Ecole inclusive : Pial, qui es-tuâ?
Cet article a Ă©tĂ© initialement publiĂ© dans lâExpresso du CafĂ© pĂ©dagogique du 12 mai 2022.
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DĂ©sormais, tous les Ă©tablissements scolaires, de la maternelle au lycĂ©e, dans le public comme dans le privĂ© sous contrat, sont membres dâun Pial (pĂŽle inclusif dâaccompagnement localisĂ©). NĂ©anmoins, cette nouveautĂ© suscite des critiques importantes de la part des AESH, mais aussi des syndicats dâenseignants et des personnels de direction et dâinspection. Deux candidats Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle avaient mĂȘme inscrit sa suppression dans leur programme. Et dans la rĂ©cente auto-Ă©valuation de son quinquennat au ministĂšre, le ministre Blanquer ne fait mĂȘme aucune mention du Pial dans son chapitre consacrĂ© au service public de lâĂ©cole inclusive. Comment comprendre cette situationâ? Quel est ce Pial qui maille dĂ©sormais tout le territoireâ? DâoĂč vient-ilâ? Quelles sont ses perspectives â?
Quâest-ce quâun Pial ?
La dĂ©finition officielle du Pial apparaĂźt dans quatre rĂ©fĂ©rences : dans la circulaire de rentrĂ©e 2019 intitulĂ©e «âĂcole inclusiveâ» signĂ©e le 5 juin 2019 par le ministre lui-mĂȘme, dans le vadĂ©mĂ©cum du Pial annexĂ© Ă cette mĂȘme circulaire, et dans la loi du 26 juillet 2019 qui introduit quant Ă elle une dĂ©finition lĂ©gale du Pial. Enfin, le site internet du ministĂšre, sur la page «âĂcole inclusive : le Pial, quâest-ce que câestâ?â», apporte sa propre dĂ©finition fondĂ©e sur la prĂ©sentation des trois grands objectifs de ce pĂŽle.
Le dĂ©nominateur commun de ces quatre sources est clair : le Pial a vocation Ă gĂ©rer lâaccompagnement des Ă©lĂšves en situation de handicap selon une organisation conçue Ă lâĂ©chelon dâun territoire, lui-mĂȘme dĂ©fini au niveau dĂ©partemental par le directeur acadĂ©mique. Au grĂ© des quatre textes, sâajoutent les Ă©lĂ©ments suivants :
â La taille du territoire peut ĂȘtre trĂšs variĂ©e, allant de lâĂ©tablissement scolaire du second degrĂ© Ă la circonscription du premier degrĂ©, voire tout autre dĂ©coupage gĂ©ographique et fonctionnel.
â Lâorganisation de lâaccompagnement est collective et coordonnĂ©e au plus prĂšs des besoins des Ă©lĂšvesâ; elle est rĂ©active et flexible en fonction de ces besoins.
â La finalitĂ© de lâaction est double : permettre Ă lâĂ©lĂšve accompagnĂ© dâacquĂ©rir les connaissances et compĂ©tences du socle commun, et lui permettre de dĂ©velopper son autonomie pour devenir citoyen.
â Le Pial constitue en outre un pĂŽle de ressources Ă lâattention des membres de la communautĂ© Ă©ducative notamment par lâassociation des professionnels de santĂ© et des Ă©tablissements et services mĂ©dico-sociaux.
â Enfin, le Pial a vocation Ă accroĂźtre la professionnalisation des AESH et Ă amĂ©liorer leurs conditions de travail.
Ainsi prĂ©sentĂ©, on pourrait sâĂ©tonner que sa mise en Ćuvre ait suscitĂ© autant de rĂ©actions hostiles. Un retour sur le processus dâinvention du Pial peut Ă©clairer la question.
Les racines du Pial apparaissent en 2017-2018 quand un fait sâimpose Ă tous : le nombre de notifications dâaide humaine produites par les CDAPH et le recrutement dâAESH pour y rĂ©pondre ne cessent dâaugmenter dâannĂ©e en annĂ©e depuis 2006, et pourtant les moyens mobilisĂ©s sont toujours insuffisants et lâinsatisfaction de tous les acteurs est permanente. Qui plus est, depuis 2014, la montĂ©e en charge des notifications dâaide mutualisĂ©e bouleverse le schĂ©ma traditionnel «âun Ă©lĂšve â un AESHâ». Les manifestations dâindignation sur le manque dâAESH pour les Ă©lĂšves se rĂ©itĂšrent chaque annĂ©e. ParallĂšlement, malgrĂ© les Ă©volutions lĂ©gislatives et rĂ©glementaires, les conditions de travail et de rĂ©munĂ©ration des AESH demeurent trĂšs en deçà de ce que la valeur de leur mission supposerait en retour. Le dialogue social est de plus en plus tendu, des difficultĂ©s de recrutement apparaissent mĂȘme.
