Lectures 2019. 45 - Ocean Vuong, On Earth, Weâre Briefly Gorgious
Au dos de la surcouverture du roman dâOcean Vuong - On Earth weâre briefly gorgeous - sâagite lâhabituelle petite foule de critiques Ă©logieuses des Ă©ditions amĂ©ricaines. Pour marquer son engouement, lâun des critiques citĂ©s indique quâil « a cornĂ© tellement de pages que le livre a failli exploser ». Si jâĂ©tais du genre Ă corner les pages, je ne me contenterais pas de ces petits rabats efficaces et proprets qui permettent de revenir, tout satisfait et sans effort, aux bravoures du roman puisque dans ce livre chaque mot est mesurĂ© et goĂ»tĂ©, chaque phrase doit ĂȘtre relue et repassĂ©e, chaque ligne mĂ©rite un pli, une encoche. Pour lui rendre lâhommage appropriĂ©, de chaque page je ferais un pliage habile et complexe donnant au papier le relief quâont dĂ©jĂ les mots alignĂ©s, comme dans les livres pour enfants je construirais des maisons, des silhouettes, des mains et des nuques avec ces pages, des bisons et des macaques et des oiseaux aussi puisque « une page, en tournant, est une aile soulevĂ©e sans compagne, et ainsi sans vol. Et pourtant nous sommes Ă©mus ». Mais je ne suis pas du genre Ă corner les pages, je souligne plutĂŽt, Ă la verticale et lâhorizontale et dans ce livre lĂ jâai soulignĂ© sans cesse dĂšs le dĂ©part, comme jâai pleurĂ© sans cesse passĂ©es quelques pages. Les traits et les larmes, deux instruments de mesure. Avec les lignes tracĂ©es sous les phrases, les doubles, triples ou quadruples rayures appliquĂ©es en marge dans lâespoir vain de donner une hiĂ©rarchie Ă la beautĂ©, avec les croix et les vagues tracĂ©es au fil du texte, avec toute cette mine de crayon dĂ©posĂ©e je pense quâil y a de quoi recopier intĂ©gralement le livre, ou construire un minuscule terril gris. Avec mes larmes, de quoi remplir une petite gourde de papier dans ce petit monde de papier.
Je me souviens avoir pleurĂ© autant pour un autre livre Ă©tats-unien rĂ©cent, les Argonautes de Maggie Nelson. La rythmique des larmes Ă©tait diffĂ©rente : Ă premiĂšre lecture, jâen avais coulĂ© quelques-unes, je me souviens trĂšs bien : quand elle dĂ©crit les jeux quâelle invente pour le fils de Harry ou bien lorsquâelle divague sur les mĂ©andres physiques et psychologiques que traversent elle et Harry. Puis jâĂ©tais passĂ© Ă la relecture patiente des paragraphes diffractĂ©s, pour me les traduire Ă moi-mĂȘme, et cette fois-ci chaque phrase, chaque bloc amenait les larmes de mĂȘme que la progressive dĂ©couverte d'une gĂ©ographie dâensemble, dâune construction de la beautĂ©. Aujourdâhui, je nâai pas encore relu l'ocĂ©an, je viens tout juste de le traverser, mais les larmes dessinent dĂ©jĂ une autre trajectoire : une soudaine Ă©ruption au tout dĂ©but de la lecture, quand jâai compris que je tenais entre les mains un livre pour ma vie, puis plusieurs montĂ©es soudaines dans la deuxiĂšme partie, et un bris de barrage â un orgasme - au dĂ©but de la troisiĂšme partie, infiniment triste, oĂč les phrases sont coupĂ©es et espacĂ©es sans plus de points ni majuscules, flot rĂ©pliquĂ© ensuite dans le mĂ©tro, lorsque les points reviennent et que les phrases sâallongent et qu'on passe dâune conclusion Ă une autre. Petit Chien, le narrateur, indique que le moment oĂč il sâest senti le plus proche de Dieu est celui de son premier orgasme. Quand on parcourt ses phrases, on se sent aussi proche de Dieu que d'un orgasme.
