On voit vite ce qui a poussé Jean Rouch et Edgar Morin à chroniquer l'été 1960 à Paris. Partis à la rencontre de leurs proches et d'inconnus avec une première question, "Êtes-vous heureux ?", ils veulent faire l'instantané d'une génération en demandant aux uns et aux autres comment ils se débrouillent avec la vie, montrer avec un cinéma-enfin-vérité hommes et femmes tels qu'on ne les voit et ne les entend jamais à l'écran. Et dès les premiers plans, ce sont les difficultés et le désespoir de ces jeunes et moins jeunes, étudiants ou travailleurs, célibataires ou mariés, avec ou sans enfants, qui répondent, redoutables, à la question du bonheur.
La génération qui a grandi en France entre deux guerres, 1939-1945 à un bout, l'Algérie à l'autre, a été malmenée par l'histoire, on a oublié à quel point : marquée dans son être et sa chair par l'horreur nazie -ici Marceline Loridan, déportée adolescente avec son père à Auschwitz dont lui n'est pas revenu-, poussant dans un pays en deuil et en ruines puis convalescent, plongée dès 1954 dans une sale guerre contre la volonté d'indépendance d'une ancienne colonie que les jeunes appelés devaient combattre sous les drapeaux -les hommes en parlent à plusieurs reprises. C'est la génération de Guy Debord et du situationnisme, celle qui a vu naître les bandes à et autres fractions, la génération qui a éprouvé la nécessité absolue de la révolution, qui lui a donné son fondement théorique et son élan jusqu'à s'y perdre, sans être de la jeunesse qui en a porté l'espoir -je dis bien l'espoir- en 1968. A voir la grisaille épaisse dans laquelle ils évoluent, si las, en plein été 1960, on peine à comprendre comment la révolte n'est pas arrivée plus tôt. Même les plus jeunes, Jean-Pierre Sergent et Régis Debray, dont les 20 ans brillent d'une intelligence aujourd'hui impossible, sont atteints par le mal.
Marilù dynamite définitivement un champ déjà dévasté. De tous, elle est la seule à comprendre cet exercice de cinéma-vérité comme une invitation à dévoiler sa propre vérité, la plus profonde, la moins dicible. Italienne âgée de 27 ans, elle a traîné son mal-être et sa culpabilité jusqu'à Paris trois ans plus tôt. D'abord soulagée par les épreuves que l'exil lui imposait -l'inconfort matériel, l'obligation de gagner sa vie-, elle a vite été rattrapée par ses démons : la peur, l'enfermement en soi-même, la folie guettant tout près. Tremblante, vacillante, elle se dit et se montre en crise, au-dessus du gouffre, sans trop de raison d'exister encore (mais "je n'ai même pas le droit, le droit de me tuer, tu comprends, ce serait faux, absolument faux."). Elle s'expose tout entière, à la fois hésitante, honteuse peut-être, et sans retenue -elle est d'ailleurs la seule à regarder la caméra, l'appelant, nous appelant à témoin et à l'aide. C'est insoutenable et c'est magnifique.
PS : On pense sans arrêt à d'autres grands mélancoliques : à Eustache, avec qui Marilù Parolini a réalisé un court métrage en 1970, Aussi loin que mon enfance, au Garrel des débuts, à Marie pour mémoire, au Révélateur, à l’inconsolable Nico de La Cicatrice intérieure. On pense aussi au Cavalier fin des années 1970, à Ce répondeur ne prend pas de message, à Martin et Léa, à Un étrange voyage (on reviendra bientôt sur ce cinéaste, le plus douloureusement aimé entre tous, lors de la rétrospective à la Cinémathèque).
Chronique d'un été, de Jean Rouch et Edgar Morin, 1961, 86', nb, avec Jean Rouch, Edgar Morin, Marceline (Loridan), Marilù (Parolini), Jean-Pierre (Sergent), Régis (Debray), Angelo, Landry, Jacques, Jean... Ressorti en salles le 19 octobre 2011. DVD édité par Arte Vidéo.