Sur le terrain, deux acadĂ©mies imaginent une nouvelle organisation : Grenoble, et Aix-Marseille. Grenoble invente le principe des AESH-m2. LâidĂ©e consiste Ă arrĂȘter dâattendre les notifications pour organiser lâaccompagnement en dotant systĂ©matiquement les Ă©tablissements dâune brigade dâAESH-m (mutualisĂ©s) en fonction du nombre dâĂ©lĂšves et en rajoutant les AESH-i (individuels) pour les cas les plus lourds. Aix-Marseille, de son cĂŽtĂ©, invente le PAC, pĂŽle dâaccompagnement coordonnĂ© pour agir localement sur un petit regroupement dâĂ©tablissements scolaires en travaillant sur la distinction entre compensation (pour les troubles sĂ©vĂšres) et accessibilitĂ© (pour rĂ©pondre aux autres besoins). Objectif : amĂ©liorer lâaccessibilitĂ© pĂ©dagogique par la coordination en crĂ©ant sur un territoire de proximitĂ© un bureau chargĂ© de constituer un pĂŽle dâaccompagnement et dâaccessibilitĂ©. Dans les deux acadĂ©mies, les projets souhaitent rĂ©duire le temps partiel imposĂ© aux AESH et mieux les intĂ©grer Ă la communautĂ© Ă©ducative.
Le ministĂšre et son administration centrale ont rapidement connaissance de ces deux expĂ©rimentations locales et y perçoivent une possible modalitĂ© de rĂ©gulation dâune situation qui semble Ă©chapper Ă toute recherche dâĂ©quilibre. Le ministre envisage un nouveau paradigme : câest lâAESH qui attend lâĂ©lĂšve dans son Ă©tablissement et non le contraire. La Dgesco est chargĂ©e dâen tirer parti pour inventer un modĂšle national en passant par le stade de lâexpĂ©rimentation progressive et ouverte avant dĂ©ploiement. Le processus dâinvention de ce qui est dĂ©sormais dĂ©nommĂ© Pial, pĂŽle inclusif dâaccompagnement localisĂ©, est lancĂ© le 2 aoĂ»t 2018 par un courrier du ministre aux recteurs. Le plan prĂ©voit une expĂ©rimentation sur 10 Ă 20 Ă©tablissements par acadĂ©mie, avec une totale autonomie dâorganisation du contingent dâAESH par les Ă©tablissements, Ă©coles ou circonscriptions en accord avec les MDPH et les familles. Un bilan est prĂ©vu pour mai 2019 et une gĂ©nĂ©ralisation progressive Ă la rentrĂ©e de septembre de la mĂȘme annĂ©e. Lâoutil dâauto-Ă©valuation Qualinclus est conseillĂ© aux Ă©tablissements engagĂ©s dans lâexpĂ©rimentation, et le ministre appelle au dĂ©veloppement de formations pour tous les acteurs (enseignants, AESH, PsyEN, cadres) et mĂȘme avec les partenaires (collectivitĂ©s territoriales, secteur mĂ©dico-social). Les rĂ©unions de pĂŽle sont encouragĂ©es pour dĂ©finir les ajustements.
LĂ encore, tout semble bien pensĂ© et prometteur. Lâobjectif est louable : dĂ©placer «âle focus de la compensation [âŠ] vers celui de lâorganisation pĂ©dagogiqueâ» avec une coordination «âglobale des aides humaines, pĂ©dagogiques, Ă©ducatives et thĂ©rapeutiquesâ», et une mobilisation de tous les enseignants pour identifier les besoins des Ă©lĂšves et mettre en Ćuvre les rĂ©ponses adĂ©quates.