Plusieurs explications Ă ces larmes qui se recoupent du livre de Maggie Ă celui dâOcean :
1. Dâabord lâadresse, lâemploi insistant et sensĂ© de la deuxiĂšme personne. Les deux livres ont besoin de quelquâun Ă qui sâadresser. Les deux livres sont des lettres dâamour : le premier Ă lâaimĂ©-e, le second Ă la mĂšre. Ocean Ă©crit une lettre fictive Ă sa mĂšre fictive, qui lui rĂ©pond partiellement. Mais dans les You rĂ©pĂ©tĂ©s, le champ des destinataires sâĂ©largit vite Ă dâautres personnages, dâautres aimĂ©s, et en fin de compte Ă la personne qui lit, Ă moi qui, me tenant Ă la place des ĂȘtres aimĂ©s, me sent aimĂ© Ă mon tour. VoilĂ une premiĂšre raison Ă mes larmes : la surprise de trouver dans sa boĂźte une lettre dâune inconnue qui Ă la fin de la lecture ressemble plutĂŽt Ă une amie perdue de vue.
2. Une autre : ces deux personnes sont des poĂštes avant dâĂȘtre des narrateurs, leurs premiĂšres publications sont des recueils, ils ont lâhabitude de passer Ă la ligne avant la fin de la phrase, de laisser un espace blanc habitable aux mots sur la page et, dans les contraintes de la narration, dans la nĂ©cessitĂ© dâĂ©tablir un discours politique, ils conservent cette libertĂ© du langage, cette rĂ©flexion sur et cette inflexion de la langue, qui est le cĆur de leur point de vue. Je pleure devant cette habiletĂ© quâils savent prĂ©server.
3. Les deux poĂštes en arrivent dâailleurs Ă une conclusion similaire sur le corps et ses mouvements comme nouvel alphabet, le toucher, les regards, et les goĂ»ts comme langage sans paroles. Ocean rappelle pour chaque scĂšne les odeurs prĂ©cises et mĂȘlĂ©es des baisers de lâamant ou des mains de la mĂšre, ce quâil y a de plus vif. Il dit le nom des couleurs dans les livres de coloriage et comment nous ne sommes que ce que la lumiĂšre veut bien montrer de nous. Il Ă©voque le placenta, comme lâĂ©voquait dĂ©jĂ Maggie : câest lĂ oĂč circulent les nutriments et les hormones de la mĂšre Ă lâenfant, câest donc aussi le lieu dâun premier langage, la vraie langue maternelle. Il dĂ©crit des scĂšnes de massage familial, des scĂšnes de manucure par sa mĂšre immigrĂ©e qui sue et souffre sous les orteils, les corps cassĂ©s par la guerre (du Vietnam), le travail des champs, les substances quâon sâinjecte, les humiliations mais aussi les corps retrouvĂ©s et ravivĂ©s par la tendresse et le sexe, le sexe avec ou sans tendresse, la tendresse avec ou sans sexe. Ce sont ces sensations du corps qui me font pleurer, celles que je connais ou ne connaitrai jamais mais que lâauteur fait vivre aussi fort.
4. Une autre et peut-ĂȘtre derniĂšre explication aux larmes : ce sont des livres queer, par leurs sujets et leurs formes, par leur dĂ©fi aux genres, le bruissement quâils appliquent aux phrases, au fait dâĂ©crire une phrase, par les corps et les sensations quâils dĂ©crivent, leur point de vue sur le monde que je peux faire mien, qui est dĂ©jĂ mien mais ici explicitĂ©, justifiĂ©, magnifiĂ©, comme le faisait dĂ©jĂ Roland Barthes, cet auteur que Nelson et Vuong citent en ouverture de leur roman puisque Barthes a fait de lâArgos une mĂ©taphore du langage et que Barthes a parlĂ© du corps mort de sa mĂšre, laissant la place Ă Vuong pour son corps vivant. Ce sont deux livres qui peuvent mâaider Ă vivre, deux pieds-de-nez revendiquĂ©s qui peuvent servir de guide, deux self-help books des plus raffinĂ©s. Jâadore comment Maggie prĂ©vient les critiques des homophobes et des transphobes avec plus dâintelligence que tous ceux-lĂ rĂ©unis, jâadore comme Ocean prĂ©vient les Ă©loges de lâintelligentsia blanche Ă©tats-unienne qui parlera de son livre comme dâun livre important, urgent, qui dit beaucoup de choses de lâAmĂ©rique, qui sâĂ©tonnera de ce prodige faisant presque aussi bien mais jamais autant que les grands blancs critiques ou professeurs dâĂ©criture : par ce livre il dĂ©passe les grands blancs, Ă lâaise. Câest encore cela qui me fait pleurer : lâassurance dĂ©ployĂ©e par cet ami qui mâĂ©crit, cette assurance qui nâest quâune peur dĂ©passĂ©e, un Ă©quilibre pour ma vie.













