Quelle chienne, cette maladie.
Câest vrai quâils aimeraient bien ĂȘtre Ă ma place, ces gens qui comptent les heures le soir dans leur lit. Ou qui engloutissent livres et tisanes, dans lâespoir quâun estomac et un esprit plein les rendront plus sĂ©duisants aux yeux de MorphĂ©e.
Il a beau ĂȘtre un amant infidĂšle, ça va faire dix ans que je me le coltine. Il mâaime bien, MorphĂ©e. Un peu trop. Il me colle aux basques, surtout quand il devrait pas. En classe, dans le bus, dans les files dâattentes. Si je lâĂ©coutais il me clouerait au lit, pour lâĂ©ternitĂ©. Il aime me possĂšder, ça doit ĂȘtre mes cheveux ou mes yeux.
Mais câest dur, dâexpliquer aux gens, que jâai bien plus que mon dĂ», que je croule sous ses innombrables attentions. Dors plus ! Ceux qui nâont jamais vu son visage dâange (comment lui rĂ©sister ?) sâoffusquent. Tu devrais lui ĂȘtre reconnaissante.
Alors il faut bien que je lui dises, Ă MorphĂ©e, quâil me fatigue littĂ©ralement. Mais il est tĂȘtu, en plus dâĂȘtre volage, et il nâĂ©coute pas. Quand il est de bonne humeur.
Bien souvent lors de ses assauts, je tombe dans un sommeil lourd, un sommeil dâhĂŽpital qui me paralyse et me draĂźne plus quâil ne me repose. Parfois je vaque Ă mes occupations, et je remarque un dĂ©tail, un rien. Des murs trop penchĂ©s, des visages trop vides, mes mouvements trop Ă©reintants. Mais trĂšs vite ce frigo que je crois fouiller, ou ces cheveux que je crois brosser, se rĂšvelent nâĂȘtre que des rĂȘves, de parfaites imitations de la rĂ©alitĂ©.
Ce ne sont que des farces. En gĂ©nĂ©ral. Mais certains jours MorphĂ©e lacĂšre le tissu onirique quâil mâa créé, avec ses grands ciseaux dâĂ©rain. Et soudain tout bascule. Le frigo mâengloutis toute entiĂšre. Ou mes murs abritent une horreur cosmique, tapie entre le bureau et le radiateur. Ou des insectes gigantesques rampent dans mes cheveux, dĂ©faisant tous mes efforts. Je tombe dans un puit de terreur sans fond, et je passe chaque seconde Ă mourir dâeffroi, puis Ă revenir dâoutre-tombe
Câest dans ma chute que jâaperçois le vrai visage de MorphĂ©e. Un visage distordu par le courroux divin, lâego blessĂ© dâun gardien devenu bourreau. Il me parle.
Gamine, câest moi qui tâendors. Mais nâoublie pas que câest Ă©galement moi qui dĂ©cide de ton rĂ©veil.