En rĂ©alitĂ©, lâapplication de cette expĂ©rimentation se heurta Ă bien des obstacles. Le courrier du 2 aoĂ»t ne fut pas toujours perçu avec une grande attention par les cadres dĂ©cisionnaires dans les acadĂ©mies et les dĂ©partements. De plus, fin aoĂ»t, les conditions de la rentrĂ©e ordinaire accaparaient Ă©videmment les esprits de ces derniers ; une nouvelle expĂ©rimentation annoncĂ©e au cĆur de lâĂ©tĂ© nâapparaissait guĂšre prioritaire. Les conseillers ASH des recteurs furent mobilisĂ©s le 18 septembre par la Dgesco. Le plus difficile restait Ă faire, car les AESH et les moyens de leur recrutement Ă©taient dĂ©jĂ affectĂ©s, et les plans de formation dĂ©jĂ programmĂ©s sans tenir compte de lâirruption de ce nouvel objet institutionnel. LâannĂ©e dâexpĂ©rimentation se traduisit donc par une grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© selon les territoires, tant dans la forme que dans lâagenda et les effectifs mobilisĂ©s. Surtout, la longue et lourde chaĂźne hiĂ©rarchique depuis le ministre jusquâaux Ă©coles et Ă©tablissements, en passant par les directeurs acadĂ©miques, les secrĂ©taires gĂ©nĂ©raux, les inspecteurs, les chefs dâĂ©tablissement et les directeurs dâĂ©cole, induisait une dĂ©perdition dâinformation inĂ©vitable. Sans doute enthousiasmĂ© par quelques remontĂ©es, et vraisemblablement pressĂ© par le calendrier politique, le ministre nâattendit pas le retour du bilan de mai 2019 ni une analyse fine des rĂ©sultats. La loi pour une Ă©cole de la confiance Ă©tait dĂ©jĂ en chantier au Parlement, et elle introduisait le Pial au niveau lĂ©gislatif. Lâintendance devait donc suivre, la gĂ©nĂ©ralisation Ă©tant actĂ©e et programmĂ©e dâavance. Et pour la formation des acteurs, on verrait bien, les services acadĂ©miques devant y pourvoir, puisque câĂ©tait Ă©crit dans les textes ministĂ©rielsâŠ
Les fissures dans le chantier
Et ce qui devait arriver arriva : le volontarisme politique conjuguĂ© Ă lâincomprĂ©hension et la mĂ©connaissance de lâexpĂ©rimentation soulevĂšrent dâemblĂ©e bien des inquiĂ©tudes pour les acteurs concernĂ©s. Une communication maladroite au plus haut niveau laissa entendre quâil sâagissait avec le Pial de substituer lâaide mutualisĂ©e Ă lâaide individuelle et dâarrĂȘter la hausse des notifications. Le soupçon de vouloir faire des Ă©conomies sur le dos des enfants redoubla aussitĂŽt, oubliant ou mĂ©connaissant que les CDAPH sont souveraines dans leurs dĂ©cisions et que lâaugmentation continue des notifications dâaide mutualisĂ©e Ă©tait largement engagĂ©e depuis 2014. Du cĂŽtĂ© des agents, les inquiĂ©tudes apparurent trĂšs vite. Pour les AESH, câĂ©tait la crainte de se voir encore plus prĂ©carisĂ©s par une organisation de service changeant tout au long de lâannĂ©e et dispersĂ©e sur un vaste territoire de plusieurs Ă©tablissements, sans pouvoir suivre correctement un Ă©lĂšve. Pour les inspecteurs chargĂ©s de circonscription et les chefs dâĂ©tablissement dĂ©signĂ©s «âPilotes de Pialâ», câĂ©tait la perspective dâune charge de travail supplĂ©mentaire non rĂ©munĂ©rĂ©e dans un contexte dâavalanches de prioritĂ©s ministĂ©rielles jamais taries et rarement articulĂ©es entre elles, qui plus est sur le terrain minĂ© de lâinclusion scolaire et des AESH.
En outre, la question des coordonnateurs de Pial fut gĂ©rĂ©e sans vĂ©ritable approfondissement, alors que cette fonction est au cĆur du dispositif. Le coordonnateur est chargĂ© concrĂštement de gĂ©rer lâorganisation de lâaide humaine effectuĂ©e par les AESH. Outre de bonnes compĂ©tences en matiĂšre de pĂ©dagogie inclusive, de rĂ©elles connaissances sociologiques et psychologiques du handicap, dâune compĂ©tence en gestion des ressources humaines, dâune solide culture du systĂšme Ă©ducatif gĂ©nĂ©ral et de celui de son Pial, cette mission nĂ©cessite une grande disponibilitĂ© intellectuelle et logistique et des capacitĂ©s de rĂ©silience et dâĂ©quanimitĂ© importantes. Les coordonnateurs dĂ©partementaux des AESH qui ont acquis tout ce savoir-faire depuis plusieurs annĂ©es savent que cela ne sâimprovise pas. On ne peut le gĂ©rer par la simple attribution dâindemnitĂ© annuelle de quelques centaines dâeuros et une lettre de mission. Le coordonnateur, en liaison Ă©troite avec le «âpiloteâ» du Pial, incarne le cĆur du «âPĂŽleâ», ce point topographique qui permet Ă tous de se repĂ©rer et dâagir de maniĂšre coordonnĂ©e et rationnelle en fonction des objectifs. Sur le terrain, dans les Pial, on observe de grandes difficultĂ©s Ă trouver des volontaires qui restent sur ces postes stratĂ©giques, en plus de leur mĂ©tier initial, sans la moindre dĂ©charge de service.
