage, l'important n'est pas dans ce qu'il dit, mais dans l'acte mĂȘme de copier et de voir sâaligner les lettres, se remplir le papier rĂ©el ou figurĂ©.