« Ce n’était que des Hommes »
Il y a trois ans, en mai 2017 , j’ai commencé à faire ton deuil. Tu étais toujours vivant mais ton esprit n’était plus là présent.
« Démence sénile » un diagnostic donné avec les documents de sortie par le médecin dans un couloir de l’hôpital.
« Dorénavant vous devez l’aider pour ses démarches administratives », circulez! l’hôpital n’est pas la charité, aurais-je dû comprendre, entre chacune des portes de ce service de grande gériatrie, il y avait des flux constants d’histoires finissantes, des fins de vies,  devenirs pathétiques dont nos regards ne veulent point suivre les trajectoires descendantes.
L’hôpital n’est pas la charité et pourtant elle en a l’apparence, des aires de culs de sacs de déchéances. Â
Papa tu as voulu être digne, n’être un poids pour personne.
Enfant juif ouvrant sa conscience lorsqu’on exterminait « ceux de ta race », tu as suivi la vague, ton cap, malgré les bases boueuses où poussèrent tes racines, toujours vers l’avant, le cœur, le rire. Tu entraînais la joie, la chaleur de celui qui sait reconnaître l’essentiel.  Être en vie avait pour toi une signification brûlante. Père célibataire sur le tard, tu m’avais choisi comme fille. Tu m’avais élevé seul papa. Je me souviens de mes slips de garçons avec les petits soldats imprimés. Étrange éducation. Avant gardiste, dépassé son sexe, sa religion, sa couleur, sa position sociale, être libre.
J’allais te porter papa, tu m’avais tant donné...la charge était lourde, trouver de l’assistance, toi l’aidant jusqu’à ta dernière lueur de raison, tu n’avais pas voulu voir son obscurcissement.
Ta table était toujours prête à accueillir même le soir où nous avons entrevue la vérité.
Ton cœur rayonnant de chaleur.
Sans larme, je devais tenir, être forte, te garder à l’abris de toi même. Ces résonances, des lueurs obscures du passé, où il fallait, survivre, la guerre, tuer, voir mourir, elles étaient redevenues tes compagnes. Elles ont emportées ta raison. Accepter mon impuissance, mettre de côté le cœur de l’enfant, être courageuse, malgré les appels des voisins jugeant, me signalant ton comportement inadapté, comme si je t’avais abandonné papa. Recrutement d’une auxiliaire de vie, remplir ton ventre, t’habiller, tu maigrissais si vite, je n’étais pas assez rapide, tu continuais de chuter.
Te trouver un abris pour ta fin de vie m’a coûté mon cœur de fille. Être solide ne pas t’abandonner, te protéger papa.  Et difficilement accepter mon impuissance.
Je ne pouvais pas te sauver. La maladie et la mort gagnent à la fin, nous sommes
des Hommes.  Trois années pour apprendre la leçon et l’acceptation.
Faire le deuil du meilleur des papa comme tu étais avant...avant ton vrai départ.
Après un long combat, ne pouvant plus respirer. Tu es parti papa. L’Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes était fermé aux visites, un virus avait commencé à engloutir les derniers morceaux de ton siècle.  Nous t’avons enterré avec lui, le 17 Mars 2020, un peu avant le printemps. Les ecoles, les universités, les commerces...  le pays entier se fermait, le confinement avait commencé.
J’avais eu trois longues années pour te dire au revoir.  Je pouvais t’enterrer, te dire adieu et te savoir libre à nouveau . Il m’a fallu plusieurs semaines, pour entrapercevoir ta démarche sautillante celle d’avant la maladie et ton regard, celui me voyant, celui dont le sourire changeait le monde en « tout est possible ». Lorsque dans la nuit noire la lumière des étoiles chassent les peurs et nous font oublier la nécessité du soleil pour éclairer.
À Hochyël Edmond Elaazar Lucien dit Carlo Smadja
Sandra Smadja

