Enfin, la question du pĂ©rimĂštre du Pial demeure pleine et entiĂšre. LâĂ©quation nâest pas simple : il faut croiser les effectifs dâĂ©lĂšves, le nombre dâĂ©coles et dâEPLE, la surface gĂ©ographique et le rĂ©seau scolaire, les premier et second degrĂ©s, les secteurs public et privĂ©. Modifier les territoires pour les ajuster implique une lourde opĂ©ration de rĂ©vision des contrats des AESH dans un environnement juridique difficilement pris en compte par les applications de gestion des contractuels.
Des bilans parlementaires critiques
En juillet 2019, le rapport de la commission dâenquĂȘte de lâAssemblĂ©e nationale sur lâinclusion des Ă©lĂšves handicapĂ©s soulignait quâ«âil ne parai[t] pas de bonne mĂ©thode dâĂ©tendre un dispositif avant dâen avoir dĂ©fini les contours et Ă©valuĂ© les expĂ©rimentationsâ». La commission souhaitait quâ«âun bilan des expĂ©riences conduites soit Ă©tabli avant toute gĂ©nĂ©ralisationâ» et remarquait quâ«âoutre le dĂ©faut de concertation autour de la mise en place des Pial, câest leur gĂ©nĂ©ralisation avant toute Ă©valuation des expĂ©rimentations annoncĂ©es qui suscite la rĂ©probationâ». InterrogĂ© par cette commission, le prĂ©sident de la FNASEPH dont on sait lâengagement pour lâaccompagnement des Ă©lĂšves handicapĂ©s constatait que «âle format, le contour des Pial restent trĂšs flous pour lâinstantâ».
Dans son deuxiĂšme rapport de juin 2021, la mĂȘme commission, tout en reconnaissant lâintĂ©rĂȘt du Pial constatait encore des «ârĂ©actions trĂšs vives parmi les professionnelsâ» et reconnaissait que lâon Ă©tait toujours Ă©loignĂ© dâun fonctionnement satisfaisant du fait de certaines pratiques et modalitĂ©s de gestion sur le territoire. Parmi ses recommandations : structurer des Pial Ă taille humaine et assurer une mutualisation, au maximum, au sein dâune mĂȘme classe ou dâun mĂȘme Ă©tablissement. Elle concluait : «âil demeure indispensable de placer lâhumain au cĆur du Pial, de ne pas le voir ni le concevoir sous le seul prisme de la gestion administrative, sous peine quâil ne manque sa cibleâ».
En fĂ©vier 2022, la commission de la culture, de lâĂ©ducation et de la communication du SĂ©nat, dans son bilan des mesures Ă©ducatives du quinquennat, constatait quâ«âil nâexiste pour lâinstant pas de bilan exhaustif de la mise en place des Pialâ». Elle notait nĂ©anmoins lâexpression dâun bilan mitigĂ© du point de vue des AESH, et observait que le Pial est souvent utilisĂ© comme un moyen de gestion des ressources humaines avant dâĂȘtre un outil au service des besoins des Ă©lĂšves.
Peut-on se rĂ©signer Ă des Pial «âzombiesâ», disposant de la morphologie dĂ©charnĂ©e du Pial et se limitant à «âmarcherâ» en suscitant lâinquiĂ©tude des acteursâ? On observe fort heureusement des Pial qui donnent satisfaction Ă la majoritĂ© de leurs acteurs du fait dâune heureuse conjonction de facteurs positifs : il convient dâen tenir compte.
Le prochain ministĂšre devra sans doute admettre que le chantier du Pial nâest pas achevĂ©. Il reste encore beaucoup Ă faire, avec humilitĂ©, en sâapprochant des mĂ©thodes mises en Ă©vidence par les chercheurs sur les rĂ©formes qui sâappliquent avec succĂšs, conçues et engagĂ©es soigneusement en respectant le temps nĂ©cessaire et surtout le point de vue essentiel des acteurs concernĂ©s. Comme pour les rĂ©formes pĂ©dagogiques, la seule transmission par voie hiĂ©rarchique dâune information censĂ©e dĂ©boucher sur une application directe et limpide par les acteurs nâaboutit quâĂ un rĂ©sultat dĂ©cevant. Le changement doit ĂȘtre abordĂ© dâun point de vue global et systĂ©mique et non uniquement catĂ©goriel et hors contexte. Du temps, de la concertation, et la prise en considĂ©ration minutieuse des actes professionnels et des structures dĂ©jĂ en place dans lâĂ©cosystĂšme sont nĂ©cessaires. Cela pourrait sortir le Pial du «âprisme de la gestion administrativeâ».
Le Pial dans le Code de lâĂ©ducation
Le site du ministĂšre : Le Pial, quâest-ce que câest ?
Assemblée nationale : rapport de juillet 2019
Assemblée nationale : rapport de juin 2021
Sénat : bilan des mesures éducatives du quinquennat