Demain câest pluie
Demain il pleut. Demain, ils ont dit quâil allait pleuvoir. Depuis le temps quâils le disent. Et puis câest vrai quâils disent aussi quâon a besoin de pluie. Je ne suis pas une plante verte mais je veux bien me faire leur porte-parole cette fois-ci. Et pourtant, Ă regarder le bleu du ciel aujourdâhui, on ne dirait pas que demain il va pleuvoir. Mais comme ça fait dĂ©jĂ dix jours quâils disent que demain il va pleuvoir et que la veille ils disent toujours quâil va pleuvoir, eh bien, je commence Ă y croire quâil va pleuvoir demain, au moment prĂ©cis oĂč nous serons en train dâarpenter les allĂ©es du cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise, ou mieux, dĂšs lâentrĂ©e, dĂšs les premiers pas, nous serons tout mouillĂ©s, ça modifiera grandement mon propos, et lâattention de la petite assemblĂ©e en sera aussi grandement modifiĂ©e, et moi, refroidi dĂšs lâentrĂ©e, Ă parler comme ça, avec mes mains, dans le vide, jâaurai vraiment lâimpression de dire nâimporte quoi et ne tarderai pas Ă tout mĂ©langer : les temps, les espaces. Plus rien de construit dans ce que je dis, ils nâentendront que le vide dans ce que je dis. Si la pluie sâintensifie, je nâaurai quâĂ Ă©courter la promenade, je nâaurai quâune hĂąte, câest de rentrer chez moi, câest de me cacher dans un coin, câest de me saouler la gueule dans un rade ou dâaller suer dans le sauna prĂšs de Gambetta.
Recommence, passe lâĂ©ponge, fais confiance au petit « je » pour grossir comme une Ă©ponge gorgĂ©e dâeau sale : serre fort, câest de lâeau noire qui en sort, rince encore, et puis essore. Le petit « je », comment il sâen sort ? Maintenant, il a un corps.
Midi : lâheure de lâombre la plus courte. Fin de la plus longue erreur. ApogĂ©e de lâhumanitĂ©. INCIPIT ZARATHOUSTRA.
Dimanche : dies dominicus « jour du maĂźtre, jour du seigneur », sâest substituĂ© Ă dies solis « jour du soleil », que la Gaule romaine a transmis aux langues voisines : Sunday, Sonntag.
Dimanche : jour seul, jour seuil. Quand on est seul, câest un jour quâon sent passer, mĂȘme si lâon a la volontĂ© de faire comme si câĂ©tait un autre jour de la semaine. Et puis, il est des moments dans la vie oĂč lâon a le sentiment que câest tous les jours dimanche. Aujourdâhui, câest pas un dimanche comme un autre, puisque jâai rendez-vous avec vous, Ă midi, devant lâentrĂ©e principale du PĂšre-Lachaise, quâil vente ou quâil pleuve. Vous serez lĂ ou vous ne serez pas lĂ Â ; ce nâest pas de mon ressort sâil pleut Ă ce moment-lĂ . Au fond, je ne suis peut-ĂȘtre quâun artiste du dimanche, un artiste promeneur qui ne se met en branle que dans ces endroits-lĂ , dans ces moments-lĂ Â : quand les autres ne travaillent pas, les jours de pluie.
Il y a de lâespace, et puis il y a ce qui sây passe, et puis il y a tout ce qui se passe Ă cĂŽtĂ©, et puis il y a tout ce quâon rate, et puis il y a tout ce qui ne se dit pas.
Le 22 : je suis nĂ© un 22, mais cela ne vous regarde pas, mais je vous le dis quand mĂȘme, comme ça, en passant, pour me prĂ©senter rapide, je suis nĂ© le lendemain du solstice dâĂ©tĂ©, quand les jours commencent Ă diminuer, quand ça bascule dans lâautre sens. Tu nâas quâĂ retourner le sablier ailĂ©, ou bien se retourne-t-il tout seul avec ses ailes de chaque cĂŽtĂ©. Le 22, câest un chiffre pair. 2 + 2 = 4 (jâai dĂ©cidĂ© que le chiffre 4 me porterait bonheur)
Et puis il y a ce quâĂ©crit Henri Michaux : « Lâenfant naĂźt avec vingt-deux plis. Il sâagit de les dĂ©plier. La vie de lâhomme alors est complĂšte. Sous cette forme il meurt. Il ne lui reste aucun pli Ă dĂ©faire. Rarement un homme meurt sans avoir encore quelques plis Ă dĂ©faire. Mais câest arrivĂ©. »
Et puis il y a ce que dit le Talmud : « à quoi ressemble un embryon dans le ventre de sa mĂšre ? Ă un document pliĂ©. » Il y aurait donc du savoir emmagasinĂ© chez lâenfant avant mĂȘme quâil ne voie le jour. « Tout ce quâun homme doit savoir pour vivre, il le sait dĂ©jĂ . Mais en naissant, il le perd. » Il revient donc Ă chacun de reconquĂ©rir le savoir perdu Ă sa naissance.
Et puis il y a ce quâĂ©crit Antonin Artaud : « On ne meurt pas parce quâil faut mourir, on meurt parce que câest un pli auquel on a contraint la conscience, un jour, il nây a pas si longtemps. »
Et puis il y a les tableaux de Simon HantaĂŻÂ : câest quand il dĂ©ploie la toile peinte en boule que les blancs dans les plis dĂ©faits apparaissent et forment des motifs, des Ă©toiles, comme des fleurs.
Et puis, il y a ce que dit Allan Kaprow : « Faire attention transforme ce à quoi nous faisons attention. »
Et puis, et puis. Ăa suffira pour aujourdâhui. Demain câest pluie.














